Lorsque Luc Frieden entame mardi son discours sur l’état de la nation, les présidents et présidentes des parlements des États germanophones et de la Communauté germanophone de Belgique sont assis dans la tribune des visiteurs de la Chambre des députés. Ils sont cette fois-ci invités au Luxembourg pour leur réunion annuelle. On pourrait penser que le Premier ministre prononce son discours également à leur intention. Pour montrer à quel point tout va bien au Luxembourg, malgré la faiblesse de l’économie et la crise énergétique liée à la guerre en Iran. Après tout, Julia Klöckner, de la CDU, présidente du Bundestag dans une Allemagne en proie à la crise, est également présente.
Les circonstances de l’état de la nation sont particulières cette année. Après les vacances de la Pentecôte, la tripartite débutera véritablement le 2 juin. Et c’est avec la déclaration faite il y a un an que la crise de Luc Frieden en tant que chef du gouvernement a commencé. Ses déclarations inattendues sur la réforme des retraites – « pour cela, nous allions augmenter progressivement les années de cotisation » – ont fourni aux syndicats des arguments pour leur manifestation du 28 juin 2025. Au terme de trois cycles de négociations sociales, qui n’avaient pas le droit de porter le nom de « Tripartite », le Premier ministre a dû abandonner le projet du gouvernement visant à « compléter » les conventions collectives par des accords au niveau de l’entreprise. Et au lieu de prolonger chaque année de trois mois la durée de cotisation pour la retraite, « afin de se rapprocher davantage, en moyenne, de l’âge de 65 ans », le gouvernement a opté pour une réforme mineure. Avec notamment une légère augmentation des cotisations, afin que le calme règne au moins sur la question des retraites jusqu’à la prochaine campagne électorale.
N’est-ce pas ? Mardi, le Premier ministre a salué la réforme des retraites non seulement comme « la première depuis 14 ans », ce qui est vrai, mais aussi comme une réforme « qui prépare notre pays pour la période suivant les prochaines élections ». Veut-il dire par là que le système de retraite pourrait rester tel quel au cours de la prochaine législature ? De sorte que les retraites ne deviennent pas un sujet majeur de la campagne électorale, alors que le prochain gouvernement cherchera à obtenir un mandat pour une nouvelle réforme ? Frieden n’apporte aucune précision à ce sujet, et le lendemain, lors du débat sur l’état de la nation, personne au sein de l’opposition ne cherche à savoir ce qu’il a voulu dire. Le Premier ministre ne reçoit aucune question, contrairement à ce qui s’était passé il y a un an. Comme si tout le monde, y compris Luc Frieden, voulait en finir au plus vite avec les explications et le débat.
On pouvait s’attendre à ce qu’il ne fasse pas de grandes annonces politiques. Personne ne sait où mènera la tripartite. Luc Frieden préférerait la limiter à la crise énergétique, mais il a accepté que d’autres thèmes puissent également être abordés. Cela tient compte des rapports de force avec les syndicats, qui, au-delà des aides énergétiques, s’attendent à obtenir au moins un résultat positif pour eux-mêmes. Il est tout à fait envisageable que Nora Back et Patrick Dury, de l’union syndicale OGBL-LCGB, quittent la tripartite si, par exemple, aucune concession ne se profile concernant une augmentation du salaire minimum. Le gouvernement pourrait également décider seul des aides énergétiques. Un échec de la tripartite serait toutefois un désastre pour Luc Frieden. Et pour le CSV. L’incapacité du Premier ministre à mener des cycles de négociations avec l’UEL et les syndicats s’était déjà manifestée lors de la première table ronde sociale en juillet, lorsque Back et Dury avaient menacé de partir. L’approche de Frieden, selon laquelle « le dialogue ne signifie pas dans tous les cas la codécision », s’est effondrée. Xavier Bettel a sauvé la situation, et l’ascension du DP au sein de la coalition a commencé. Tout comme celle du LSAP, malgré un travail d’opposition peu convaincant. Son figure de proue, Dan Kersch, sort de sa retraite le matin même avant le discours sur l’état de la nation pendant un quart d’heure et déclare à RTL Radio que si la tripartite échoue, Luc Frieden devra démissionner.
Pour ne surtout pas commettre d’impair avant la réunion tripartite, le discours de Frieden est avant tout un beau bilan à mi-parcours et extrêmement répétitif. Il reprend en grande partie ce qu’il avait déjà dit l’année dernière, voire en 2024. Il expose en détail ce qui figure dans le plan d’action contre la pauvreté. Il l’avait déjà annoncé en détail en 2025. Il énumère le nombre de tranches d’indexation dont a été ajusté le barème de l’impôt sur le revenu, ce qui signifie qu’il y a donc plus de net par rapport au brut, comme promis. Que le salaire minimum pour les emplois non qualifiés a été exonéré d’impôt, que les parents isolés de la classe 1a sont désormais bien mieux lotis. Tout cela est vrai, mais ce n’est pas nouveau. La simplification administrative est évoquée, ainsi que la numérisation des procédures. Pour les citoyennes et citoyens, pour les entreprises, pour les personnes sollicitant l’aide sociale, pour les demandes de permis de construire. Ce sont là des avancées, mais elles ne sont pas nouvelles non plus. Le règlement uniforme en matière de construction pour les communes, censé accélérer la construction de logements, il l’a annoncé en 2024, l’a réitéré en 2025 – et en parle à nouveau. Car il n’est toujours pas en place.
La construction de logements n’est pas tout à fait un angle mort dans cette déclaration. Mais au regard de l’ampleur du problème, le gouvernement ne propose pas suffisamment de mesures sur le plan politique. Luc Frieden annonce que davantage de fonds seront mobilisés. 300 millions d’euros supplémentaires seront alloués au rachat de la Vefa. On ne sait pas encore s’il s’agit des 300 millions déjà prévus dans le budget pluriannuel ou d’une somme supplémentaire équivalente. Et même si c’était le cas, 300 millions ne suffiront pas à aller très loin. Certes, l’État devrait à l’avenir pouvoir racheter des appartements Vefa à l’unité, à l’instar des communes, et non plus uniquement des immeubles entiers. Ce qui permettra l’achèvement des constructions qui n’ont pas encore été entièrement vendues. Mais cela, le ministre du Logement du DP, Claude Meisch, l’avait déjà annoncé il y a plusieurs mois. Frieden ajoute que les frais d’enregistrement seront réduits au gros œuvre et qu’un « Housing Bond » sera émis. Chacun devrait pouvoir y investir comme dans le « Defence Bond ». Mais une réduction des frais d’enregistrement entraîne un manque à gagner fiscal, tandis que l’obligation constitue un cadeau fiscal ; l’État pourrait probablement contracter une nouvelle dette sur les marchés financiers à un coût moindre que celui qu’il lui en coûterait pour offrir aux citoyennes et citoyens un taux d’intérêt attractif sur cette obligation. Le gouvernement n’a pas de véritable vision en matière de politique de logement, même s’il n’y avait pas de Tripartite. Aucune qui dirait, par exemple : « La pression sur le salaire minimum est due aux prix élevés du logement, et pour y remédier rapidement, notre plan est le suivant… »
Le Premier ministre ne dit rien non plus sur la manière de lutter contre le chômage élevé ; le taux est resté stable à 6,4 % en avril. Avec un taux de chômage des jeunes de 20 %, le Luxembourg arrive en tête de l’UE. Luc Frieden se contente d’évoquer vaguement de meilleurs « outils d’aide pour les jeunes qui sont à la recherche d’un emploi ». Cela a-t-il un rapport avec la tripartite ou tient-il au fait que la réponse consiste généralement à favoriser la croissance ? C’est cette ligne que le gouvernement applique avec le plus de cohérence. Il a peut-être échoué dans des projets tels que les accords d’entreprise ou une déréglementation plus large des horaires d’ouverture des magasins. L’organisation du temps de travail reste un sujet de conflit en suspens, que l’on préfère laisser en suspens pour l’instant. La politique actuelle de la coalition noir-bleu reste néanmoins « favorable aux entreprises », comme l’avait annoncé le Premier ministre dans sa première déclaration gouvernementale. Le gouvernement maintient sa décision de réduire le taux de l’impôt sur les sociétés d’un point de pourcentage supplémentaire à partir de l’année prochaine, comme prévu dès 2025. Les 150 millions d’euros avec lesquels l’État subventionne les coûts du réseau électrique profitent également à l’industrie, car la subvention se répercute en cascade, du niveau de tension le plus élevé jusqu’aux petits consommateurs. Le Premier ministre évoque l’IA, le Deep Tech Lab, qui doit mener des recherches sur des « technologies totalement nouvelles », et un fonds de 150 millions d’euros destiné à soutenir les start-ups développant des technologies à double usage. De telles initiatives ne font pas forcément la une des journaux. Elles montrent toutefois où le gouvernement fixe ses priorités et qu’il est capable de développer et de mettre en œuvre des visions dans certains domaines politiques.
Lors du débat sur l’état de la nation qui s’est tenu mercredi, l’opposition de gauche a reproché au Premier ministre cette définition des priorités. La présidente du groupe parlementaire du LSAP, Taina Bofferding, réclame un impôt supplémentaire sur les revenus supérieurs à 300 000 euros et demande que la charge fiscale soit « enfin rééquilibrée entre le travail et le capital ». David Wagner, du parti Die Linke, demande « une redistribution équitable de toute la richesse ». Sam Tanson, des Verts, rappelle que le ministre des Finances n’a pas encore réussi à démontrer de manière convaincante que le taux d’imposition des sociétés, qui sera abaissé d’un point de pourcentage pour la première fois en 2025, générera des recettes supplémentaires.
À l’issue du débat, Luc Frieden fera remarquer que celui-ci a permis d’entrevoir les perspectives de la campagne électorale. C’est une bonne chose, c’est ainsi que fonctionne une démocratie vivante. À ce moment-là, c’est un Premier ministre sûr de lui. Mais c’est Laurent Zeimet, président du groupe parlementaire du CSV, qui, quelques heures plus tôt, avait livré le meilleur discours sur l’état de la nation. Parce qu’il a notamment déclaré qu’il importait de « faire preuve de respect envers ceux qui travaillent, qui assument des responsabilités, qui paient leurs factures et qui s’attendent à ce que le travail soit rémunérateur ici, dans notre pays ». Zeimet fait preuve de l’empathie qui a fait défaut dans la déclaration de Frieden, et le Parti populaire ne peut pas vraiment se permettre une telle lacune. Zeimet sait qu’il n’est pas certain qu’une politique axée sur l’IA, la deep tech, les aides à l’innovation et la simplification des procédures pour les entreprises profite au CSV. Le dernier « Sonndesfro » ne semble pas aller dans ce sens, et le seul sujet susceptible d’avoir un large retentissement pour le CSV est actuellement la réforme fiscale. Celle-ci doit être financée en grande partie par une progression à froid due à des tranches d’indexation qui ne seront plus compensées d’ici 2028.
La veille au soir, Zeimet avait participé à l’émission RTL-Télé aux côtés de collègues des six autres partis représentés à la Chambre. C’est là qu’a eu lieu, pendant une heure et demie, le véritable débat sur l’état de la nation. Il a notamment été question de l’affaiblissement du CSV. La question de savoir si la politique est avant tout faite pour les riches et quelle est la situation des finances publiques. Cette émission constituait un acte d’audace vis-à-vis du Parlement, car elle anticipait son débat. Mais pendant 90 minutes, c’est le modèle économique et social luxembourgeois qui a été discuté. Le débat risque de s’enflammer davantage si Gilles Roth ne parvient pas à maîtriser les dépenses publiques lorsqu’il devra intégrer dans le prochain budget pluriannuel le coût de sa réforme fiscale, les concessions tripartites ainsi que les nouvelles dépenses militaires, même si celles-ci ont été provisoirement freinées (voir encadré ci-contre).
« Réponse raisonnable »
Les dépenses de défense augmenteront moins rapidement qu’on aurait pu le supposer après le sommet de l’OTAN de l’année dernière à La Haye – pour l’instant. La ministre du DP, Yuriko Backes, a présenté mercredi à la commission parlementaire de la défense la trajectoire des dépenses fixée par le Conseil d’État jusqu’en 2029. Cette année, 2 % du revenu national brut (RNB) devraient être consacrés à l’effort de défense. D’ici 2029, ce pourcentage devrait augmenter de 0,1 point de pourcentage par an, pour atteindre alors 2,3 % du RNB. À La Haye, le Luxembourg s’était rallié au nouvel objectif de l’OTAN visant à porter les dépenses de défense à 5 % du PIB (du RNB pour le Luxembourg) d’ici 2035. Sur ce pourcentage, 3,5 % devraient être consacrés à la défense au sens strict, et 1,5 % à la sécurité au sens large.
Si l’on prolonge la trajectoire fixée par le gouvernement, ce n’est qu’en 2041 que l’on atteindrait 3,5 % du RNB. Il se peut que le Luxembourg soit réprimandé à ce sujet lors du prochain sommet de l’OTAN, qui se tiendra en juillet à Ankara. À cette occasion, les États membres de l’OTAN devront démontrer la « crédibilité » de leurs trajectoires. Or, l’objectif de 5 % du PIB était une idée farfelue de Donald Trump pendant sa campagne électorale. Après La Haye, il a déclaré que les États-Unis eux-mêmes ne s’y tiendraient pas. Les prochains objectifs en matière de capacités militaires, qui seront convenus avec les pays de l’OTAN d’ici 2029, devraient être plus importants que les pourcentages. Le gouvernement actuel doit d’ores et déjà travailler sur les objectifs fixés pour le Luxembourg. Être « crédible » signifie alors avant tout apporter une contribution pertinente et durable.
Ces nouveaux objectifs pourraient entraîner une augmentation des dépenses. C’est pourquoi Mme Backes a déclaré devant la commission qu’il n’était pas certain que, après 2029, la croissance de 0,1 point de pourcentage du RNB par an puisse se poursuivre de manière « linéaire », comme l’a rapporté le journal *Das Wort* jeudi. Toutefois, d’ici là, cette trajectoire constituerait « une réponse raisonnable aux défis découlant du contexte géopolitique », comme le cite un communiqué de presse de la direction de la défense du ministère des Affaires étrangères, reprenant les propos de la ministre. Elle tient également compte de la « réalité nationale », et c’est au prochain gouvernement qu’il appartiendra de décider de ce qui s’appliquera au-delà de 2029.
La Direction de la défense ne fait qu’évoquer les répercussions de cette trajectoire sur le budget de l’État. Des précisions figureront dans le budget pluriannuel 2027-2030. Elle estime l’effort de défense pour 2027 à 1,373 milliard d’euros. Ce serait 87 millions de plus que les 1,286 milliard prévus dans le budget actuel, ce qui représente une augmentation d’un demi-milliard par rapport à 2025. Selon les estimations de la Direction de la défense, les dépenses atteindraient 1,665 milliard d’euros en 2029. Yuriko Backes a déclaré devant la commission que ces « investissements considérables » étaient destinés au bataillon commun avec la Belgique et à la défense aérienne, mais aussi à des projets présentant un « retour économique ». Il ne s’agit en aucun cas de se lancer dans une « course aux armements ».
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