L’assistant social mis en cause, qui bénéficie de la présomption d’innocence jusqu’à ce qu’une condamnation définitive soit prononcée en octobre, a comparu devant le tribunal fin juin. Neuf femmes, d’anciennes bénéficiaires de ses services, l’accusent de harcèlement sexuel. Les faits sont graves : masturbation forcée, actes sexuels non consentis ainsi qu’une accusation de viol sont en cause. L’une d’entre elles a décrit le déroulement des faits devant le tribunal, en larmes ; l’interrogatoire d’une autre victime a également été diffusé. Les victimes ont expliqué le schéma qui se répétait toujours de la même manière : des premières rencontres amicales, puis rapidement le tutoiement, ensuite des baisers et des attouchements non consentis, ainsi que des visites à domicile sans prévenir. En cas de rejet, l’accusé se montrait froid, proférait des remarques désobligeantes et menaçait de faire savoir qu’il connaissait bien le maire et que les aides pourraient être supprimées. Les femmes qui s’étaient tournées vers les services sociaux se trouvaient dans des situations précaires tant sur le plan financier que social. La représentante du parquet parle de la « partie émergée de l’iceberg ». De nombreux éléments laissent penser que l’assistant social avait déjà adopté un comportement similaire avant 2010. Il aurait apparemment profité de sa fonction pour assouvir ses pulsions sexuelles – y compris dans son bureau, où des préservatifs ont été retrouvés. Au cours du procès, le parquet a évoqué un « abus méthodique et systématique de sa position d’autorité ».
Depuis 2009, l’Office social est un établissement public placé sous l’autorité de son président. À Sassenheim, Jos Piscitelli (à l’époque membre du LSAP, aujourd’hui membre de déi Lénk) a été président de l’Office social et conseiller municipal de 2011 à 2017. Le député Georges Engel (LSAP) a été maire de la commune de 2005 à 2020, avant de devenir ministre du Travail (il était également député depuis 2012). Les chemins de l’accusé Gilbert T. et du maire se sont croisés très tôt. Ils sont nés la même année, ont fréquenté la même école de musique depuis leur enfance et ont étudié ensemble le travail social à Bruxelles. Chaque année, ils partaient en week-end au ski avec d’autres hommes. Le groupe s’était baptisé « Eigerteam » ; Jos Piscitelli les accompagnait également régulièrement. L’accusé s’est marié deux fois, et Georges Engel était présent à ces deux occasions. Ils étaient proches, c’étaient de bons amis. Ils auraient traversé « les bons et les mauvais moments », affirment leurs proches. En 2009,
Georges Engel a salué « l’excellent travail de l’assistant social Gilbert T. » au sein du conseil municipal. Douze ans plus tard, personne dans son entourage proche ne semble avoir eu connaissance des agissements répréhensibles systématiques de l’assistant social.
Dans le cadre de l’enquête, des personnes soupçonnant le maire d’avoir couvert son ami ont été entendues en janvier 2020. Ces personnes n’ont pas souhaité consigner leurs déclarations par écrit. C’est ce qui ressort d’un rapport de police adressé au parquet. Selon le Tageblatt, deux des femmes concernées ont déclaré au cours du procès avoir « fait part aux responsables politiques et à d’autres employés municipaux de leur malaise face à l’accusé ». « Personne ne m’a crue », aurait déclaré l’une d’entre elles. Le parquet est cité dans l’article du *Tageblatt* en ces termes : « Dans cette affaire, beaucoup de choses ont été passées sous silence. » Georges Engel nie avec véhémence ces accusations auprès du journal *Land*. Il trouve « très grave » d’être soupçonné d’avoir couvert des infractions pénales, et « très grave » que son ami l’ait utilisé comme moyen de pression. Ni lui ni Jos Piscitelli n’ont été interrogés par la police.
Il y avait en tout cas des indices qui auraient pu faire l’objet d’une enquête plus approfondie. En 2012, alors que l’accusé est déjà père de famille, il a un enfant avec une femme qui lui avait été envoyée par son amie, Myriam Cecchetti, alors assesseure au conseil communal pour les Verts, afin d’obtenir de l’aide. Une histoire consensuelle, une affaire privée, explique le maire. C’est « sa vie », déclare Georges Engel dans un entretien avec le journal *Le Land*. Plus tard, l’accusé affirmera qu’il n’a pas conçu cet enfant pendant ses heures de service. En mars 2013, après la fin tumultueuse d’une relation consensuelle avec une collègue de travail, l’accusé et son ex-compagne se disputent plus ou moins publiquement au service social de la commune. Les altercations s’enveniment en mai 2013. Dans ce contexte, un ordre de justification
est émis à l’encontre du fonctionnaire communal accusé. Dans des e-mails dont dispose le journal *Der Land*, l’ancien secrétaire communal Luc Theisen et le président du service social Jos Piscitelli ont échangé des messages concernant la procédure relative à cet ordre de justification. Georges Engel figure également en copie (CC). Sont énumérées les fautes pour lesquelles l’accusé doit se justifier : une agression physique à l’encontre de sa collègue de travail et ex-compagne, ainsi que des rendez-vous pris avec des clientes en dehors des heures de travail, sans déclarer d’heures supplémentaires.
Lors de son entretien avec le journal *Der Land*, Georges Engel a d’abord déclaré qu’il n’était pas au courant des rendez-vous pris par son ami avec des clientes en dehors des heures de travail habituelles. Confronté aux e-mails, il affirme n’en avoir plus eu connaissance, « sans vouloir minimiser les faits ». Il n’aurait eu que peu de liens professionnels avec l’Office social, celui-ci n’étant pas placé sous son autorité en tant qu’établissement public.
Dans sa défense, l’accusé justifie ainsi ses visites à domicile tardives à cette époque : « Ma philosophie du travail social a toujours été d’être le plus disponible possible pour mes clientes. » Les visites à domicile avaient parfois lieu après 19 heures, mais jamais après 21 heures, comme on le lui reproche. Il agissait ainsi en raison des contraintes professionnelles et familiales de ses clientes. « Ces visites ont toujours eu un caractère professionnel. Il suffira de contacter ces personnes pour vérifier mes propos. (…) Je n’ai jamais, au cours de ma vie professionnelle, subordonné mon travail à une vision rigide d’une réglementation sur les horaires de travail.» Les visites à domicile ne sont pas tout à fait inhabituelles, mais elles ne sont pas non plus particulièrement fréquentes, selon d’autres assistantes sociales.
L’été 2013 marque un tournant décisif, mais peu de choses se passent. En septembre 2013, le conseil d’administration du service social conclut qu’aucune autre mesure disciplinaire n’est nécessaire. Une médiation est mise en place, le règlement intérieur est révisé de manière à ce que les employés doivent s’inscrire dans un registre des absences pour tout rendez-vous en dehors des heures de travail et qu’aucun rendez-vous ne puisse plus avoir lieu après 19 heures. Au sein du conseil des assesseurs rouge-vert, le cas concernant ce membre du personnel est discuté à huis clos. L’assesseure Myriam Cecchetti (aujourd’hui membre de « déi Lénk ») fait part de ses soupçons quant au comportement de l’assistant social et remet en question son éthique professionnelle. Elle explique au journal « Land » qu’elle a été « rabaissée » par le maire, qui l’a présentée comme hystérique. Elle ne se souvient pas des mots exacts, seulement que les critiques étaient misogynes. On lui aurait reproché de vouloir se débarrasser de l’assistant social. Il n’y a pas eu de vote, et aucune autre sanction n’a été prise. « Aurions-nous dû en faire plus ? Mais qu’est-ce que cela aurait pu être exactement ? », demande aujourd’hui Jos Piscitelli, le compagnon de Myriam Cecchetti. Il aurait été difficile de muter ce fonctionnaire, estime-t-il. D’accéder à son agenda personnel, tout autant. Une option proactive pour les responsables aurait pu être de mener une enquête systématique et approfondie auprès des clientes.
Ce n’est que six ans plus tard, en 2019, que l’accusé est suspendu de ses fonctions, après qu’une femme s’est manifestée auprès de la police. Georges Engel rompt tout contact avec son ami, comme il l’explique au journal *Der Land*. En 2022, Gilbert T. est démis de ses fonctions dans la fonction publique par le conseil de discipline ; il continue aujourd’hui à travailler dans le secteur social, mais auprès d’une population majoritairement masculine.
Les travailleurs sociaux comme lui exercent leur métier avec une certaine autonomie. Les usagers comptent sur eux et, outre une aide pratique, recherchent souvent auprès d’eux un soutien psychologique dans des situations de vie difficiles. La supervision, c’est-à-dire l’observation externe des processus de travail, est encore peu développée au Luxembourg, contrairement à ce qui se passe à l’étranger, en particulier dans le secteur social. Elle sert à l’autoréflexion professionnelle
et vise à garantir la qualité de l’accompagnement. Elle peut également contribuer à maintenir une certaine distance et à garantir une relation professionnelle avec les bénéficiaires. C’est surtout dans les petits services sociaux qu’il manque une supervision systématique, et donc des mécanismes de contrôle directs. Des mécanismes de contrôle qui pourraient contribuer à détecter plus tôt des comportements répréhensibles tels que ceux de Gilbert T. Ginette Jones, présidente de l’Entente des Offices sociaux, plaide en faveur d’une augmentation des moyens afin que la supervision régulière, en groupe ou individuelle, fasse partie du quotidien dans les 30 offices sociaux du pays. Les réunions d’équipe et les échanges réguliers entre collègues sont extrêmement importants, tout comme les formations continues pragmatiques et thématiques. La question fondamentale qui revient sans cesse est de savoir pourquoi on a soi-même choisi le métier de travailleur social. « Et quand quelqu’un dit qu’il est important de traiter son client avec respect, il faut lui demander : qu’est-ce que cela signifie concrètement, le respect ? »