« On n’a certainement pas gagné ces élections. Avec la femme politique la plus populaire, on a tout juste réussi à améliorer notre score de 1,3 % par rapport à 2018. Le pire résultat de 2018 est devenu le deuxième pire résultat de 2023. » Le coprésident des Jeunes socialistes, Max Molitor, a exprimé samedi, lors du congrès de la section jeunesse du parti à la Maison du Peuple d’Esch, ce que personne au sein du LSAP n’avait osé dire publiquement jusqu’à présent : En octobre, les socialistes n’ont recueilli que 18,91 % des suffrages et n’ont pas réussi à compenser les pertes importantes subies par les Verts. Avec leur tête de liste nationale, Paulette Lenert, qui s’est fait connaître grâce à la pandémie de coronavirus, ils ont certes enregistré dans l’Est leur meilleur résultat depuis 25 ans, mais cela n’a tout de même pas suffi pour décrocher un deuxième siège. Dans leur circonscription traditionnelle du Sud, ils n’ont pas réussi, malgré de légers gains, à regagner le septième siège perdu en 2018. Ce n’est qu’au Centre que le LSAP a pu, avec beaucoup de chance, récupérer le troisième siège résiduel – une augmentation des voix de seulement 0,06 point de pourcentage lui a suffi pour y parvenir.
La tête de liste nationale et la direction du parti interprètent toutefois les résultats des élections de manière plus positive. Paulette Lenert se dit très satisfaite de son score personnel. Et le LSAP aurait enfin regagné du terrain, après avoir constamment perdu des voix depuis 2004. Le coprésident du parti, Dan Biancalana, admet certes que l’on attendait davantage de ce scrutin, mais estime que ce résultat est acceptable pour un parti au pouvoir. Quant à la présidente du groupe parlementaire, Taina Bofferding, elle se réjouit que cinq femmes aient été élues au suffrage direct et que deux jeunes candidates, Liz Braz et Claire Delcourt, aient fait leur entrée au Parlement. En 2018, lorsque le LSAP était tombé pour la première fois de son histoire sous la barre des 20 % (17,6 %), seuls des hommes avaient été élus.
Le 9 juin, les socialistes luxembourgeois devront passer un nouveau test décisif. En 2004, ils avaient perdu leur deuxième siège au Parlement européen ; en 2014, ils avaient atteint un creux historique avec seulement 11,75 %. En 2019, ils ne s’étaient que très légèrement redressés (de 0,4 point de pourcentage) avec leur tête de liste Nicolas Schmit. Malgré tout, M. Schmit est devenu commissaire européen chargé de l’emploi et des affaires sociales ; la semaine dernière, cet homme de 70 ans a été désigné tête de liste lors du congrès électoral des sociaux-démocrates européens à Rome. Bien que l’ancien ministre du Travail ait fait adopter la directive sur le salaire minimum et que le Conseil des ministres de l’UE ait également approuvé cette semaine sa directive visant à réglementer le travail sur les plateformes, ses chances de succéder à Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission sont jugées faibles. Il ne se présentera pas aux élections, car il devrait faire campagne dans les 27 États membres et ne sera donc que rarement au Luxembourg au cours des prochaines semaines, a déclaré M. Schmit au journal « Le Land ». Jean-Claude Juncker ne s’était pas non plus présenté en 2014 lorsqu’il est devenu président de la Commission européenne, et la tête de liste du PPE, Ursula von der Leyen, ne figure pas non plus sur une liste cette année.
Après avoir appris en octobre qu’il allait devoir passer dans l’opposition, le LSAP avait initialement prévu de mener la campagne pour les élections européennes avec Jean Asselborn, l’éternel ministre des Affaires étrangères désormais détrôné. Après avoir refusé en octobre de prendre ses fonctions de député, alors qu’il avait été élu en tête de liste dans le sud du pays, M. Asselborn a également décliné toute candidature aux élections européennes, estimant qu’à près de 75 ans, il ne disposait plus de la motivation ni de l’énergie nécessaires (d’Land, 2 février 2024). Tout comme la très populaire Paulette Lenert, qui avait encore déclaré mi-décembre sur RTL Radio : « Bien sûr, la politique européenne est aussi un sujet qui m’intéresse, qui m’a toujours intéressée, mais ce sont des décisions qui doivent être prises au sein du parti. » Le parti l’a courtisée pendant des semaines, mais Lenert a finalement essuyé un refus de la part de la commission électorale. Elle « ne le sent pas au fond d’elle-même » et a le sentiment que sa place est à la Chambre des députés, a-t-elle expliqué mardi au journal d’Land pour justifier sa décision. Si elle s’était présentée comme tête de liste aux élections européennes et n’avait pas accepté le mandat, cela aurait pu être interprété comme une tromperie des électeurs.
Jusqu’en 2004, il était courant que les ministres et autres responsables politiques nationaux de premier plan se présentent à la fois aux élections législatives et aux élections européennes, qui se tenaient le même jour jusqu’aux élections anticipées de 2013. La plupart d’entre eux préféraient toutefois occuper un poste au gouvernement ou exercer un mandat de député plutôt que de siéger au Parlement européen. Afin de mettre fin à cette pratique consistant à « capter des voix », le nombre de candidats aux élections européennes a été réduit de moitié en 2004, passant de douze à six. Depuis lors, presque tous les partis ne présentent plus que des candidats et candidates qui aspirent réellement à une carrière européenne. Le LSAP semble désormais ne plus vouloir s’y conformer. L’enjeu est de taille : l’objectif premier est d’empêcher l’ADR d’obtenir un siège et de renforcer globalement les partis d’extrême droite en Europe, affirme le LSAP.
Le tête de liste est, pour la première fois, Marc Angel (61 ans), qui a souvent connu des revers lors des élections passées, aux côtés de Danielle Filbig, conseillère municipale de Rambrouch depuis juin. La correspondante de RTL, âgée de 26 ans, devrait faire concurrence à Charles Goerens (DP) et Christophe Hansen (CSV) auprès des électeurs et électrices de l’arrondissement Nord. Par ailleurs, les socialistes présentent trois députés en exercice, Franz Fayot, Mars Di Bartolomeo et Liz Braz, parmi lesquels seul l’ancien ministre de l’Économie affirme sans équivoque qu’il prendra effectivement ses fonctions. Liz Braz, qui a été élue l’année dernière d’un seul coup au conseil municipal d’Esch et à la Chambre des députés, n’a accepté qu’après de longues hésitations. Non pas par intérêt pour le Parlement européen, mais pour rendre service à son parti. Mars Di Bartolomeo (71 ans) avance un argument similaire : c’est lui qui a personnellement convaincu Liz Braz de se présenter en juin.
Tant la direction du parti que les candidat·e·s affirment que Marc Angel devrait bien sûr rester au Parlement européen, où il a été élu en 2019. Depuis janvier 2023, il est l’un des 14 vice-président·e·s à Strasbourg. On ne peut toutefois pas exclure que d’autres candidats, tels que l’ancien ministre de l’Économie Fayot (52 ans), l’ancien ministre de la Santé Di Bartolomeo – qui est tout de même arrivé troisième dans le Sud lors des élections législatives – ou encore Liz Braz, qui connaît une ascension fulgurante, obtiennent plus de voix que lui. S’ils acceptaient ce mandat, cela signifierait sans doute la fin de la carrière politique d’Angel, qui a fêté ses 61 ans mardi.
C’est Liz Braz, âgée de seulement 27 ans, qui prend désormais le risque que Paulette Lenert refuse de courir. Après ses succès électoraux de l’année dernière, elle a été saluée comme le nouvel espoir des socialistes. Selon ses propres déclarations, elle nourrit bel et bien des ambitions politiques au niveau national. Si elle était élue le 9 juin, elle se retrouverait face à un dilemme : si elle refuse le mandat, on pourrait l’accuser de fraude électorale. Si elle l’accepte, elle ne pourra pas se présenter aux prochaines élections législatives sur la scène politique nationale et devra peut-être également renoncer à son siège au conseil municipal d’Esch. Ses concurrents et concurrentes s’en réjouiraient peut-être.
En 1999, lorsque le LSAP s’est retrouvé pour la dernière fois dans l’opposition, une lutte de pouvoir a éclaté entre Alex Bodry, Jeannot Krecké, Robert Goebbels et Jean Asselborn pour le rôle d’homme fort au sein du parti, que Jean Asselborn a finalement réussi à s’approprier. Dans l’ère post-Asselborn (et post-Étienne Schneider), le LSAP est désormais dirigé par des femmes. Il n’est plus du tout certain que la prochaine tête de liste nationale s’appellera à nouveau Paulette Lenert. Selon ses propres déclarations, cette juriste de 55 ans doit d’abord s’habituer à son nouveau rôle de responsable de l’opposition. Ces dernières semaines, des rumeurs circulaient selon lesquelles l’ancienne ministre de la Santé et vice-Première ministre se sentirait sous-employée au Parlement et souhaiterait se retirer de la vie politique pour se lancer dans une carrière d’avocate d’affaires. Interrogée à ce sujet, Mme Lenert dément toutefois ces rumeurs : elle pourrait certes tout à fait s’imaginer s’inscrire à nouveau au barreau, comme elle l’avait fait il y a plus de 30 ans, avant d’entrer au service de l’État en 1994. Elle se serait d’ailleurs déjà renseignée sur les démarches à effectuer pour cela. Mais elle souhaite continuer à exercer son mandat de députée avec beaucoup d’engagement, souligne Paulette Lenert, qui n’est d’ailleurs pas tout à fait innocente face à ces rumeurs. Lorsqu’on lui a demandé, sur Radio 100,7, dans la semaine qui a suivi les élections à la Chambre, si elle comptait exercer son mandat de députée jusqu’à la fin de la législature, elle a répondu : « Je ne peux pas me prononcer là-dessus pour l’instant. » Ce n’était pas la première fois qu’elle semait la confusion avec des déclarations ambiguës.
Après son passage dans l’opposition, c’est surtout l’ancienne ministre de l’Intérieur Taina Bofferding (41 ans) qui a pris les rênes du parti en revendiquant la présidence du groupe parlementaire. En octobre, elle est arrivée deuxième sur la liste du LSAP derrière Jean Asselborn dans la circonscription du Sud et a obtenu près de 4 000 voix individuelles de plus que le nouveau ministre des Finances, Gilles Roth, premier élu sur la liste du CSV. Si elle parvient à faire ses preuves en tant que chef de file de l’opposition et à confirmer sa popularité dans les futurs sondages, Taina Bofferding pourrait prétendre au poste de tête de liste nationale du LSAP lors des prochaines élections législatives, dans quatre ans. Une lutte de pouvoir interne pourrait éclater dans la circonscription du Centre entre la coprésidente du parti Francine Closer (54 ans) et la nouvelle venue Claire Delcourt, âgée de 35 ans. Contrairement au CSV, le LSAP ne tiendra son congrès national, au cours duquel sera élue une nouvelle direction du parti, qu’après les élections européennes. C’est au plus tard à ce moment-là que l’on verra où le voyage nous mènera – du moins sur le plan des personnalités.
Sur le fond, le LSAP souhaite profiter de son passage dans l’opposition pour redynamiser son image et mettre en avant ses valeurs, explique Dan Biancalana. Vingt ans de participation ininterrompue au gouvernement en tant que partenaire junior du CSV et du DP ont laissé des traces. Samedi, Max Molitor a critiqué la campagne électorale timorée de son parti mère. Concernant l’impôt sur la fortune, le LSAP ne s’est positionné de manière plus concrète qu’après que les Jeunes socialistes se soient publiquement engagés en sa faveur ; quant à la réduction du temps de travail, le LSAP ne l’a pas défendue avec suffisamment de vigueur. Alors qu’il était encore ministre du Travail, Georges Engel avait certes commandé une étude à ce sujet auprès du Liser, mais la socio-libérale Paulette Lenert, en particulier, n’avait cessé, lors de ses interventions publiques en campagne électorale, de relativiser et d’édulcorer la timide revendication d’une semaine de 38 heures afin de rester capable de former une coalition avec le CSV et le DP
. L’impôt sur les successions en ligne directe, réclamé il y a dix ans par Franz Fayot, n’avait même pas été inscrit au programme électoral du LSAP. Ce qui s’expliquait sans doute aussi par le fait que, à la recherche de nouveaux électorats, le parti ne voulait pas effrayer les petits et moyens entrepreneurs.
« Nous avons misé sur les cartons, même si l’électorat ne se résume pas à cela, et certainement pas le nôtre », a scandé Max Molitor devant une trentaine de Jeunes socialistes à la Maison du Peuple, rappelant au président du parti, au secrétaire général et à la présidente du groupe parlementaire que le LSAP représentait « les gens qui travaillent » : « C’est notre ADN. Nous devons revenir à nos valeurs. » En effet, une analyse de régression publiée au niveau national après les élections législatives avait montré que le LSAP « était le mieux élu dans les communes comptant le plus grand nombre d’ouvriers ». La semaine dernière, les socialistes ont rencontré des représentant·e·s de l’OGBL afin d’échanger avec leur allié historique sur la réforme de la loi sur les conventions collectives, le virage vers les soins ambulatoires, la question des retraites et la crise du logement. « Le LSAP et l’OGBL continueront à se rencontrer régulièrement à l’avenir pour discuter des évolutions politiques et sociales et pour unir leurs forces #Zesummen en faveur d’une société juste et solidaire », ont ensuite annoncé les socialistes sur Facebook.
La question de savoir si le LSAP souhaite réellement rester un parti ouvrier ou, dans l’opposition, redevenir un parti ouvrier, reste toutefois en suspens. Dan Biancalana et Paulette Lenert s’accordent à dire qu’ils ne souhaitent pas procéder à une analyse électorale définitive avant que la Chaire parlementaire de l’Université du Luxembourg, dirigée par le politologue Philippe Poirier, n’ait présenté les résultats définitifs de son étude Polindex.