Wiert Iech ! Fernand Kartheiser semblait serein lorsqu’il s’est présenté mardi à la tribune du Parlement. Il avait pris la parole au sujet d’un fait personnel. Le député du CSV, Léon Gloden, lui avait reproché, ainsi qu’à son parti, d’avoir utilisé une terminologie nazie dans leur brochure consacrée au référendum constitutionnel. Le troisième chapitre de cette brochure s’intitule « Wiert Iech ! ». C’est justement Gloden, un libéral de droite, qui avait laissé entendre que l’ADR s’était inspirée de l’appel « Allemands ! Défendez-vous ! N’achetez pas chez les Juifs ! », par lequel les nazis avaient appelé au boycott des commerces juifs en 1933. Déçu, Kartheiser a qualifié cette comparaison avec le nazisme de « ridicule, exagérée et irréaliste ». L’appel « Wehrt euch ! » – qui, dans la version allemande de la brochure de l’ADR, se lit « Wehren Sie sich ! » – est en effet également utilisée dans d’autres contextes, mais elle constitue au sens propre une incitation à la résistance physique. Elle est régulièrement reprise par des groupes néofascistes et d’extrême droite pour propager leur politique xénophobe ou antisémite.
L’ADR n’est pas antisémite. Son orientation politique est difficile à cerner. Selon sa propre définition, c’est désormais un parti ultra-conservateur, monarchiste, nationaliste et libéral sur le plan économique. Les contradictions par rapport à ces « valeurs » découlent le plus souvent de considérations opportunistes. C’est le cas, par exemple, lorsqu’elle poursuit en justice des musiciens et des journalistes qui la critiquent, elle et sa politique, tout en prônant la liberté illimitée de la presse et de l’art. Ou lorsqu’elle réclame davantage d’autoritarisme en souhaitant étendre la liberté d’action et les droits du Grand-Duc vis-à-vis des membres élus du gouvernement, tout en plaidant d’un autre côté en faveur d’un référendum constitutionnel démocratique à la base, car elle en espère un avantage politique.
Les référendums arrangent bien l’ADR lorsqu’ils lui permettent d’exercer une influence néfaste. Comme en 2015, lorsqu’elle s’est opposée à l’octroi du droit de vote à la moitié non luxembourgeoise de la population. L’année dernière, elle a voulu empêcher la réforme de la Constitution. Dans une brochure publiée en septembre 2021, elle a expliqué à la population, en six langues – dont l’italien, l’anglais et le portugais –, la prétendue nécessité d’un référendum. Elle y a adressé au CSV, au DP, au LSAP et aux Verts le grave reproche d’avoir délibérément « menti et trompé » la population. « Ce qui se passe est antidémocratique, opaque et malhonnête », peut-on lire dans cette brochure (p. 3). Concrètement, l’ADR reproche à « Gambia et au CSV » d’avoir délibérément divisé la réforme constitutionnelle en quatre chapitres afin d’éviter d’avoir à organiser un référendum. Le fait est que c’est le CSV qui, en 2019, a rompu le consensus de longue date sur la réforme constitutionnelle, a menacé de faire valoir sa minorité de blocage et s’est prononcé en faveur de référendums consultatifs plutôt que d’un grand référendum populaire. La division en quatre chapitres qui s’en est suivie était sans doute davantage le résultat de négociations politiques et constitue un compromis entre les quatre partis, plutôt qu’une volonté réelle de leur part d’empêcher un référendum à tout prix. Mais même si tel était le cas, la question se pose de savoir si, au vu de l’expérience de 2015, cela ne serait pas politiquement légitime. Ce ne serait certainement pas antidémocratique.
Propagande. En avançant l’insinuation lourde de conséquences selon laquelle les autres partis seraient antidémocratiques et auraient menti et trompé les citoyennes et citoyens, l’ADR a renforcé le mythe répandu par les adeptes des théories du complot, selon lequel le Luxembourg ne serait plus une démocratie depuis le début de la pandémie, mais une dictature. L’ADR renforce encore cette impression en accusant le gouvernement de diffuser de la « propagande » (p. 12). Elle a habilement exploité le sentiment négatif et la résistance que les restrictions liées au coronavirus ont suscités dans certaines franges de la population. Les opposants aux mesures sanitaires se sont également retrouvés au sein du comité d’initiative, qui a échoué, en faveur d’un référendum constitutionnel, activement soutenu par l’ADR (cf. d’Land du 12 novembre 2021).
Dans sa brochure, l’ADR recourt à des insinuations, des demi-vérités et des fausses déclarations qui remettent en partie fondamentalement en cause le système démocratique. En septembre, elle affirmait : « Aujourd’hui encore, presque personne ne sait ce que doit contenir la nouvelle Constitution » (p. 5). Or, à la date de publication de la brochure, les quatre chapitres avaient depuis longtemps été déposés, la plupart des avis d’experts avaient déjà été reçus et tous les textes étaient accessibles au public sur le site Internet de la Chambre. Un peu plus loin, on peut lire que la réforme constitutionnelle prévoit une « restructuration partielle de la société luxembourgeoise » et que « le droit de vote des étrangers refait surface », ce qui conduirait à « une refonte fondamentale et irréversible du pays et de la société » (p. 7). Ces deux accusations sont dénuées de tout fondement, à moins que l’ADR n’entende par « transformation » les réformes sociopolitiques telles que la séparation de l’Église et de l’État, que le DP, le LSAP et les Verts ont engagées après avoir été élus démocratiquement en 2013, et qui sont désormais inscrites dans la Constitution. C’est surtout la deuxième affirmation qui attise les ressentiments xénophobes. L’expression « réaménagements fondamentaux et irréversibles du pays » rappelle des scénarios apocalyptiques empreints de pessimisme culturel, tels que le récit conspirationniste de la « substitution de population » propagé par la Nouvelle Droite, selon laquelle des forces diffuses chercheraient à remplacer la population majoritaire blanche par des immigrés musulmans ou non blancs.
Enfin, l’ADR se dit « convaincue, dans sa brochure, que la légitimité d’une Constitution dépend du fait qu’elle repose sur un large soutien populaire, attesté par un référendum, et non pas uniquement sur un consensus entre quatre partis » (p. 5). Étant donné que ces quatre partis ont été élus démocratiquement et qu’avec 52 sièges sur un total de 60, ils dépassent largement la majorité des deux tiers (40 sièges) requise pour une modification constitutionnelle, cette insinuation est elle aussi indéfendable.
Système : L’ADR a pour habitude d’influencer l’opinion politique par des provocations et des fausses déclarations. À l’instar d’un adolescent rebelle, elle teste les limites. Lorsqu’elle les dépasse, elle fait marche arrière et affirme que c’était involontaire ou que ce n’était pas ce qu’elle voulait dire. L’exemple le plus récent en est l’action de Roy Reding, qui a publié le numéro de téléphone d’un journaliste du *Tageblatt* dans un groupe de messagerie instantanée regroupant des adeptes de théories du complot. Cela s’est produit par inadvertance, a expliqué Reding. Il a accepté sans sourciller que le journaliste ait ensuite été menacé ; il n’a rien fait pour réparer son erreur.
Dans sa brochure, l’ADR demande que la campagne référendaire soit « organisée de manière à ce que les modifications proposées soient présentées de façon neutre et objective » et « qu’un débat contradictoire soit possible sur tous les points, afin de permettre aux citoyens de se forger leur propre opinion sur chacun d’entre eux en s’appuyant sur des informations fiables » (p. 12). L’ADR ne l’a pas fait dans sa brochure. Au contraire, elle a semé la peur à travers une vaste campagne de désinformation (cf. d’Land du 29 octobre 2021). Elle a effectivement touché certaines personnes. Mais cela n’a pas encore suffi pour déclencher un référendum.
Les autres partis ont longtemps fait preuve de trop d’hésitation. Le président de la commission des institutions, Mars Di Bartolomeo (LSAP), s’est parfois vu contraint de se justifier lors d’interviews. Lors d’une réunion d’information organisée en octobre au Tramsschapp, les quatre rapporteurs se sont retrouvés sur la défensive. La situation a changé ces dernières semaines. La Chambre a enfin diffusé sa propre brochure sur la réforme ; mardi, lors du débat sur le deuxième chapitre de la réforme constitutionnelle, les représentants de tous les partis ont réfuté les fausses déclarations de Kartheiser et l’ont remis à sa place.
Avec sa campagne, l’ADR a par moments réussi à faire basculer le débat politique vers la droite. Dans le même temps, elle a rendu le populisme acceptable au Luxembourg. Cela complique particulièrement la tâche des forces politiques de gauche qui souhaitent créer un contrepoids, à moins qu’elles ne s’engagent elles aussi sur le terrain du populisme. Déi Lénk s’y est essayée mardi avec une action quelque peu macabre. Afin de promouvoir sa propre proposition constitutionnelle, le parti a symboliquement enterré la démocratie devant la Gëlle Fra. La proposition de la gauche prévoit l’instauration d’une république, un renforcement significatif de l’État-providence et davantage de possibilités de participation démocratique.
Ces aspects ont été occultés dans les récents débats sur la réforme constitutionnelle en raison de la campagne menée par l’ADR. Mardi, M. Kartheiser a affirmé que la monarchie constitutionnelle était « extrêmement populaire » au Luxembourg et « pleinement acceptée » par une large majorité. Cette affirmation ne peut être étayée : le dernier sondage remonte à dix ans, époque à laquelle 70 % de la population soutenait encore la monarchie. Mais le climat a sans doute basculé, au plus tard après les révélations du rapport Waringo. Le gouvernement a réagi en nationalisant en grande partie la monarchie, ce qui va désormais être inscrit dans la Constitution. C’était probablement la seule façon de sauver encore cette institution. Sous la pression de Léon Gloden et du CSV, le Grand-Duc est autorisé à rester commandant en chef de l’armée et à distribuer des « Gielecher ». Dans ce contexte, on se rend compte à quel point la revendication de l’ADR, qui réclame davantage de liberté d’action pour le Grand-Duc, est en réalité anachronique.
Des hommes bien sous tous rapports. À la suite d’une analyse de la stratégie politique de l’ADR, le rédacteur en chef du Tageblatt, Dhiraj Sabharwal, était parvenu, le 9 janvier, dans l’émission « Presseclub » sur RTL Radio, à la conclusion que les députés Fernand Kartheiser et Fred Keup étaient des « salauds sournois ». Sabharwal avait justifié ses propos par l’attitude hypocrite et opportuniste de l’ADR, qui se traduisait notamment par le fait que Kartheiser et Keup se présentaient au grand public comme des hommes honnêtes, joyeux et irréprochables, tout en attisant des ressentiments antidémocratiques et parfois racistes. Les deux députés avaient alors porté plainte en raison de ces « propos inacceptables », selon eux. Dans leur communiqué officiel, dans lequel ils se déclaraient « sans réserve en faveur de la liberté de la presse » , ils avaient joint une photo sur laquelle on les voit, souriants, devant le tribunal d’arrondissement, brandissant fièrement devant l’objectif l’acte d’accusation contre le rédacteur en chef du deuxième plus grand quotidien luxembourgeois.
On peut certes considérer l’expression « nidderträchteg Knaschtsäck » comme inappropriée ou exagérée, mais elle décrit assez bien, dans l’ensemble, la stratégie de la plupart des députés de l’ADR. Cela est apparu clairement ces derniers mois, notamment lors des débats sur la réforme constitutionnelle. L’ADR formule parfois des critiques justifiées, mais elle les présente sous une forme qui les rend inacceptables dans le cadre d’un débat démocratique.
En cela, il ne se distingue pas des autres partis populistes et nationalistes en Europe. Même s’il existe parfois des divergences de fond entre ces groupes, c’est surtout leur position eurosceptique qui les unit. Ils sont tous partisans d’une « Europe des nations ». Ce concept a lui aussi une origine discutable. En 1943, alors que les premiers doutes commençaient à surgir quant à la capacité des nazis, dominants au sein des puissances de l’Axe, à remporter la Seconde Guerre mondiale, les fascistes italiens, délaissés par Hitler, projetaient de former une nouvelle alliance avec leurs alliés hongrois, roumains et bulgares. Ils espéraient ainsi susciter l’intérêt des Alliés. Le nom qu’ils envisageaient pour cette alliance était « l’Europe des nations ».