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Institutions et démocratie 12 min de lecture

Pitsch, Pitsch, Pitsch

Pour revenir au pouvoir, le CSV devra sans doute obtenir, le 8 octobre, un score suffisamment élevé pour devenir incontournable

Article paru dans Édition octobre 2023
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Pitsch, Pitsch, Pitsch
Luc Frieden avec les candidats et candidates de l'arrondissement sud, lundi soir à Belval © Photo : Sven Becker

Schmelz : « Est-il prêt pour le changement ? Prêt pour une nouvelle politique ? Alors levez-vous et saluez notre tête de liste nationale, Luc Frieden ! », a exhorté la voix féminine enregistrée à l’intention des quelque 200 membres du CSV qui s’étaient rendus lundi soir dans la salle du « poches à fonte » à Belval pour assister au dernier meeting électoral dans le district sud. Lorsque Frieden est monté sur scène sous les applaudissements, la régie a de nouveau diffusé la chanson Changes de Bowie. Sur l’écran en arrière-plan, on pouvait lire en lettres capitales « Time for Change ».

« Y a-t-il un meilleur endroit qu’ici, sur les vestiges de l’ancienne fonderie, pour montrer ce que les gens et la politique peuvent accomplir ensemble pour l’avenir et la prospérité de ce pays ? », a demandé le candidat tête de liste du CSV, né et ayant grandi à Esch-sur-Alzette, avant d’y répondre lui-même : « Non, il n’y a pas de meilleur endroit. Ici, au pied de ces hautes collines, là où la richesse s’est constituée au fil des années et des décennies, là où les gens ont travaillé et ont ainsi contribué au progrès de notre pays, dans un cadre créé par la politique, c’est ça le Luxembourg, c’est ça le Luxembourg sous son meilleur jour. »

Ce sont ce genre d’histoires qui fascinent Luc Frieden. Des investisseurs privés qui rachètent à la collectivité, pour une bouchée de pain, une forêt légendaire de 90 hectares servant d’espace de loisirs de proximité, en déboisent la moitié pour y construire des usines polluantes, dans lesquelles ils exploitent des travailleurs et travailleuses dans des conditions mettant leur vie en danger et pour des salaires de misère. Avant que l’entreprise Schmelz ne s’installe à Belval, on y extrayait, à l’Escher Bësch, une eau minérale de grande qualité qui était exportée dans le monde entier. Les projets visant à y construire un établissement thermal ont dû être abandonnés en raison des nuisances sonores et de la poussière générées par la fonderie ; la production d’eau minérale a cessé au début des années 1930. Cette évolution s’est accompagnée d’un litige entre l’exploitant de la source et la puissante société Gelsenkirchener Bergwerks-AG.

Parallèlement à l’industrialisation croissante du Luxembourg, le parti de droite s’est imposé comme parti au pouvoir. Ce n’est qu’après des décennies de luttes sociales entre les syndicats et les propriétaires d’usines que les gouvernements libéraux de droite ont mis en place le cadre juridique nécessaire à l’amélioration des salaires et des conditions de travail. Après la Seconde Guerre mondiale, le CSV, sous la houlette de Joseph Bech et Pierre Werner, s’est efforcé de diversifier l’économie en attirant de grandes multinationales telles que Goodyear, DuPont de Nemours et Monsanto, et a posé les bases du développement de la place bancaire, en s’appuyant sur la loi sur les holdings que des personnalités du Parti de droite et des libéraux avaient déjà fait adopter dès 1929. Pierre Werner et Jean-Claude Juncker ont mis en place le cadre juridique nécessaire à l’essor de l’industrie des fonds d’investissement.

Le patriarche Luc Frieden, qui, alors qu’il était ministre des Finances, avait déjà encouragé le secteur des « tax rulings » à l’origine du scandale des « Lux Leaks » il y a dix ans, s’inscrit dans la lignée des grands patriarches du CSV qui ont profondément marqué le Luxembourg après la Seconde Guerre mondiale, mais aussi avant celle-ci. « L’industrie du bois, l’artisanat, la place financière, les satellites : sans nos ministres d’État du CSV, nous n’en serions pas là où nous en sommes aujourd’hui », a-t-il déclaré lundi à Belval. Luc Frieden s’insurge toutefois contre l’idée selon laquelle « Gambia », le programme électoral du CSV qu’il a présenté en tant que tête de liste, constituerait un retour au passé. Sa politique est « nouvelle », affirme Luc Frieden : elle s’appuie sur les expériences du passé, tout en proposant de nouvelles idées pour l’avenir.

Mais derrière tout cela se pose la question de savoir à quoi doit ressembler cet avenir, quelle vision le parti a à proposer. Depuis que le CSV n’est plus au pouvoir, le monde a radicalement changé. Le scandale des Lux Leaks a conduit à une réglementation européenne des marchés financiers, le changement climatique est devenu une urgence, les inégalités sociales se sont accrues partout dans le monde, y compris au Luxembourg. La guerre en Ukraine n’a fait qu’aggraver encore la situation. Luc Frieden refuse encore aujourd’hui de reconnaître que les pratiques d’évasion fiscale mises en place par l’État au profit des grands groupes constituent non seulement un problème éthique, mais aussi un problème politique et économique.

Ces dernières années, le DP, le LSAP et les Verts ont fait des compromis et ont répondu aux exigences de la communauté internationale sans pour autant affaiblir la place financière. Parallèlement, ils se sont efforcés de prendre en compte des critères tels que la durabilité, la protection de l’environnement et les facteurs sociaux lors de l’implantation de nouvelles grandes entreprises industrielles. Cela a conduit des groupes tels que Knauf, Fage et Google à ne pas construire leurs usines ou leurs centres de données au Luxembourg. Mais surtout, ces décisions ont marqué une rupture avec des décennies de politique du CSV, tout comme les visions écologiques et stratégiques pour le Luxembourg à l’horizon 2050, que le ministre de l’Économie Franz Fayot et la ministre de l’Environnement Joëlle Welfring ont fait élaborer.

Ce qui n’a rien de nouveau dans la politique de Friedens, c’est qu’il souhaite revenir sur cette rupture. Qu’il souhaite à nouveau attirer des capitaux au Luxembourg par le biais du dumping fiscal et développer à tout prix la place financière, comme il l’avait déjà fait il y a 20 ans. Ce qui est nouveau dans sa politique, c’est qu’il entend apparemment le faire de manière encore plus systématique que cela n’aurait été concevable sous Jean-Claude Juncker. Il souhaite subordonner le développement économique et la croissance aux normes éthiques et sociales ainsi qu’à la protection de la nature et de l’environnement, qui prennent de plus en plus d’importance à l’échelle mondiale. En matière de politique industrielle, le CSV souhaite « éviter que l’aménagement du territoire et la protection de la nature ne freinent des projets importants », comme l’indique son programme électoral.

Une autre nouveauté réside peut-être dans le fait que Luc Frieden se présente, pendant la campagne électorale, comme un dirigeant tout-puissant. Dès sa nomination en tant que tête de liste, il a défini le cadre idéologique du programme électoral du CSV et désigné, dans chaque circonscription, les têtes de liste qui, selon lui, incarnent le mieux ce programme – la plupart d’entre eux sont, comme lui, des juristes. Au sein du CSV, plus personne ne parle aujourd’hui de liberté idéologique et de pragmatisme, tels que Claude Wiseler les proclamait encore lors des congrès il y a deux ans. Sous la direction de Luc Frieden, le CSV est devenu plus néolibéral et plus attaché aux valeurs traditionnelles – en bref, plus idéologique.

Profil La décision de la direction du parti de remettre la paix au premier plan a en tout cas permis aux chrétiens-sociaux de redéfinir leur profil, après s’être peut-être trop rapprochés, sur le fond, des trois partis au pouvoir au cours de leurs premières années dans l’opposition. Bien que le CSV n’ait pas été significativement affaibli en 2018 et qu’il reste le premier parti au Parlement, cela n’a pas suffi pour lui permettre d’entrer au gouvernement. Le CSV est conscient que cela tient avant tout au fait qu’aucun parti n’a souhaité former de coalition avec lui.

On peut se demander si la nomination de Luc Frieden a changé la donne. Outre les divergences programmatiques, c’est surtout l’attitude autoritaire du candidat tête de liste qui rebute les autres. Ces dernières années, le DP, le LSAP et les Verts ont cherché à parvenir à un consensus social aussi large que possible lors de décisions déterminantes. Pendant la pandémie, le Premier ministre Xavier Bettel a découvert la Tripartite, qu’il souhaite, selon ses propres déclarations, consulter à l’avenir également sur les questions fiscales (bien que le ministre de l’Économie, Franz Fayot, ait encore souligné à l’été 2022, au sujet de la politique fiscale, que la Tripartite ne devait pas constituer une alternative à la politique gouvernementale). Avec le « Klimabiergerrot », l’approche participative a encore été élargie. Dans l’ensemble, malgré toutes les critiques, la coalition Bleu-Rouge-Vert semble désormais bénéficier d’une acceptation plus large de la part de la société civile que le CSV, avec son candidat de tête à la voix rauque, à l’allure frêle, qui tape du poing sur la table et qui, sur les photos des brochures électorales, avec sa chemise Ralph Lauren bleu clairet son pull en maille bleu foncé noué autour des épaules, donne l’impression de sortir tout droit d’un terrain de golf ou d’un yacht-club. Dans une société qui exige l’égalité des sexes, le respect mutuel et la reconnaissance sociale, le comportement de Frieden et son attitude patriarcale semblent hors du temps.

Il semble que cela ne dérange personne, sauf au sein du CSV. Certes, le parti a renouvelé son comité exécutif après la démission de Frank Engel et a pourvu les postes clés de manière paritaire, mais à l’exception de sa proche collaboratrice Elisabeth Margue au centre et de la présidente du groupe parlementaire Martine Hansen dans le nord, Frieden n’a désigné aucune femme comme tête de liste. Tant sur le plan programmatique que sur celui des personnalités, le renouveau du CSV n’est qu’une façade. Le fait que Claude Wiseler ait justement rappelé Luc Frieden, dont le passé politique est entaché, est révélateur d’un parti tourné vers le passé, qui n’a pas réussi à se réinventer au cours de ces dix années d’opposition et qui n’a aucune confiance en ses propres responsables politiques. Et cela montre que le CSV n’a toujours pas surmonté l’humiliation de 2013, lorsque le DP, le LSAP et les Verts ont enfin trouvé le courage de former une coalition contre lui. Bien que cela ait été mathématiquement possible dès 1959, le DP et le LSAP n’ont formé qu’une seule fois avant 2013 une alliance sans les chrétiens-sociaux (qui a tout de même institutionnalisé le dialogue social, légalisé l’avortement, introduit le droit au divorce par consentement mutuel et aboli la peine de mort) ; une coalition tripartite avec les Verts aurait théoriquement suffi dès 1994 (à l’exception de 2009). Cependant, ce n’est qu’il y a dix ans que les conditions étaient réunies pour cela, notamment parce que les trois têtes de liste de l’époque s’entendaient bien sur le plan personnel et que les partis se rapprochaient sur le plan programmatique. Sous la direction de Xavier Bettel et Claude Meisch, le DP était devenu plus social qu’il ne l’était encore sous Charles Goerens et Lydie Polfer, le LSAP, sous la houlette d’Étienne Schneider, plus libéral, et les Verts, sous la direction de Félix Braz, adepte de la realpolitik, étaient aptes à gouverner.

Monaco – Le 8 octobre, le Bleu, le Rouge et le Vert poursuivront leur coalition tripartite s’ils conservent leur majorité parlementaire. Non seulement le CSV en est convaincu, mais les électeurs et électrices ont également pu observer, lors de diverses émissions électorales, comment les têtes de liste du LSAP, des Verts et du DP défendaient leur ligne politique commune, s’alliaient contre Luc Frieden, l’isolaient et lui attribuaient une politique « telle qu’elle était menée ici dans le pays il y a quelque temps », comme l’a exprimé Sam Tanson mardi soir sur RTL Télé. Franz Fayot a évoqué la semaine dernière sur RTL Radio une « politique d’antan », « une politique de cloisonnement où l’on se présente plus ou moins comme un petit Monaco ici », et Xavier Bettel a qualifié, face à un journaliste, l’approche de Frieden de « d’en haut, pic, pic, pic ». En réalité, aucun des trois partis au pouvoir ne souhaite former une coalition avec le CSV de Luc Frieden, qui courtise depuis des semaines surtout les libéraux.

La seule chance pour le CSV de revenir au pouvoir consiste à devenir suffisamment fort pour qu’une coalition ne puisse se former sans lui. De nombreux membres du parti estiment que cela serait inévitable s’il conservait ses 21 sièges, à condition que les Verts perdent du terrain tandis que le DP et le LSAP stagnent. C’est pourquoi, au cours de la dernière semaine de campagne électorale, le parti a cherché à mobiliser les électeurs indécis – environ un tiers d’entre eux, comme l’affirmait encore lundi dans *Le Quotidien* le politologue et spécialiste des élections Philippe Poirier. « Il faut avant tout des voix de liste », a déclaré lundi au Land l’ancien président du parti, Marc Spautz, qui s’est montré confiant quant à la capacité du CSV à défendre ses sept sièges dans le sud. En 2018, il avait obtenu l’un des trois sièges restants, aux côtés du DP et du LSAP. Il s’agit désormais de les défendre, notamment face aux socialistes, qui souhaitent gagner un siège dans le sud. Les signes avant-coureurs ne sont toutefois pas des plus favorables, car le LSAP a obtenu des résultats relativement bons lors des élections communales dans les grandes communes du sud et a fait son retour au conseil communal de Differdange, Käerjeng et Schifflingen, où il a formé des coalitions avec le CSV. À Esch-sur-Alzette, Georges Mischo a certes réussi de justesse à sauver son alliance avec le DP et les Verts, mais il est depuis lors constamment pris pour cible lors des séances du conseil communal. La semaine dernière, lors de la Table ronde organisée par le Tageblatt au théâtre municipal d’Esch, le député-maire s’est ridiculisé en réclamant l’indexation du salaire social minimum sur l’inflation, ce à quoi Claude Meisch lui a répondu que c’était déjà le cas depuis longtemps. Au lieu de s’excuser pour son erreur, Mischo a rétorqué à son adversaire du DP : « Je ne comprends pas pourquoi vous vous énervez autant. » En déclarant « T’as pas besoin de réagir avec autant d’agitation », Luc Frieden a lui aussi remis à sa place Paulette Lenert mercredi dans l’émission « Elefanteronn », alors qu’elle lui expliquait qu’elle était tout à fait consciente des injustices du système fiscal, car elle en avait fait l’expérience personnellement.