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Institutions et démocratie 14 min de lecture

On n’a pas choisi celui-là

Roy Reding a créé un nouveau parti en un temps record. Samedi, celui-ci a organisé sa première fête. Une visite chez les libertaires

Article paru dans Édition septembre 2023
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On n’a pas choisi celui-là
Guy Arend (en haut à gauche) © Olivier Halmes

La ferme de Guy Arend, candidat du Nord sur la liste « Liberté-Fräiheet », est située au bord de la Fél, le ruisseau qui traverse Niederfeulen. La grange a été aménagée pour la fête du parti prévue ce 9 septembre : au centre se trouve un stand de boissons, et au mur est accrochée une affiche grand format représentant Roy Reding, entouré des têtes de liste du Nord, Carole Dentzer van Wissen et Steve Schmitz. Juste à côté, à droite, un ange veille sur deux enfants au bord d’un ruisseau sur une illustration. Des luges et des épis de maïs séchés décorent la pièce. À l’entrée de la grange, on fait des grillades, on joue au baby-foot et on vend du « Lieber Tee » – ce dernier nom fait référence à un jeu de mots utilisé par la page Facebook « Äppel » pour se moquer du nouveau parti.

Roy Reding, ancien homme politique de l’ADR, est assis sur un banc de brasserie dans la grange. Il rayonne de joie, peut-être à cause de la chaleur ou de l’alcool. « Vous êtes de nouveau en contact avec le journal Land ? » Il y a six semaines, il avait raccroché : il ne voulait plus parler à notre journal. Il envoie un baiser à l’auteure de ces lignes et forme un emoji en forme de cœur avec ses mains. La raison de sa joie : la couverture du magazine « Land » de début septembre, sur laquelle on voit Roy Reding avec un verre de crémant devant le Burger King lors de la Braderie de Stade. Roy Reding évite de discuter de sujets politiques. Il reste zen et rayonnant. « Pour nous, ce ne sont pas les positions politiques qui comptent, mais l’attitude. » On n’est pas vraiment un parti, mais un mouvement. Lui-même n’est pas vraiment un homme politique, mais quelqu’un qui dénonce les dysfonctionnements. Il est surtout fier que le parti se soit constitué en seulement trois mois : « Ça n’est jamais arrivé au Luxembourg ». Les candidat·e·s l’auraient suivi ; « je n’ai couru après personne ». Pour le 8 octobre, il prédit : « C’est Namasté. Ce qui doit arriver arrivera. »

Fin juin, Reding a annoncé sur Facebook qu’il avait fait part au président de la Chambre de son départ de l’ADR. La raison : la direction du parti aurait décidé de ne plus le présenter comme candidat, alors qu’il est le premier élu de la circonscription du Centre. Il s’agit là d’un « fait sans précédent » et, à ses yeux, d’une « perte de confiance flagrante ». Dans un communiqué de presse, l’ADR a critiqué Reding pour son absence au Parlement (selon ses propres dires, il passe trois mois par an en Afrique du Sud) et lui a demandé de céder son mandat à Alex Penning. Reding n’a pas accédé à cette demande et a fondé son propre parti, « Liberté-Fräiheet ». Selon le Politmonitor de début septembre, l’ADR passerait de quatre à trois sièges. « Cela ne doit surprendre personne : quand on chasse un député de son parti, on perd un siège. Cela n’a rien à voir avec ma personne, mais avec la réalité politique », a déclaré Reding samedi. Le conflit avec le parti ne remonte pas au mois de juin. Il fait allusion à des prises de parole autoritaires du vice-président Tom Weidig, tenues à huis clos. C’est également pour cette raison que Béatrice Clement (aujourd’hui elle aussi chez Liberté) et Mario Daubenfeld (aujourd’hui chez Fokus) auraient quitté le parti. « C’est la musique qui donne le ton », dit Reding en désignant avec un sourire le groupe en arrière-plan. C’est Chloé qui joue, celle qui s’est fait connaître grâce à la version française de The Voice.

Devant la porte de la grange, Steve Schmitz fume une cigarette, assis à une table basse. Il porte une chemise verte et blanche ornée d’un motif de feuilles. Son plus grand moment politique à ce jour : en avril 2022, il a déposé une pétition réclamant la mise en place d’un service pédiatrique d’urgence et d’une maternité ouverts 24 heures sur 24 dans le nord du Luxembourg. La pétition a recueilli les 4 500 signatures nécessaires pour qu’une audition publique devant une commission puisse avoir lieu. Comme la plupart des participants à la fête, il s’irrite des mesures de protection contre le coronavirus prises par le gouvernement : « Un centre de vaccination devrait déjà rouvrir à l’automne, alors que, d’après ce que Roy Reding a entendu dire, 25 infirmiers ne parlant pas le luxembourgeois ont été embauchés », déplore Schmitz. Et il ajoute : « Avec nous, il n’y aura pas de vaccination obligatoire. Au lieu de gaspiller de l’argent dans l’exploitation minière spatiale, il faudrait investir dans la recherche sur les effets indésirables des vaccins. » Il se considère comme un défenseur des personnes en situation de précarité financière. « On se soucie des gens. Ici, à la fête, on a des gens qui ne sont pas nés avec une cuillère en or dans la bouche. » Il considère l’entrepreneur fortuné Reding comme un candidat antivaccin crédible, car il est le seul député non vacciné – contrairement aux trois députés de l’ADR, dont l’engagement envers les opposants et les sceptiques vis-à-vis de la vaccination serait peu convaincant.&Début juillet, Steve Schmitz, accompagné de Guy Arend et de deux autres membres du comité de la circonscription nord de l’ADR, avait quitté le parti. Fred Keup, en tant que membre extérieur à la circonscription, aurait participé à l’établissement de la liste électorale du nord, ce qui n’est pas prévu par les statuts du parti. De plus, Steve Schmitz et Guy Arend étaient déçus de ne pas pouvoir se présenter sous la bannière de l’ADR. Derrière la table de cocktail, trois agents de sécurité en costume noir fument et s’ennuient. Roy Reding les avait sollicités car, sur les réseaux sociaux, des personnes issues du « milieu völkisch » avaient proféré des menaces du type « on ne va pas venir nous emmerder ici ? ».

Lundi, Roy Reding s’est montré plus précis sur Radio 100,7 et a énuméré les revendications de son parti : « Notre système politique est gravement malade ». C’est pourquoi il faudrait des responsables politiques qui exercent en parallèle une activité indépendante, ou des salariés tels que des infirmiers et des chauffeurs de bus. « Nous proposons également de réduire le nombre de députés de 60 à 40 ; les ministres ne devraient appartenir à aucun parti ; la TVA devrait être ramenée à 3 % pour les constructions neuves ou les rénovations, et ainsi de suite ». Le programme du parti comporte d’autres points, tels que la suppression des circonscriptions électorales ; la reconnaissance de l’anglais comme langue officielle du pays ; des noms de rue en luxembourgeois et une prime de 2 000 euros pour les parents qui ne confient pas leurs enfants à des structures d’accueil. Le journaliste de Radio 100,7, Rick Mertens, lui demande si Donald Trump est un modèle pour lui. Il y a certes des points communs avec son côté libertaire, mais pas avec son côté autoritaire, répond Roy Reding.

Guy Arend sort de derrière le barbecue pour venir nous parler. « Venez avec moi, je veux vous montrer quelque chose. » Nous nous rendons à la maison voisine. « Cette maison a été achetée par la commune, qui bénéficie d’une réduction d’impôts grâce au Pacte-Logement. Notez bien ce que je vous dis ! C’est un scoop pour votre journal. La commune gagne beaucoup d’argent grâce aux logements sociaux. Nos contribuables ne savent pas à quoi sert l’argent qu’ils gaspillent. Ça ne peut pas continuer comme ça avec les finances publiques », s’indigne-t-il. Que changerait-il exactement en matière de finances publiques ? « Que le bon sens reprenne le dessus. Savez-vous ce qui se passe là-bas ? Les enseignants n’arrivent pas à rembourser leurs crédits et de plus en plus de gens vivent au camping. »

Pourquoi le programme du parti Liberté a-t-il convaincu Guy Arend plus que tout autre ? Il coupe court à la question : « Écoutez plutôt ! ».  Nous nous trouvons désormais sur un pont qui enjambe la Fél. Il parle, parle encore et encore. De son engagement auprès des « Stroossenengelen », de son intuition selon laquelle certains employés municipaux auraient un problème d’alcool, du déclin de l’industrie sidérurgique et, à un moment donné, de son expérience dans l’émission de RTL « Bauer sucht Frau » en 2018. Récemment, un champ de Guy Wester a pris feu – un autre agriculteur luxembourgeois qui avait participé à l’émission et qui est aujourd’hui politicien au CSV. RTL-Explosiv a couvert l’événement et a inséré la photo de profil de Guy Arend dans le reportage, laissant entendre qu’il était célibataire. « Ils m’ont présenté comme un homme sans femme. Ce qui est faux », et cela a été fait exprès, estime cet éleveur de limousins âgé de 50 ans. On l’aurait « traîné dans la boue et affirmé dans les médias allemands que j’étais un extrémiste de droite ». Le journal à grand tirage *Bild* titrait : « Inka, tu as un populiste de droite dans ton écurie ». À l’époque, Guy Arend était membre de l’ADR ; c’est Alex Penning qui l’aurait incité à s’engager en politique.

Nous retournons à la grange. Aux passants qui nous saluent, Guy Arend précise que la fête aura lieu à nouveau l’année prochaine – qu’ils forment un mouvement, qu’ils continuent. Dans la grange, il désigne une personne portant un chapeau d’été et un t-shirt « Liberté » : « Voici Serge Kloster, qui est en fait le candidat tête de liste des conservateurs. Notre fête réserve des surprises ! » Qu’a donc à raconter ce peintre d’Ulfingen ? « Après le 8 octobre, je souhaite rejoindre Liberté. » Fin août, une dispute a éclaté avec le président du parti des Conservateurs, Joé Thein (lui aussi un ancien politicien de l’ADR). Ce dernier a transmis à Alia un clip vidéo contenant des déclarations de Serge Kloster à des fins publicitaires. Serge Kloster affirme que cela s’est fait sans qu’il en ait été informé ; il n’est pas à l’aise à l’idée d’exprimer ses idées devant un public plus large. À ses côtés se trouve une autre tête de liste du Nord pour déi Konservativ, la serveuse Svenja Defays. Elle aussi souhaite rejoindre Liberté dès que possible.

Armand Klein, retraité de Breidweiler et candidat de la liste « Südliste », s’est entre-temps lié d’amitié avec son collègue de parti Guy Arend. Il a vécu la création du parti comme un tournant politique : « Je vais m’engager, me suis-je dit tout de suite. Les non-vaccinés ont été victimes de discrimination de la part de l’establishment pendant la pandémie de Covid, et je veux lutter contre cela. » Si le Covid a largement disparu des esprits de la plupart des gens, pour Armand Klein, le virus fait partie du quotidien sur Facebook. Tous les deux jours, il publie des messages à ce sujet, comme il y a deux semaines : « Cette histoire de Covid n’est pas finie, les Verts, le LSAP, le DP et le CSV s’apprêtent à nouveau à imposer la vaccination obligatoire contre le Covid ! » Il réalise ses propres vidéos, diffuse des enregistrements liés à son parti de Bas Schagen, des reportages de kla.TV et commente les vidéos du CSV. Mais c’est surtout la chaîne locale RTL et son audience qui le fascinent – « peut-être réussirez-vous un jour à décrocher un emploi chez RTL », tente-t-il de lui donner de l’espoir. Il ne croit pas au changement climatique d’origine humaine. « Il y a sans cesse des fluctuations climatiques dues au soleil. Cela est lié aux pierres qui tombent à l’arrière du soleil et s’y enfoncent. Le soleil se dilate alors et il fait plus chaud sur Terre », explique Armand Klein. En tant que jardinier de formation, il sait également que les plantes sont capables d’absorber l’excès actuel de CO₂. « Les plantes s’en chargent. »

Armand Klein porte des lunettes aux verres teintés d’un air conspirateur, qui semblent lui permettre d’ignorer les supercellules qui ont déferlé cette année sur la Libye, la Grèce, l’Italie, la Slovénie et l’Autriche. Et cela lui permet, si besoin est, de ne pas considérer les méga-incendies en Sibérie, en Grèce, au Canada et en Californie comme le résultat de périodes de sécheresse. Au sein du mouvement Liberté, il a trouvé des personnes qui le soutiennent dans cette démarche et l’apprécient pour cela. Outre les mesures liées au Covid, le programme électoral met également en garde contre les énergies renouvelables, les qualifiant de « nuisibles à la biodiversité » et leur reprochant un « mauvais bilan climatique ». Il est urgent de mener un débat scientifique sur les « énergies vertes » et surtout sur les « éoliennes ». Ces dernières engloutiraient des quantités astronomiques de « béton nuisible au climat » et mettraient en pièces « les oiseaux, les insectes et les chauves-souris ». En « Gambie », un gouvernement au pouvoir muselle ses citoyens par des mesures liées au Covid et au climat. « Liberté » rassemble des héros qui luttent contre cela.

Au sein du mouvement des sceptiques et des opposants à la vaccination, on trouve également des écologistes, des agriculteurs bio (notamment des agriculteurs Demeter) et des adeptes de la spiritualité écologique (issus de Cell, le Centre d’apprentissage écologique du Luxembourg). Mais une seule personne au sein de Liberté présente un profil plutôt « vert » : Laura Vieira Neves, éducatrice en milieu forestier originaire d’Ernzen. Pour les sceptiques « verts » en matière de vaccination, le parti est trop libertaire et s’engage trop ouvertement dans la voie du déni climatique. Dans le sillage des manifestations contre le Covid, un parti opposé aux mesures anti-Covid a également vu le jour en Allemagne : le Parti démocratique de base allemand (en abrégé : « die Basis »). Contrairement à Liberté, il mise – notamment sous l’influence des anthroposophes du sud-ouest – sur l’agriculture biologique et s’approprie ainsi les thèmes chers aux sceptiques verts vis-à-vis de la vaccination. Lors d’aucune élection régionale, « Die Basis » n’a dépassé les deux pour cent des voix. Liberté connaîtra probablement un sort similaire dans trois semaines.

Pourtant, l’ADR est inquiète : Liberté s’est imposée comme une concurrente de taille. Sylvie Mischel, présidente de la section féminine de l’ADR et candidate pour le Sud, affirme mercredi dans un message privé adressé à Simone Braas, candidate de Liberté pour le Nord, que Roy Reding est vacciné. Ce dernier publie le message sur sa page Facebook et parle de mensonges et de campagne de dénigrement de la part de l’ADR. « Non, il n’est pas vacciné », rétorque Simone Braas pour défendre son candidat de tête. D’autres partisans de Liberté se précipitent au secours de Reding, à l’instar du candidat Jo Didier, qui écrit que l’ADR a soutenu la politique du gouvernement en matière de Covid. Sylvie Mischel s’excuse pour son affirmation – elle aurait été mal informée. La veille déjà, les deux groupes s’étaient affrontés ; des photos circulaient sur Facebook montrant que les affiches électorales de Liberté à Ober- et Niederbesslingen avaient été recouvertes par celles de l’ADR.

Cependant, ce ne sont pas seulement Liberté et l’ADR qui s’affrontent, mais aussi les partisans de Liberté entre eux. Le manifeste du mouvement affirme qu’il prône « plus d’empathie » et « plus de respect ». Par rapport aux autres partis, il se distingue par sa posture morale. Samedi, Jessica Schiltz, candidate de la liste Nord, a déclaré au journal *Der Land* qu’elle s’engageait en faveur de « l’humanité et de la transparence ». « Je n’ai rien d’autre à dire », ajoute-t-elle avant de mettre fin à la conversation. Après la fête, cette apprentie couvreuse de 38 ans publie un message indiquant que la liste du Nord lui reproche de ne pas avoir suffisamment aidé au rangement, ce qui est faux. Et Guy Arend affirmerait que ses « anges de la rue » rempliraient le réfrigérateur de Jessica Schiltz pour qu’elle puisse joindre les deux bouts. « J’en ai vraiment marre de vous et de vos sales manigances ! », s’adresse-t-elle à ses collègues du parti sur Facebook.

Armand Klein, jardinier de formation, tient à montrer qu’il se soucie des questions énergétiques et ouvre sur son téléphone portable la page de la manufacture Redwell, qui commercialise des radiateurs infrarouges. « Pas de poussière, pas de saleté, pas d’odeur d’huile », promet l’entreprise. On n’a pas besoin du Parti vert et de ses solutions farfelues, mais bien de chauffages infrarouges, estime Armand Klein. Il est presque 18 heures. En prenant congé, il dit : « Écrivez un bel article ».