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Institutions et démocratie 10 min de lecture

Pour un monde meilleur

Jean Asselborn a donné des explications sur sa politique étrangère. Celle-ci ne suscite guère de divergences.

Article paru dans Édition novembre 2021
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C’est peut-être à cause du coronavirus qu’il y a eu si peu de divergences d’opinion lorsque le Parlement a débattu mercredi de la politique étrangère. La veille, le ministre Jean Asselborn (LSAP) avait également déclaré à la fin de son exposé sur la politique étrangère : « Nous avons traversé une période difficile, mais nous voyons peu à peu la lumière au bout du tunnel. Ce discours a pu à nouveau être prononcé en séance plénière, ce qui est le signe que la situation s’améliore. »

Mais pourquoi y aurait-il eu, par ailleurs, de grandes divergences ? Jean Asselborn est également ministre des Affaires européennes. Comme le Luxembourg, avec son économie d’exportation et sa place financière, ne pourrait guère survivre sans l’UE et son marché unique, les déclarations annuelles d’Asselborn sur la politique étrangère ressemblent toujours un peu à celles d’un ministre des Affaires étrangères de l’UE. Si tant est que l’UE en ait un et s’exprime d’une seule voix en matière de politique étrangère.

L’Union européenne de Jean Asselborn est une bonne chose. Elle doit « croire en elle-même », « faire preuve de compassion » et être « courageuse ». Car le monde est devenu « multipolaire ». Dans ce contexte, l’UE doit renforcer sa position. Il en découle la nécessité d’« encore plus d’Europe » afin de « défendre nos valeurs de solidarité, de droits de l’homme et d’État de droit ».

Mercredi, Claude Wiseler, porte-parole du groupe parlementaire du CSV chargé des affaires étrangères, a reproché à Asselborn de ne pas mener une politique étrangère suffisamment « cohérente ». Avec une prestance digne d’un homme d’État et un discours bien pesé, le président du CSV a interrogé le ministre sur les priorités, les intérêts du Luxembourg en matière de politique étrangère, ainsi que sur l’identité des alliés du Grand-Duché et les thèmes sur lesquels ils s’accordent. Il a rappelé que l’accord de coalition du gouvernement DP-LSAP-Verts prévoit l’élaboration d’une « matrice » dans laquelle ces priorités devraient figurer. Or, cette matrice n’existe toujours pas ; elle n’est que « sans cesse promise ». Dans d’autres pays, a estimé Claude Wiseler, les principes de la politique étrangère sont communiqués afin qu’ils puissent faire l’objet d’un débat. Au Luxembourg, en revanche, Jean Asselborn agit « comme un artiste indépendant » et, dans ses déclarations annuelles, il emmène l’assemblée plénière de la Chambre dans un petit tour du monde.

Mais le CSV aurait-il réellement une autre approche, un « plan » à cet égard ? Les gouvernements dirigés par le CSV avaient eux aussi tenu à présenter le Luxembourg, ce riche paradis fiscal, comme un pays à la fois responsable et généreux. C’est exactement ce que fait Jean Asselborn, et il s’y est attelé dès 2004, après la fin de la coalition CSV-DP.

Les priorités en matière de politique étrangère, dont le Luxembourg dispose bel et bien, ont été évoquées dans sa déclaration de quatre-vingts minutes : notamment, l’ancrage du Grand-Duché au sein des organisations multilatérales. C’est le cas depuis cette année au sein du Bureau du Comité ministériel du Conseil de l’OCDE. « Au sein de cette instance importante, nous avons pu contribuer à ce que la transition écologique, la transformation numérique et nos valeurs communes occupent la place qui leur revient », a déclaré le ministre des Affaires étrangères. Le Luxembourg s’est également engagé en faveur d’une « action plus responsable des entreprises au sein de leurs chaînes d’approvisionnement mondiales ». L’OCDE joue à cet égard un rôle clé. La Commission européenne est en train d’élaborer une législation européenne sur les chaînes d’approvisionnement. Celle-ci vise à protéger les droits de l’homme et les droits sociaux chez les fournisseurs internationaux. En l’absence d’accord à ce sujet, le Luxembourg se dotera d’une loi nationale. – Celui qui n’a pas de priorités en matière de politique étrangère ne s’exprimerait pas ainsi.

Un autre moment fort pour le rayonnement du Luxembourg a été l’élection, le 14 octobre, au Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour les années 2022 et 2023. Après son siège au Conseil de sécurité de l’ONU en 2013 et 2014, il s’agit là de la deuxième participation en peu de temps à un organe important de l’ONU. Selon le ministre des Affaires étrangères, les priorités du Luxembourg au sein du Conseil des droits de l’homme sont la défense de l’État de droit ; la lutte contre le changement climatique, car celui-ci a des répercussions négatives sur les droits de l’homme, ainsi que la défense des droits des femmes, des enfants et des personnes LGBTIQ. Et pour ceux qui ne le savaient pas encore, ils ont appris mardi que la politique étrangère luxembourgeoise est « féministe ». « Nous défendons de manière systématique et cohérente les droits des femmes et des filles, leur santé sexuelle et reproductive, ainsi que leur liberté physique et mentale sans restriction », a déclaré Jean Asselborn. Seuls la Suède, le Canada, la France, l’Espagne et le Mexique ont également affirmé la même chose.

En tant que porte-drapeau d’un tel catalogue de valeurs, Jean Asselborn, âgé de 72 ans et fort de près de 18 ans d’expérience en tant que ministre des Affaires étrangères, est un atout inestimable. Asselborn, ce brave homme originaire de Steinfort, est devenu une valeur en soi. Il n’a plus besoin de renforcer sa popularité en participant à des émissions-débats à la télévision allemande. Il n’y a d’ailleurs pas eu récemment de fiasco diplomatique majeur comparable à l’affaire Luxleaks d’il y a sept ans. Aujourd’hui, le ministre des Affaires étrangères s’exprime dans les médias internationaux avant tout en tant que ministre de l’Europe et de l’Immigration. Il déplore alors le manque de solidarité entre les États membres de l’UE, car les quotas de réfugiés sont politiquement inatteignables depuis le vote sur le Brexit en 2016. Et le resteront probablement encore longtemps.

Ce qui est toujours intéressant dans les déclarations du ministre, c’est aussi ce qu’il ne dit pas ou les sujets sur lesquels il se montre particulièrement réservé. Concernant les relations avec les États-Unis, la Chine et la Russie, par exemple, Jean Asselborn s’est principalement exprimé dans sa déclaration d’un point de vue européen ; on a rarement pu discerner une perspective clairement luxembourgeoise. Cela est remarquable, surtout si l’on considère que Tom Barrett, nommé par le président américain Joe Biden au poste d’ambassadeur au Luxembourg, a déclaré la semaine dernière lors de la première audition relative à sa candidature devant la commission des affaires étrangères du Sénat américain qu’en tant qu’ambassadeur, il veillerait à déterminer si les liens économiques du Luxembourg avec la Chine dans le cadre de projets spatiaux et d’infrastructures comportaient un risque de blanchiment d’argent (d’Land, 5 novembre 2021).

Mais sur des sujets d’une telle portée, le chef de la diplomatie luxembourgeoise ne s’exprime publiquement que lorsque cela s’avère nécessaire. En attendant, il évoque un partenariat avec la Chine, même si celle-ci « ne partage pas, pour l’essentiel, nos valeurs ». Le Luxembourg continuera à s’engager en faveur du respect des droits de l’homme. Ce qui constitue l’un des « sujets les plus délicats ». Lors du débat sur la politique étrangère mercredi, Jean Asselborn a reconnu que les sept banques chinoises présentes au Luxembourg étaient influentes. Le protocole d’accord conclu en 2018 avec la Chine concernant la participation du Grand-Duché à l’initiative « One Belt, One Road » reste confidentiel, même si Claude Wiseler aimerait bien le lire : « Il ne contient toutefois rien de juridiquement contraignant », l’a rassuré Jean Asselborn, comme il l’avait déjà fait il y a un an.

Au Luxembourg, la politique étrangère va toujours de pair avec la politique commerciale et économique. « Notre réseau diplomatique en Asie aide nos entreprises à nouer des liens plus étroits sur ces marchés. » Les liens entre l’Europe et l’Asie ne cessent de gagner en importance. La recherche de « nouvelles opportunités pour nos entreprises sur les marchés émergents, notamment dans les pays de l’ASEAN » (parmi lesquels figurent notamment l’Indonésie, le Vietnam, la Thaïlande ou les Philippines) est « permanente ».

Au cours du débat, les partenaires de la coalition ont rendu hommage au ministre des Affaires étrangères ; loin de se poser en donneurs de leçons, ils ont plutôt poursuivi quelque peu le tour du monde initié par Jean Asselborn. Le député du DP, Gusty Graas, s’est dit préoccupé par l’influence croissante de la Chine en Europe : en Croatie, pays membre de l’UE, la Chine construit des autoroutes. La Verte Stéphanie Empain, présidente de la commission de la défense, s’est demandé si l’évolution des relations entre les États était comparable à celle entre les personnes.

Le député du LSAP, Yves Cruchten, a fait des éloges à Jean Asselborn : « À l’étranger, on me parle souvent de vous et je n’entends pratiquement que des éloges. » Et si Cruchten ne se trompe pas, son collègue de parti n’est pas seulement le ministre des Affaires étrangères le plus ancien d’un pays de l’UE, mais figure également « parmi les trois premiers » des ministres des Affaires étrangères les plus anciens au monde. De tels propos, venant de la bouche du président du LSAP, ne relèvent peut-être pas seulement d’un esprit de corps un peu exagéré, mais traduisent aussi à quel point le LSAP a encore besoin de Jean Asselborn. Depuis que son vice-Premier ministre, Dan Kersch, a déclaré ne plus être disponible pour occuper un poste ministériel après les élections de 2023, et que Romain Schneider a exclu toute nouvelle candidature aux élections, les personnalités expérimentées se font rares. Asselborn, qui est le deuxième homme politique le plus populaire après la ministre de la Santé Paulette Lenert, a quant à lui fait savoir qu’il se présenterait aux élections et qu’il pourrait envisager de rester ministre.

Même Fernand Kartheiser, député de l’ADR et ancien diplomate, ne s’est pas lancé dans des diatribes contre son ancien patron, mais s’est contenté de chercher quelques poils dans la soupe : « Ceux qui souhaitent renforcer les droits de l’homme dans les chaînes d’approvisionnement ne devraient subventionner les voitures électriques que lorsque le cobalt utilisé pour les batteries ne sera plus extrait par des enfants. » Et si le projet de loi de la ministre de la Justice sur la filiation des enfants n’interdit pas de manière générale la gestation pour autrui, les femmes issues de pays du tiers-monde risquent d’être exploitées comme des « machines à enfanter ». Kartheiser a toutefois clairement indiqué que l’ADR était opposée à « plus d’Europe » et qu’elle pouvait comprendre la position de la Pologne concernant la prééminence d’interprétation de la Cour de justice de l’Union européenne.

Sur ce sujet, le ministre des Affaires étrangères a renoncé à la réserve diplomatique et a estimé que ceux qui « bafouent » les valeurs de l’UE devaient être soumis à la « conditionnalité » en matière d’aides financières provenant des fonds européens. « Des millions de personnes, et en particulier celles qui grandissent au XXIe siècle, ne veulent pas d’un illibéralisme à la Orbán. »

Jean Asselborn n’a tenu des propos plus personnels qu’à l’égard du président du Bélarus : selon lui, celui-ci serait « un brigand qui utilise les réfugiés pour faire chanter l’UE ». Le ministre des Affaires étrangères et de l’Immigration a présenté la politique luxembourgeoise en matière de réfugiés comme étant peut-être la plus généreuse de l’UE, en tout cas à l’égard des demandeurs d’asile afghans : aucun autre pays de l’UE ne renonce depuis 2015 à expulser les Afghans dont la demande d’asile a été rejetée.