Jusqu’à présent, les récits de vie présentés ici portaient sur des travailleurs, des artistes et des personnes démunies non européens. Le septième volet de cette série est consacré à un chef d’entreprise. Malgré sa situation relativement aisée, une histoire d’amour lui a valu des problèmes avec la police des étrangers.
Les grandes dates d’une histoire d’amour : Israelian, Chabab (*1902 à Istanbul)
Ils se sont rencontrés en mars 1930 lors d’une fête organisée dans les locaux du Cercle. Chabab était marchand de tapis orientaux, Eliane une jeune Française issue d’une famille aisée. Son père était sous-directeur de l’usine Hadir à Dudelange. Il lui promit le paradis sur terre. Elle fut séduite et lui promit son amour. Elle dut s’opposer à son père et épousa Chabab. Il emménagea dans la villa de ses parents.
Mais le bonheur conjugal ne dura pas longtemps. Des conflits éclatèrent, d’abord avec ses parents, puis avec elle aussi. Ses parents le mirent à la porte. Puis Jacqueline, leur fille, vint au monde. Deux ans plus tard, il perdit son entreprise. La crise économique lui avait joué un mauvais tour.
Chez Eliane, qui l’aimait, la méfiance grandissait, attisée par un père sévère. Elle aurait épousé un homme indigne. Elle voulait désormais divorcer. Mais le tribunal lui a refusé le divorce.
Pour se débarrasser de lui, le père fit expulser l’étranger. Depuis la Belgique, Chabab tenta alors tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir l’autorisation de revenir au Luxembourg. Il fit appel à un avocat, à un député, et écrivit au bureau Nansen, à des organisations arméniennes et à d’autres instances, ainsi qu’à la Grande-Duchesse. Il lui fit part de l’injustice dont il avait été victime :
« D’origine arménienne et de confession catholique grégorienne – membre d’un peuple martyr dont l’histoire déchirante a suscité un cri d’horreur dans le monde civilisé –, je suis titulaire d’un passeport Nansen sous la protection de la Société des Nations. »
Je me trouve actuellement en situation irrégulière à Bruxelles. Je pourrais être refoulé d’une minute à l’autre vers la frontière luxembourgeoise, où rien d’autre que la prison ne m’attend.
Pour quel crime ?
Serait-ce le crime d’être né arménien ? Alors que nous déplorons le sort de nos compatriotes, les 1 400 000 hommes, femmes et enfants qui, sous les regards impuissants de l’Europe civilisée, ont été victimes sans défense de massacres systématiques et organisés pendant la guerre, notre calvaire se poursuivra-t-il au cœur même de la civilisation ? »1
Il s’est adressé à elle en tant que mère et a également évoqué sa propre mère, qui s’inquiétait pour lui. Cependant, la lettre est restée sans réponse et Chabab n’a pas pu retourner au Luxembourg.
Les réfugiés Nansen au Luxembourg dans les années 1930
Chabab est né à Istanbul en 1902. À l’époque, la minorité arménienne était assez importante dans la capitale de l’Empire ottoman. La jeunesse de Chabab a dû être très mouvementée, puisqu’elle a coïncidé non seulement avec la Première Guerre mondiale, mais aussi avec le génocide des Arméniens et l’effondrement de l’Empire ottoman. Il est possible que Chabab se soit installé en 1918 dans la République arménienne, qui n’a existé que brièvement avant d’être dissoute par l’Union soviétique. Quoi qu’il en soit, Chabab, qui est arrivé en Europe en 1922 en tant qu’étudiant, était titulaire d’un passeport arménien. La même année encore, il obtint un passeport Nansen délivré par le Haut-Commissariat aux réfugiés, créé en 1921 par la Société des Nations. Il séjourna en Allemagne et en Belgique, où il travailla comme représentant pour l’entreprise de son père. En 1927, il partit pour le Luxembourg, où, un mois après son arrivée, il ouvrit avec Daniel Maghakian (né en 1899 à Istanbul) le magasin de tapis « Maison Armenia ».
On ne sait pas exactement quand il a fait la connaissance d’Eliane Dumoutier. Elle s’était installée au Luxembourg avec ses parents en 1926, à l’âge de 17 ans. Elle avait 22 ans lorsqu’elle a épousé Chabab. Ses parents se sont opposés à ce mariage dès le début. Malgré tout, les jeunes mariés s’installèrent chez les parents d’Eliane, à Niederkorn. Quelques mois plus tard seulement, Chabab fut mis à la porte de l’appartement, tandis qu’Eliane, qui était déjà enceinte, resta chez ses parents. Jacqueline naquit en 1932. Peu après, en raison de la crise économique, il perdit son commerce et se mit à réparer des tapis. Le père d’Eliane tenta alors de faire en sorte qu’il soit expulsé, ce qui fut le cas en 1935.
Ce cas, parmi d’autres, montre clairement que le passeport Nansen ne constituait pas une garantie de droit de séjour, surtout avec le début de la crise économique et l’arrivée, à partir de 1933, de réfugiés en provenance d’Allemagne. En Belgique également, où Chabab chercha refuge après son expulsion, il ne se vit initialement accorder qu’un séjour temporaire.2 Néanmoins, contrairement à d’autres migrant·e·s, les réfugiés Nansen bénéficiaient au moins d’une représentation politique et juridique de leurs intérêts. Enfin, l’octroi du passeport Nansen était extrêmement sélectif. Dans les années 1920, seules les populations qui correspondaient à l’image de l’Europe de l’époque étaient officiellement reconnues comme réfugiées : les Arméniens chrétiens et les Russes chrétiens antisoviétiques. Les Kurdes, en revanche, qui avaient également été victimes d’expulsions violentes dans le sillage de la dissolution de l’Empire ottoman et de ses conséquences, n’entraient par exemple pas dans ce cadre.3
Depuis la Belgique, Chabab a tout mis en œuvre pour faire annuler l’expulsion et a notamment écrit à la grande-duchesse la lettre citée plus haut. Le père d’Eliane, George Dumoutier, s’y opposa, car : « Si cet étranger venait à s’installer à nouveau dans le Grand-Duché […], cela détruirait à coup sûr l’entente harmonieuse qui règne dans notre foyer depuis le départ de l’Israélien. »4 Les documents Nansen montrent clairement que George a manigancé contre Chabab et révèlent également toute l’influence dont il jouissait.5
À peu près à la même époque, Eliane a tenté de divorcer de Chabab. Le divorce n’a pas abouti, malgré l’influence de son père. Il semble qu’il s’agisse ici de deux régimes juridiques distincts, caractérisés par des rapports de force différents. Alors que dans l’un, c’était surtout le genre qui jouait un rôle, l’autre était lié au racisme : les deux adversaires, Chabab comme George, n’étaient pas citoyens luxembourgeois. Tous deux étaient cultivés et disposaient de certains moyens financiers. L’origine a donc dû jouer un rôle ici, car bien que la police des étrangers n’ait jamais donné de motif pour l’expulsion du réfugié Nansen et que celui-ci se soit montré extrêmement compétent dans les procédures judiciaires – il disposait d’un avocat influent et sollicitait l’aide de diverses institutions avec éloquence et en connaissance de cause –, il n’avait aucune chance dans la lutte pour son droit de séjour.
Chabab est resté à Bruxelles pendant l’occupation nazie. Eliane et sa famille sont retournées en France. Après la guerre, ses parents, au moins, sont retournés au Luxembourg. Eliane et sa fille sont parties en Suisse à un moment donné. La date exacte est inconnue. Le divorce n’a été prononcé qu’en 1949, car Chabab souhaitait se marier avec une autre femme. En 1954, il eut une autre fille avec Yvonne Vanvoorden, une Belge de 20 ans sa cadette. En 1959, il obtint la nationalité belge. Il n’était pas le seul réfugié arménien à avoir été naturalisé après la Seconde Guerre mondiale.6
Même si Chabab était décrit comme un homme respectable dans l’après-guerre et qu’aucun comportement répréhensible ne lui avait été imputé pendant l’entre-deux-guerres, il était considéré comme suspect par la police des étrangers, ce qui n’était pas le cas de George Dumoutier. Il semble que non seulement les étrangers sans ressources aient été considérés comme problématiques, mais aussi les personnes aisées originaires de certaines régions. C’est ce que montre également l’histoire d’Adolphe Matcovich (né en 1911 en Anatolie), qui fut soupçonné de fraude, une situation qui s’aggrava en raison de sa relation avec une Française issue de la bourgeoisie. Adolphe arriva à Bad-Mondorf en 1938 en tant que touriste. En tant que représentant d’une entreprise américaine, il avait beaucoup voyagé. Lorsqu’il fit la connaissance de Marcelle Guersing, la fille d’un hôtelier français, il décida de créer une entreprise avec un Luxembourgeois. C’est alors que des rumeurs commencèrent à circuler à son sujet ; il tenterait « de s’installer ici pendant la saison balnéaire sous le couvert d’un curiste [… afin de] se livrer à une activité illicite ».7 Il serait peut-être même trafiquant de cocaïne. Lors d’un interrogatoire de police, lui et ses amis affirmèrent que ses rivaux influents avaient fait courir ces rumeurs. Adolphe fut expulsé et arrêté en 1939 en Allemagne nazie pour escroquerie. On ignore ce qu’il est advenu de lui par la suite.
Chabab n’était pas un escroc, et on ne trouve aucune preuve permettant de l’accuser de l’être, même en ce qui concerne Adolphe. Alors que, dans les sources consacrées aux migrant·e·s sans ressources, le classisme et le racisme se confondent souvent, il apparaît clairement que, dans le cas des migrant·e·s plus aisés, il ne s’agit pas uniquement de rapports de classe. En effet, tant sur le plan discursif que sur le plan personnel, des obstacles quasi insurmontables se dressaient devant leur intégration dans la société bourgeoise luxembourgeoise.
1
Texte original en français. Traduit et adapté par JH. ANLux, J-071-71 Expulsions et renvois (I-J), 1935-1939.
2
Statut juridique – Demandes de passeports et d’assistance – Luxembourg. Bureau international Nansen pour les réfugiés, C1552/448/20A/80620/80165.
3
Bloxham, Donald (2009) : The great game of genocide. Imperialism, nationalism, and the destruction of the Ottoman Armenians, p. 10 ; Skran, Claudena M. (2011) : Refugees in inter-war Europe. L’émergence d’un régime, 188, 194-196 ; Watenpaugh, Keith David (2014) : Entre survie communautaire et aspiration nationale. Les réfugiés du génocide arménien, la Société des Nations et les pratiques de l’humanitarisme de l’entre-deux-guerres. Dans : hum 5 (2), 159–181.
4
ANLux, J-108-0335998, Dumoutier Eliane Louise, Israelian Chabab.
5
Bureau Nansen, C1552/448/20A/80620/80165.
6
Watenpaugh, p. 171.
7
ANLux, J-108-0396851, Adolphe Matcovich
Julia Harnoncourt mène des recherches en histoire contemporaine au C2DH
1 Original en français. Traduit et adapté par JH. ANLux, J-071-71 Expulsions et renvois (I-J), 1935-1939.
2 Statut juridique – Demandes de passeports et d’assistance – Luxembourg. Bureau international Nansen pour les réfugiés, C1552/448/20A/80620/80165.
3 Bloxham, Donald (2009) : The great game of genocide. Impérialisme, nationalisme et destruction des Arméniens ottomans, 10 ; Skran, Claudena M. (2011) : Les réfugiés dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. L’émergence d’un régime, 188, 194-196 ; Watenpaugh, Keith David (2014) : « Between Communal Survival and National Aspiration. Armenian Genocide Refugees, the League of Nations, and the Practices of Interwar Humanitarianism ». Dans : hum 5 (2), 159–181.
4 ANLux, J-108-0335998, Dumoutier Eliane Louise, Israelian Chabab.
5 Bureau Nansen, C1552/448/20A/80620/80165.
6 Watenpaugh, p. 171.
7 ANLux, J-108-0396851, Matcovich Adolphe