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Institutions et démocratie 15 min de lecture

Quand on voit des policiers en uniforme, on se sent tout de suite plus en sécurité

Invoquant une prétendue hausse de la criminalité, Fred Keup a déposé une interpellation. L'ADR, le CSV et le DP ont saisi cette occasion pour faire valoir leurs revendications en faveur d'un renforcement des effectifs policiers et de la surveillance. Cela ne résoudra pas les problèmes.

Article paru dans Édition mai 2023
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Défilé de la police lors de la fête nationale, avant la fusion avec la gendarmerie

West Side Story Il y a six mois, le député de l’ADR Fred Keup avait déposé une interpellation parlementaire sur « l’évolution et la lutte contre la criminalité au Luxembourg ». La criminalité augmenterait « de manière substantielle », tandis que la sécurité et le sentiment de sécurité seraient en recul, a affirmé M. Keup. Selon Statec, le nombre d’infractions contre les personnes aurait augmenté de près de 400 % au cours des 20 dernières années, et celui des actes de violence de près de 300 %. Par ailleurs, environ 20 % de vols qualifiés supplémentaires auraient été enregistrés entre 2020 et 2021. La délinquance juvénile serait également en hausse ; au cours des derniers mois, la police aurait identifié plusieurs « bandes violentes ».

Dans le discours autoritaire, les bandes de jeunes incarnent la criminalité et le sentiment d’insécurité. Il semble que la petite bourgeoisie n’ait peur de personne d’autre que de ces adolescents incontrôlables qui se rebellent contre l’ordre social et ne reculent apparemment devant rien. Il y a plus de 100 ans déjà, les « Wandervögel », jeunes esprits libres, formaient des groupes ; après la Seconde Guerre mondiale, de nouvelles sous-cultures et mouvements de jeunesse ont vu le jour, qui sont encore aujourd’hui régulièrement représentés dans les livres, les films et les séries. L’adaptation cinématographique de la comédie musicale West Side Story, en 1961, a largement contribué au mythe du jeune gangster issu de l’immigration, armé d’un couteau. Dès 1957, le journal *Das Wort* publiait dans sa rubrique « Page familiale » une analyse psychologique des Teddy Boys et des « Halbstarken », qui « se trouvent généralement en pleine période de développement » : « À cette période de maturation, toutes sortes de difficultés apparaissent, qui déterminent souvent l’ensemble de leurs actions. C’est de là que naît chez l’adolescent le besoin de prouver sa force, ses connaissances, son expérience, bref, son statut d’adulte. C’est dans l’acte illégal, dans le crime, qu’il trouve cette occasion. » La faute en revient souvent à l’échec de la famille, concluait l’auteur, encore jeune selon le Wort, « comme le prouve amplement le pourcentage élevé de jeunes délinquants issus de milieux familiaux désorganisés ». Mais il ne fallait pas non plus minimiser le rôle des « films et romans de gare » en tant que causes.

Le thème des bandes de jeunes s’inscrit dans une tradition vieille de plusieurs décennies, non seulement dans la culture pop, mais aussi dans les sciences sociales et culturelles. Dans la recherche, cependant, ce ne sont généralement pas les « conditions familiales difficiles » qui sont invoquées pour expliquer ce phénomène, mais surtout ses causes structurelles. Au milieu des années 1940, le sociologue William F. Whyte a observé des jeunes dans un bidonville de Boston habité majoritairement par des immigrés italiens. Outre les « college boys », bien intégrés socialement et aspirant à l’ascension sociale, il a identifié les « corner boys », ces jeunes qui traînent au coin des rues et gagnent leur vie par le racket. Des études ultérieures, menées principalement aux États-Unis et au Royaume-Uni, mais aussi dans d’autres pays (au Luxembourg, Cesije et l’Université du Luxembourg ont publié en 2005 l’étude socio-pédagogique « Espace urbain – Espace des jeunes ? » ), se sont penchées sur les jeunes socialement défavorisés – souvent issus de l’immigration – qui, dans la période de transition qu’est l’adolescence, tentent de trouver leur place dans la société. Comme ils sont marginalisés en raison de caractéristiques structurelles telles que l’origine culturelle, l’appartenance à une classe ou à un milieu social et la langue, ils doivent souvent trouver d’autres moyens de participer à la vie sociale – afin de compenser le déficit de statut et de reconnaissance dont ils font l’expérience au sein de la société. Tout comme en géopolitique, il s’agit parfois aussi de pouvoir et de la défense de revendications territoriales : un quartier, une rue, une place, une cour, un parc.

Au Luxembourg, au cours des dernières décennies, le débat public a principalement associé les bandes de jeunes à la ville d’Esch-sur-Alzette. En juin 2000, le Télécran a publié un reportage au titre sensationnaliste « Minettmetropole bientôt un petit Chicago ? », qui racontait l’histoire d’un adolescent de 17 ans (luxembourgeois) qui avait été « provoqué par cinq jeunes capverdiens ». « Il n’y a absolument aucun racisme en jeu, mais les élèves seraient régulièrement menacés par des Capverdiens ou d’autres jeunes à la peau foncée », a déclaré la mère de la victime. Son professeur de religion affirmait avoir découvert que ces bandes étaient déjà connues dans la capitale, à Aldringer, et qu’elles semaient désormais la terreur à Esch. Dans un éditorial, la journaliste a commenté la situation : « Une ville en proie à la peur – un sujet d’actualité à Esch. Presque chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles en provenance de la métropole de la Minette : agressions au couteau, chantage, vols, meurtres. Comment pourrait-on encore prendre plaisir à se promener dans la rue l’esprit tranquille ? » Les citoyens seraient inquiets, mais ce ne sont pas tant les gros titres sur les meurtres et les homicides qui les préoccupent que la petite et moyenne délinquance : « Comme par exemple ces bandes de jeunes qui traînent à la gare et menacent les élèves pour leur soutirer quelques francs. » Et d’ajouter : « Ces bandes de jeunes seraient principalement composées de Capverdiens ou de Yougoslaves. Cela a été confirmé à plusieurs reprises à Télécran, à titre confidentiel. »

En 2003, un sondage commandé par la police d’Ilres a révélé que 78 % des habitants d’Esch âgés de plus de 25 ans étaient convaincus que la sécurité dans leur ville s’était détériorée, comme le rapportait alors le journal *Das Wort*. Chez les jeunes d’Esch âgés de 12 à 24 ans, ce chiffre n’était que de 54 %. Le directeur régional de la police du Sud a évoqué des « formes particulières de criminalité auxquelles Esch est confrontée » : la criminalité en bande, le vandalisme et les vols à la tire seraient en hausse.

En 2008 – également à Esch-sur-Alzette –, un jeune homme a été poignardé à mort lors d’une altercation entre adolescents. Les journaux ont rapidement évoqué une « guerre des gangs » entre Capverdiens et Monténégrins. La police a démenti les rumeurs selon lesquelles il s’agirait de gangs. Le procès de 2009 a révélé qu’un malentendu, ou plutôt une « dispute sans raison », avait déclenché l’altercation.

Ce phénomène s’est étendu à la capitale il y a deux ans, lorsqu’un jeune homme de 18 ans a été poignardé à Bonneweg. RTL a rapporté que ce crime n’était que la « partie émergée de l’iceberg » et la maire Lydie Polfer (DP) a affirmé que la propension à la violence ne cessait d’augmenter, ce qui n’a été confirmé ni par les statistiques, ni par les experts. L’un des deux suspects ayant dû être remis en liberté peu après son arrestation en raison d’une lacune juridique, un débat s’est engagé sur la protection des mineurs et le droit pénal des mineurs. Plus récemment, il y a un an, des reportages médiatiques sur le « gang de jeunes Dix-sept » ont fait grand bruit ; selon ces informations, ce gang se caractériserait par « des excès de violence graves et totalement injustifiés », au cours desquels les victimes seraient humiliées par des enregistrements vidéo, ainsi que par des extorsions avec violence et des vols avec violence.

Cette rétrospective montre clairement que la violence entre jeunes n’est pas un phénomène nouveau, que la police, dans son bulletin, et certains médias accordent une attention disproportionnée à ce sujet et tirent des conclusions sur des phénomènes de société à partir de cas isolés. La délinquance juvénile suscite de vives émotions en raison du jeune âge des personnes impliquées. Elle offre donc aux partis d’extrême droite un terrain idéal sur lequel ils peuvent projeter, d’une part, des motifs racistes et, d’autre part, des revendications en faveur d’un renforcement du contrôle et de la surveillance étatiques. Au Luxembourg, ce ne sont pas seulement l’ADR, mais aussi le CSV et le DP qui agissent ainsi – c’est-à-dire les partis qui prétendent défendre la liberté individuelle et l’État de droit.

Que faire ? Le 3 mai, le Parlement a débattu, dans le cadre de l’interpellation de Fred Keup, de la « hausse de la criminalité » en s’appuyant sur les statistiques présentées par la police le 19 avril. Il en ressort que le nombre d’infractions et d’affaires a augmenté d’environ 25 % en 2022 par rapport à l’année précédente. Cette hausse générale a été plus marquée que celle observée entre 2018 et 2020. Le CSV y voit la preuve que la criminalité a augmenté « massivement », comme l’a déclaré le député Léon Gloden. C’est « l’illustration de ce qui se passe réellement sur le terrain », a estimé Claude Lamberty (DP) : « La question est de savoir ce que nous faisons exactement de ces informations. » La réponse correcte à sa question aurait dû être que la Chambre des députés devrait analyser ces chiffres plus en détail et rechercher les causes de cette hausse supérieure à la moyenne. Mais seuls le LSAP, les Verts et la Gauche s’y sont essayés. L’ADR, le CSV et le DP ont profité de l’occasion pour relayer leurs revendications populistes en faveur d’un renforcement des contrôles et de la surveillance, d’une répression plus sévère et d’une augmentation des effectifs policiers.

L’une des principales raisons de cette forte hausse est la mise en place par la police, en 2018, du « commissariat en ligne », qui permet de signaler en ligne les vols simples. De plus en plus de personnes ont recours à ce service : en 2022, on en a dénombré 2 390 de plus qu’en 2021. C’est dans la catégorie des vols simples que l’on a observé la plus forte hausse en 2022 (environ 50 %), près de la moitié de ces cas concernaient des automobilistes qui ne payaient pas à la station-service. Les cambriolages de maisons sont également en augmentation, ce qui, selon la police, s’expliquerait principalement par la criminalité de subsistance. Les vols avec violence ou sous la menace de violence ont légèrement augmenté (17 %), les smartphones ayant été volés dans près de la moitié des cas. Le nombre de vols à main armée a en revanche diminué. Ce sont ces délits contre les biens qui servent d’argument pour affirmer que la délinquance juvénile et la prolifération des gangs de jeunes seraient en hausse. Lors de sa conférence de presse il y a un mois, le directeur central de la police administrative a déclaré que les jeunes de moins de 25 ans étaient surreprésentés parmi les auteurs de ces délits ; Léon Gloden a évoqué un chiffre de 30 % devant la Chambre. Toutefois, les statistiques publiées par la police ne précisent pas l’âge des auteurs (ni celui des victimes). Il manque également des données comparatives par rapport aux années précédentes.

Le dernier rapport annuel de la justice (de 2021) ne fait pas non plus état d’une hausse générale de la criminalité. On constate certes une augmentation dans certains domaines, tels que la criminalité en col blanc (les cas de fraude fiscale et ceux liés aux sociétés fictives dans l’arrondissement de Diekirch ont atteint des niveaux records), ainsi que dans le domaine de la protection de la jeunesse. Cependant, le Parquet – Protection de la jeunesse est compétent pour de nombreux problèmes différents, notamment la violence domestique, la négligence et la tutelle.

Dans l’ensemble, ni les statistiques de la police, ni celles de la justice ne sont suffisamment détaillées pour permettre de tirer des conclusions sur les bandes de jeunes et la délinquance juvénile. Malgré cela, le débat à ce sujet se poursuit toujours sans grande réflexion. Le week-end dernier, RTL a confronté la ministre de la Justice Sam Tanson (Les Verts) à deux informations tirées du bulletin de police et en a conclu que le nombre de bandes de jeunes agressives était en hausse. Mme Tanson n’a pas pu confirmer cette tendance.

Le DP en particulier, mais aussi l’ADR et le CSV, justifient leurs revendications en faveur de lois plus strictes, d’un renforcement des effectifs policiers et d’une surveillance généralisée en invoquant principalement la notion de liberté. Chacun doit pouvoir se déplacer librement et en toute sécurité, mais personne ne doit abuser de sa liberté, a déclaré Claude Lamberty à la Chambre. La liberté de chacun s’arrête là où commence celle d’autrui : « En tant que DP, nous estimons que la sécurité est essentielle pour garantir et promouvoir la liberté et les droits individuels de chacun. »

Liberté. Cependant, la notion de liberté sur laquelle s’appuient les partis bourgeois est très unilatérale. Pour eux, la liberté signifie avant tout la protection de la propriété. Il existe cependant une autre forme de liberté (qui a certes été prise en compte lors de la révision constitutionnelle, mais pas encore suffisamment) : celle de la participation à la vie sociale. Dans une société démocratique, l’État s’engage à la garantir à tous les citoyens et citoyennes. Cette participation nécessite des ressources, notamment financières. Si celles-ci font défaut, la participation à la vie sociale s’en trouve considérablement entravée. La participation est liée à certaines conditions préalables : se nourrir et s’hydrater, s’habiller et se loger, accéder à l’éducation, disposer de loisirs et exercer un emploi. Lorsque l’État ou la société ne parvient pas à satisfaire de manière adéquate ces besoins des citoyennes et citoyens, des conflits surgissent. Les inégalités sociales se sont accrues au Luxembourg au cours des dix dernières années ; le risque de pauvreté est l’un des plus élevés de l’UE, et la réussite scolaire d’un élève dépend souvent de la commune ou du quartier dans lequel il grandit (d’Land, 06/01/2023). Ces problèmes ne peuvent être résolus par un renforcement des effectifs policiers. Recourir à la répression contre les couches socialement défavorisées ne ferait qu’accroître le mécontentement et le potentiel de conflit.

Malgré tout, le DP et le CSV réclament une « police locale à part entière », capable de répondre directement aux préoccupations des citoyens et de prendre en compte les souhaits des responsables communaux. La députée du CSV, Elisabeth Margue, a déclaré au Quotidien que la police locale devrait être « davantage soumise aux ordres des bourgmestres ». La loi sur la police prévoit déjà la mise en place de comités de prévention locaux, dont fait partie la police et qui peuvent être présidés par des maires. Pour Léon Gloden, député-maire de Grevenmacher et avocat d’affaires, cela ne suffit pas. Les « policiers locaux » devraient être directement placés sous l’autorité des maires, notamment pour effectuer des contrôles de vitesse, veiller au respect du règlement de construction ou intervenir en cas de vandalisme, a-t-il déclaré au Land à notre demande. Il y a 24 ans, lorsque le Parlement a décidé de la fusion de la police et de la gendarmerie, la bourgmestre de la capitale, Lydie Polfer (DP), avait déjà formulé des revendications similaires. À l’époque, elle souhaitait encore l’élargissement des compétences des agents municipaux, mesure qui a depuis été mise en œuvre par le ministre de la Police, Henri Kox (Verts). Aujourd’hui, elle fait patrouiller des sociétés de sécurité privées dans le quartier de la gare et déclare la guerre aux mendiants. Le problème avec les agents municipaux, c’est qu’ils ne sont pas autorisés à porter d’arme, explique Léon Gloden.

« Quand on voit des policiers en uniforme, on se sent tout de suite plus en sécurité », a également déclaré Claude Lamberty la semaine dernière, d’un ton obséquieux. Cette affirmation généralisatrice n’est pas partagée par tous les citoyens. En 2021, l’Inspection générale de la police (IGP) a ouvert 97 enquêtes administratives (contre 116 en 2019 et même 129 en 2020 ; les chiffres pour 2022 ne sont pas encore disponibles) et 65 enquêtes judiciaires à l’encontre de policiers (contre 75 en 2018 et 2019). Parmi ces enquêtes – dont la plupart faisaient suite à des plaintes de particuliers pour comportement inapproprié dans l’exercice de leurs fonctions –, seules 7 % ont donné lieu à une procédure disciplinaire. Les enquêtes judiciaires portaient, dans la plupart des cas (37 %), sur des coups et blessures et des violences policières. En 2021, des policiers ont utilisé leur arme à feu à trois reprises, deux fois contre des personnes et une fois contre une voiture. En 2010, 2018 et 2021, des personnes ont perdu la vie suite à un tir provenant d’une arme de police. L’IGP ne recense pas le nombre total de citoyens décédés ou blessés (gravement) lors d’interventions policières ou à la suite de celles-ci (par exemple à la suite d’autres formes de violence). Le criminologue Tobias Singelnstein, de l’université Goethe de Francfort, a estimé en 2019 que, en matière de violences policières en Allemagne, le nombre de cas non signalés était plus de cinq fois supérieur à celui des cas recensés. Souvent, les personnes concernées hésitent à porter plainte. Pour le parquet, la situation en matière de preuves est délicate, car d’une part, il s’agit généralement d’une parole contre une autre, et d’autre part, il travaille en étroite collaboration avec la police. Enfin, les agents de police témoignent rarement contre leurs collègues. Au Luxembourg, de telles enquêtes n’ont pas encore été menées à ce jour.