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Institutions et démocratie 10 min de lecture

Je dirais qu’on pourrait bien y aller

Depuis hier, Michel Scholer est le chef de cabinet de Luc Frieden. Dans le débat houleux autour de l'interdiction de Heesche, le Premier ministre a bien besoin de conseils. Un portrait

Article paru dans Édition février 2024
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Michel Scholer, mercredi, devant le ministère d'État © Olivier Halmes

75 jours après son entrée en fonction, le nouveau gouvernement CSV-DP est sous forte pression. Le Premier ministre du CSV n’est pas encore parvenu à trouver une solution satisfaisante pour l’opinion publique concernant la question de l’interdiction de circuler à Heesche, dans la ville de Luxembourg. La stratégie de Luc Frieden, qui consiste à minimiser l’importance de cette question et, en tant que ministre chargé des médias, à conseiller à la presse de s’intéresser plutôt aux « efforts » du gouvernement dans des domaines tels que le pouvoir d’achat et la construction de logements, n’a fait qu’exacerber le débat. Peut-être cette gestion maladroite de M. Friedens s’explique-t-elle aussi par le fait que, jusqu’à hier, le ministre d’État ne disposait d’aucun chef de cabinet pour le conseiller sur les questions politiques et de communication.

Michel Scholer, âgé de 30 ans, vient tout juste de rentrer mercredi matin de Washington, D.C., où il a travaillé ces trois dernières années en tant que conseiller principal auprès du directeur exécutif du Fonds monétaire international (FMI) chargé du Luxembourg (et de 15 autres petits États). En 2017, il avait intégré le ministère des Finances sous la direction de Pierre Gramegna (DP) après avoir réussi le concours général de la haute fonction publique, où il était chargé des relations avec le FMI. Il était donc tout à fait logique qu’il remplace en 2020 Nicolas Jost, qui avait représenté le Luxembourg avant lui au sein de cette institution spécialisée des Nations unies.

Pour le poste de chef de cabinet de Luc Frieden, Michel Scholer justifie sa candidature par le fait qu’il est titulaire d’une licence en sciences politiques avec une spécialisation en relations internationales de l’université d’Exeter et d’un master en économie politique européenne de la London School of Economics. Et il a « l’esprit du parti ». Sa grand-mère (du côté maternel) était Ferny Nicklaus-Faber, députée du CSV et conseillère communale de Stater, qui s’est principalement engagée en faveur de la famille, des droits des enfants, de l’égalité des sexes et d’un durcissement de la législation contre la prostitution. Il y a environ dix ans, Michel Scholer a lui aussi adhéré au CSV, car il pouvait s’identifier à son « fondement idéologique », a-t-il déclaré mardi lors d’un entretien téléphonique avec le journal *Der Land*.

Son attachement à la doctrine sociale chrétienne l’a poussé, au début des flux migratoires en provenance de Syrie en 2015, à lancer, avec sa compagne de longue date Amandine Rafael (qui l’avait accompagné à Washington où elle travaillait pour le géant de la grande distribution Lidl), une collecte de vêtements pour les réfugiés. Cette initiative a connu un tel succès que le Premier ministre Xavier Bettel (DP) leur a décerné, lors de la Fête nationale de 2016, l’Ordre de la Couronne de chêne en reconnaissance de leur engagement. Par la suite, ils ont fondé l’association à but non lucratif Narin, qui s’est engagée dans l’aide aux réfugiés et a milité en faveur de la justice et de la tolérance dans les écoles et lors de conférences. Michel Scholer a travaillé à plein temps pour Narin pendant un an avant de mettre fin à son engagement social et de rejoindre la fonction publique.

On ne peut donc pas reprocher à Michel Scholer d’avoir un « cœur froid », comme ce fut autrefois le cas pour son nouveau supérieur. Il ne souhaite pas dévoiler sa position sur le Heescheverbuet ni sur d’autres sujets. En tant que haut fonctionnaire, il préfère ne pas s’exprimer sur l’actualité politique et rester le plus discret possible sur la scène publique. Michel Scholer affirme qu’il peut s’identifier aux grandes lignes du programme gouvernemental du CSV-DP, ce qui ne signifie toutefois pas qu’en tant que citoyen, il adhère à « chaque virgule ». Il se dit suffisamment professionnel pour aider son supérieur à défendre sa politique, même si celle-ci ne correspond pas entièrement à ses propres convictions.

« Chaque individu a des droits, mais aussi des devoirs », déclare Michel Scholer. Bien qu’il soit membre du CSV, il n’a jusqu’à présent pas été actif sur le plan politique. Ses homologues politiques, tels qu’Alex Donnersbach (CSV), Djuna Bernard (Les Verts) ou Jana Degrott (DP), le connaissent et l’apprécient surtout pour son engagement au sein de Narin, où il n’a toutefois pas agi sous la bannière du CSV. Michel Scholer a grandi à Dippach ; au lycée Michel Rodange, il a choisi la section langues ; adolescent, il a joué au football à l’UN Käerjeng 97 et, aux côtés de Philippe, le fils de Luc Frieden, dans la sélection nationale des moins de 17 ans. En dehors de l’école, il ne lui restait pas beaucoup de temps pour d’autres activités.

Le charme discret de Michel Scholer tient toutefois aussi à ses origines sociales. Son grand-père Nicolas a transformé l’épicerie de son père en un empire commercial national, la chaîne Monopol. Lorsque le gouvernement a freiné sa soif d’expansion en 1934 en interdisant l’ouverture de succursales, il s’est tourné vers l’industrie. Outre une usine de peinture à Bascharage et une usine de réfrigérateurs à Vianden, il produisait à Ettelbruck des armes à feu de mauvaise qualité et bon marché, qui ont été retrouvées entre les mains de guérilleros anticolonialistes tels que ceux du FLN en Algérie. On ne sait pas encore avec certitude si la Sola (Société luxembourgeoise d’armes) a dû cesser ses activités à la fin des années 1950 pour des raisons économiques ou si elle a été fermée par les autorités luxembourgeoises sous la pression du gouvernement français (comme l’affirment plusieurs sites Internet spécialisés dans les armes). Après l’échec de son incursion dans l’industrie, Nicolas Scholer s’est tourné vers le secteur alimentaire, a équipé ses grands magasins de supermarchés et a ouvert les premières succursales de chaînes de restauration rapide au Luxembourg : d’abord Wimpy, puis Quick, Pizza Hut, Chi-Chi’s et enfin Exki. Au milieu des années 80, le père de Michel, Antoine Scholer, a repris cette entreprise, qu’il dirige depuis 35 ans en tant que PDG de Happy Snacks S.A. Son oncle Pierre a fondé sa propre société, Happy Mex, qui exploite les restaurants Qosqo sur la Place d’Armes et à Kirchberg. Le frère de Michel Scholer, Alexandre, a rejoint la direction de Happy Snacks il y a huit ans, tandis que son autre frère, Christophe, représente le groupe agroalimentaire multinational Mars à Bruxelles. Lorsque les Grands Magasins Monopol ont cessé leur activité il y a environ 15 ans, la famille Scholer a commencé à vendre ses biens immobiliers, tels que ceux situés avenue de la Gare dans la capitale et rue de l’Alzette à Esch, à des investisseurs.

Luc Frieden, fils d’un fonctionnaire du secteur privé devenu Premier ministre (son père était directeur adjoint du Service administratif et social de l’Arbed), aime s’entourer de membres de la haute société. Son épouse, Marjolijne Droogleever Fortuyn, est issue d’une famille patricienne néerlandaise, tandis que sa ministre déléguée, Elisabeth Margue, provient d’une famille influente du CSV de la capitale. Selon le CSV, l’origine de Michel Scholer n’aurait toutefois joué qu’un rôle secondaire dans sa nomination au poste de chef de cabinet à l’Hôtel Saint-Maximin. Scholer raconte qu’il a été recommandé à Frieden par « certaines personnes ». Mais ni lui ni son supérieur ne veulent révéler de qui il s’agit lorsqu’on leur pose la question.

Luc Frieden est le premier ministre d’État du CSV à s’offrir les services d’un chef de cabinet. Ce poste a été instauré au Luxembourg en 1974 par Gaston Thorn (DP), lorsqu’il a nommé Paul Helminger, alors âgé de 33 ans, comme conseiller. Jacques Santer et Jean-Claude Juncker (tous deux du CSV) n’ont eu des chefs de cabinet qu’après être devenus présidents de la Commission européenne. En 2015, Xavier Bettel a promu Paul Konsbruck, ancien journaliste de RTL et rédacteur en chef d’Eldoradio, de son poste de chargé de communication à celui de conseiller personnel. En 2021, Jeff Feller, alors âgé de 30 ans et secrétaire du groupe parlementaire du DP, a succédé à Konsbruck. Le Premier ministre et son chef de cabinet passent beaucoup de temps ensemble. Une confiance mutuelle et une loyauté sans faille sont indispensables. Parmi les tâches du chef de cabinet figurent la coordination de l’agenda de son ministre, la recherche de documents à son intention et la transmission d’informations. Sous Xavier Bettel, le chef de cabinet rédigeait également des discours importants et les répétait avec lui – Luc Frieden affirme quant à lui ne pas avoir besoin de ce type de conseil. Presque aucun ministre du gouvernement CSV-DP ne se passe désormais d’un chef de cabinet.

Après que Frieden eut contacté Michel Scholer peu après les élections, ils ont eu une longue conversation au cours de laquelle ils ont découvert des points communs – notamment dans leur façon « d’aborder certaines questions ou de vouloir résoudre certains problèmes », explique Scholer au journal *Der Land*. Dans son dernier rapport du personnel pour 2023, co-rédigé par Michel Scholer, le FMI avait attribué au gouvernement précédent une note globalement positive pour sa gestion des conséquences de la guerre en Ukraine. Dans ses recommandations, le Fonds monétaire international conseillait toutefois au DP, au LSAP et aux Verts de réduire significativement les incitations fiscales à court terme afin de freiner la demande globale et les pressions inflationnistes. Ils devraient utiliser les aides à l’énergie de manière plus ciblée et maintenir un niveau élevé d’investissements dans les énergies renouvelables. À moyen terme, le gouvernement devrait se fixer un objectif de croissance, contrôler ses dépenses et réformer son système de retraite afin de conserver une marge de manœuvre financière, indique le rapport. Le barème fiscal devrait être ajusté plus fréquemment à l’inflation, sans pour autant grever le budget de l’État. C’est pourquoi il convient d’améliorer l’efficacité et l’effet de redistribution des systèmes fiscaux et sociaux. Afin de rendre le logement plus abordable, le FMI a conseillé d’élargir l’offre en accélérant les projets publics de construction de logements, d’augmenter la densité de construction et d’éviter les mesures qui renforcent la demande. L’indexation des salaires devrait s’aligner sur l’inflation sous-jacente, moins volatile, être échelonnée de manière progressive et la suspension des tranches d’indexation – qualifiée de « manipulation » par les syndicats – devrait se faire selon des règles précises ou être liée à des indicateurs de compétitivité. Le FMI formule certaines de ces recommandations depuis des années déjà.

Ils ne sont qu’en partie d’accord avec le programme gouvernemental du CSV-DP. L’avertissement lancé par le FMI en 2017 est en totale contradiction avec l’accord de coalition : selon le FMI, la réforme fiscale de 2016 stimulerait certes la demande intérieure, mais ses effets sur la situation économique seraient modestes en raison du niveau élevé des importations dont dépend le Luxembourg. Ces remarques concernaient les mesures prises par le gouvernement précédent, mais elles s’appliquent tout aussi bien à l’approche de la « théorie du ruissellement » adoptée par le nouveau gouvernement CSV-DP.

En 2017, Michel Scholer ne faisait pas encore partie du FMI. Lui et le Premier ministre ne sont pas toujours tout à fait sur la même longueur d’onde, mais une consultation ne consiste pas seulement à valider les idées de son interlocuteur : « Je pense qu’on devrait y aller », déclare Michel Scholer.