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Institutions et démocratie 12 min de lecture

On ne fait pas ça

Personne ne souhaite réintroduire le service militaire obligatoire. Mais le problème de personnel de l'armée ne s'atténue pas pour autant.

Article paru dans Édition janvier 2025
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Lors de la cérémonie de prestation de serment des nouvelles recrues au Herrenberg, en janvier 2024 © Olivier Halmes

Lorsque le groupe parlementaire du LSAP demande la tenue d’un débat d’actualité sur « l’introduction éventuelle du service militaire obligatoire », il va de soi qu’il s’y opposera. Toute autre position constituerait une rupture avec son histoire : dès 1946, les députés du LSAP remettaient en cause le service militaire obligatoire, qui avait été instauré le 30 novembre 1944 par un décret gouvernemental. Le service obligatoire était impopulaire auprès des électeurs de gauche. Certains membres de gauche au sein du LSAP étaient opposés à l’armée en tant que telle, à l’instar du Parti communiste. Les socialistes dans leur ensemble étaient favorables à une armée de volontaires, à l’image de la compagnie de volontaires créée en 1881. En 1940, celle-ci comptait 457 hommes.

Il n’est donc pas surprenant que la députée Liz Braz, lorsqu’elle a ouvert mercredi le débat d’actualité, n’ait pas plaidé « éventuellement » en faveur du rétablissement du service militaire obligatoire, aboli en 1967, mais ait refusé d’en entendre parler. Elle rappelle d’où provient le profond malaise qui règne dans ce pays à l’égard du service militaire obligatoire : de la conscription forcée dans la Wehrmacht par les occupants nazis. Celle-ci a conduit à la grève générale de 1942, à la suite de la répression de laquelle 21 résistants ont été exécutés.

Ce n’est pas un contexte très flatteur pour la ministre de la Défense du Parti démocratique (DP), Yuriko Backes, assise sur le banc du gouvernement, à qui Liz Braz rappelle qu’elle avait déclaré en juin dernier, lors d’une interview accordée à Wort, que le Luxembourg « ne pourrait peut-être pas éviter de débattre d’un service militaire obligatoire ». Par la suite, souligne Liz Braz, Mme Backes aurait laissé le débat « s’enliser ». Jusqu’à ce que le chef d’état-major Steve Thull se laisse aller, en novembre, à déclarer sur RTL Radio qu’un service militaire contribuerait à la « résilience » de la société, mais qu’il s’agissait toutefois d’une question politique. Avant que personne ne comprenne plus ce que veut le gouvernement et qu’une pétition contre le service militaire obligatoire ne soit déjà rédigée, la ministre de la Défense s’est sauvée, ainsi que le gouvernement, en annonçant la mise en place d’une « réserve militaire ou civile volontaire ».

En réalité, ce débat d’actualité n’aurait pas lieu d’être. Comme on pouvait s’y attendre, personne ne souhaite, même « éventuellement », réintroduire le service militaire obligatoire. Celui-ci a toujours été controversé. Sa durée a été réduite, passant initialement de douze mois à neuf, puis finalement à six mois. Si l’OTAN avait eu son mot à dire, elle aurait dû être de deux ans. Lorsque l’armée a atteint son effectif maximal de 5 119 hommes en 1953/54 avec le Groupement tactique régimentaire (GTR), cela a été mal perçu par l’opinion publique : si le GTR venait à être détruit en cas de guerre, le Luxembourg perdrait de nombreux jeunes hommes. De surcroît, le GTR coûtait cher : sa création en 1952 avait représenté cette année-là un effort de défense de près de 3,5 % du PIB. Ce pourcentage n’a plus jamais été aussi élevé par la suite.

Mais avant tout, le groupe parlementaire du LSAP souhaite saisir cette occasion propice : depuis deux mois, on parle beaucoup de « résilience ». Dernièrement encore par le ministre de l’Intérieur, qui souhaite mettre en place une unité chargée de la protection civile et de la prévention des catastrophes. Le LSAP présente donc son idée d’un « service civil volontaire » d’une durée d’un an, qui figurait déjà dans son programme lors des dernières élections à la Chambre et qui tenait particulièrement à cœur à sa tête de liste, Paulette Lenert. « Un service communautaire pour tous », vante Liz Braz. Avec une formation en vue des « situations de catastrophe ». Personne ne serait obligé d’y participer, mais tout le monde le pourrait, des jeunes comme les retraités. Cela permettrait ainsi de « renforcer les liens entre les générations et les couches sociales ». Tout le monde trouve l’idée bonne. Elle fera l’objet de discussions plus approfondies au sein d’une commission. Le LSAP peut se réjouir d’avoir ouvert la voie, en ces temps incertains, à une proposition pacifique dont on dira peut-être encore longtemps qu’elle est venue de lui.

Mais bien sûr, il y a aussi l’armée, qui est en réalité au cœur du débat. Liz Braz n’est pas aussi « de gauche » que ces quelques socialistes qui, dans les années 1950 et 1960, s’opposaient non seulement au service militaire obligatoire, mais aussi à l’armée elle-même. Ou comme le député Marc Baum, de La Gauche, qui estime : « Au lieu de dépenser des milliards pour lutter contre le changement climatique, nous investissons comme des fous dans l’armée. Trois pour cent, cinq pour cent, the sky is the limit… » Alors qu’il n’y aurait pourtant « aucun danger concret ». Liz Braz, en revanche, comprend que le Luxembourg doit « adapter » ses dépenses militaires. Et elle estime que l’UE a « complètement raté le coche » en ne mettant pas en place une industrie européenne de l’armement. Même sans service militaire obligatoire, Liz Braz voit beaucoup d’avantages à l’armée, qui devient « de plus en plus moderne » : « Vous seriez surpris de voir avec quels métiers on peut entrer dans l’armée ! », s’exclame-t-elle dans l’hémicycle.

Les deux groupes parlementaires majoritaires ne font pas le plaisir au député du Parti pirate Marc Goergen en votant en faveur de sa motion, qui demande au gouvernement de « ne pas célébrer la journée militaire obligatoire ». Il s’agit probablement juste d’un geste habituel visant à rappeler à l’opposition quelle est sa place. En effet, au nom du groupe parlementaire du CSV, le député Alex Donnersbach a tout de même déclaré : « Nous ne sommes pas favorables au rétablissement du service militaire obligatoire ». Et Guy Arendt a ajouté : « Le DP y est clairement opposé », précisant qu’il était « en faveur du volontariat ». Personne n’a soulevé d’objection contre la motion de Goergen ; cela aurait d’ailleurs été étrange. Le député du Parti pirate tente de profiter au mieux de ce consensus : « Je suis déjà satisfait que l’on se prononce aujourd’hui en faveur de ce que nos enfants et petits-enfants ne soient pas obligés de faire leur service militaire. »

C’était prévisible. Marc Baum a raison : au Luxembourg, le service militaire obligatoire est un « sujet tabou ». La ministre de la Défense du DP, Yuriko Backes, explique elle aussi : « Pour moi, le service militaire obligatoire n’est pas une solution. Sa réintroduction ne figure pas dans le programme de coalition, nous ne le ferons pas. » Elle secoue la tête lorsque Marc Goergen et la députée verte Sam Tanson laissent entendre que le fait qu’elle ait évoqué, dès l’été dernier, la « discussion » à laquelle le Luxembourg « ne pourrait pas échapper » aurait peut-être en réalité été un « ballon d’essai » : « Ce débat », dit Mme Backes, « a lieu dans toute l’Europe. Certains pays ont le service militaire obligatoire, d’autres non. D’autres encore l’ont réintroduit. Nous sommes confrontés à un danger ici. La menace russe est bien réelle. »

Comme la séance d’actualité durera finalement presque exactement une heure, il n’y aura peut-être pas assez de temps pour approfondir la question des « menaces ». Par exemple, pour examiner en détail ce qui distingue le nouveau locataire de la Maison Blanche de Vladimir Poutine. Si l’on considère que son annonce, lors de la cérémonie d’investiture lundi, de « récupérer » le canal de Panama a poussé le président panaméen à saisir le Conseil de sécurité de l’ONU. Ou encore les déclarations de Donald Trump sur le Groenland au début du mois. Il n’est pas si évident que la politique étrangère américaine des quatre prochaines années soit réellement isolationniste et non expansionniste, comme au XIXe siècle. Ce que Yuriko Backes, la diplomate, sait sans doute. Pour expliquer à quoi sert l’armée et pourquoi le Luxembourg doit porter ses dépenses de défense à 2 % du revenu national brut « au plus tard en 2030 », elle énumère les « valeurs » : liberté, État de droit. Et le multilatéralisme, « qui est actuellement remis en cause par divers acteurs ». Elle préfère ne pas préciser de quels acteurs il s’agit. Personne ne veut le savoir non plus. Le député de gauche Marc Baum estime que le Luxembourg devrait « élaborer avec d’autres pays de l’UE des stratégies qui ne soient pas de nature militaire ». La « passivité diplomatique avec laquelle le Luxembourg subit tout cela » serait « fataliste » et le dérange énormément. La ministre de la Défense reproche à M. Baum de méconnaître les réalités.

La réalité est toutefois devenue plus floue. « Bon, on entendait partout parler de Trump : cinq pour cent. Ce n’était pas suffisant », déclare Backes. Mais « pas constructif » n’est qu’un terme parmi d’autres. Par exemple, le 29 novembre, Rush Doshi, professeur à Georgetown et directeur de l’Initiative on China Strategy au Council on Foreign Relations – la plateforme de l’establishment américain en matière de politique étrangère –, a publié sur le site web de cette institution ce que les États-Unis devraient faire avec leur « base industrielle » « pour dissuader rapidement la Chine et, si nécessaire, la vaincre dans un conflit potentiel ». Dans l’état actuel des choses, les États-Unis épuiseraient toutes leurs munitions « en l’espace d’une semaine de combats soutenus » et « auraient du mal à reconstruire leurs navires de surface après leur coulage ». La capacité industrielle américaine en matière de navires de guerre serait, dans son ensemble, inférieure à celle d’un seul des grands chantiers navals chinois. La question de savoir si cela concerne l’UE et les États européens membres de l’OTAN, et dans quelle mesure, est la question géopolitique la plus brûlante des prochaines années. Elle se poserait également si Kamala Harris avait remporté les élections présidentielles le 5 novembre.

L’armée luxembourgeoise est confrontée à un problème plus concret : la pénurie de personnel. C’est là qu’ont surgi les premières allusions au service militaire obligatoire. Yuriko Backes ne semble pas savoir exactement comment résoudre ce problème. Alex Donnersbach, du CSV, explique qu’il parvient « tout juste » à remplacer les soldats volontaires qui quittent l’armée. Sam Tanson, des Verts, affirme avoir entendu dire que les chiffres du recrutement étaient en baisse et interroge la ministre de la Défense à ce sujet. Celle-ci n’a pas de chiffres sous la main et promet de les fournir ultérieurement. Mais Tanson a sans doute raison : le 11 janvier, après la prestation de serment de 39 nouveaux soldats et d’une musicienne militaire, le général Steve Thull avait admis sur la chaîne RTL : « Nous sommes vraiment à la limite inférieure ». L’armée recrute de nouveaux volontaires trois fois par an. Si l’on en comptait à chaque fois trois fois 45, « tout irait bien », avait déclaré le général. En 2024, 115 personnes au total ont prêté serment. En septembre 2024, 20 candidats de moins que d’habitude s’étaient présentés à l’armée.

Le numéro 2/2024 de « Spal Info », le magazine du syndicat de l’armée Spal, donne un aperçu de la situation en matière d’effectifs en septembre 2024 : L’armée comptait 294 employés civils, 384 militaires de carrière, 59 musiciens militaires et 502 soldats, dont 206 ayant le statut Udo (unité de disponibilité opérationnelle pour des missions à l’étranger). Au total, l’armée aurait un déficit de 170 militaires et de 120 soldats, a résumé le syndicat (p. 49). Or, le bataillon de reconnaissance commun avec la Belgique, qui doit être opérationnel en 2030, nécessite 230 militaires de carrière et 240 soldats Udo. Lors de sa dernière assemblée générale annuelle, le 7 octobre, le syndicat de l’armée a qualifié cet objectif d’« irréaliste ».

« Le recrutement n’est pas facile dans tous les pays de l’OTAN », a déclaré Yuriko Backes mercredi aux députés, vers la fin de l’heure des questions d’actualité. Il faut être « très motivé » pour s’engager dans l’armée. La communication a été améliorée : « Nous soulignons que ce métier est varié, qu’il ne se résume pas à être un militaire qui traîne les pieds dans le minibus. » Mais il ne manque pas seulement des cadres pour marcher dans la boue, il manque aussi des soldats pour ramper dans la boue. Et si le Luxembourg ne parvient pas à réunir les effectifs nécessaires pour le bataillon binationale, que se passera-t-il lorsque les pays membres de l’OTAN recevront de nouveaux « objectifs » cet été, comme le dit la ministre de la Défense ? Elle ne peut pas encore donner de détails, mais estime que ces objectifs « seront ambitieux ».

Sur le plan politique, la création d’une réserve s’impose de plus en plus comme une solution. Au printemps dernier, la ministre de la Défense ne voulait encore rien savoir de cela. « Cela ne figure pas dans l’accord de coalition », avait-elle déclaré au journal Land (12 avril 2024). La situation a changé, y compris au sein de son propre parti : le Luxembourg serait « l’un des rares pays à ne pas disposer d’une réserve », constate Guy Arendt. « Nous devons mener une réflexion sur la création d’une réserve ». Sam Tanson indique que les Verts voient également cette idée « d’un très bon œil ». Yuriko Backes précise que le gouvernement va mettre en place un « groupe de travail interministériel » sous la direction du Haut-Commissariat à la protection nationale
(HCPN). Afin que « tous les acteurs » se réunissent et qu’« une stratégie cohérente » voie le jour. Et pour qu’on ne reparle pas un jour du service militaire obligatoire. Sous ce régime, 34 748 hommes au total avaient été appelés entre 1944 et sa suppression en 1967. Guy Arendt, du DP, dépose une motion demandant au gouvernement « de poursuivre les travaux visant à renforcer l’Armée et la résilience nationale, sans recourir au service militaire obligatoire ». Tous sont d’accord, à l’exception des deux députés de gauche. Ils n’expliquent pas pourquoi. Un renforcement de l’armée irait sans doute trop loin à leurs yeux.

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