À l’écran apparaît une femme aux cheveux foncés, portant des lunettes, debout à côté d’un réfrigérateur. Ses lèvres bougent, mais on ne l’entend pas parler. Les organisateurs montent précipitamment sur scène et signalent le problème technique à la femme derrière la webcam. Peu après, le son est rétabli. Elle reprend : Amira Hass est en direct de Ramallah. Depuis 1997, cette journaliste du Haaretz vit en Cisjordanie ; auparavant, elle a passé plusieurs années à Gaza. Son récit « Drinking the Sea at Gaza » (1993-1996) lui a valu une reconnaissance internationale. Son travail lui a valu de nombreuses distinctions ; elle a été brièvement arrêtée par les autorités israéliennes et menacée de mort par le Hamas. Même pendant la guerre de Gaza, elle a maintenu le contact avec ses anciens voisins. Elle compte parmi les voix journalistiques les plus importantes de notre époque.
Neimënster a néanmoins décidé, à la dernière minute, de ne pas lui offrir de tribune, ni à deux autres voix critiques venues d’Israël, la linguiste Nurit Peled-Elhanan et la sociologue politique Hilla Dayan. L’événement prévu n’aurait pas été compatible avec les « valeurs » de l’institution publique Neimënster. À la question de savoir de quelles valeurs il s’agissait, les organisateurs n’ont reçu aucune réponse. (La direction n’a pas non plus répondu à une demande de renseignements de la presse régionale.) Était-ce le titre « Exploiting memory : The Holocaust and the distortion of antisemitism » qui a mis mal à l’aise le centre culturel ? Quoi qu’il en soit, Martine Kleinberg, de l’association Jewish Call for Peace, co-organisatrice de l’événement, avait proposé à Neimënster de reformuler ce titre – en vain. Les organisateurs ont donc dû chercher en toute hâte une alternative.
On ne saurait « mieux rendre hommage aux victimes de l’Holocauste » qu’à travers un rassemblement comme celui-ci, où les gens « réfléchissent avec douleur à une époque », tout en rejetant tout aussi fermement la « manipulation de l’Holocauste », a tenu à préciser Amira Hass dès le début de son intervention intitulée « Merchandising the Holocaust or the killing of history ». Elle a expliqué au public venu en nombre au Culture Bar de Neudorf qu’elle avait repris le terme de « merchandising » de ses parents. Elle se souvient encore très bien de la « rage bouillonnante » de ces deux survivants de l’Holocauste lorsque le Premier ministre Menahem Begin, dans le sillage de la guerre du Liban de 1981, avait assimilé le leader palestinien Arafat à Hitler. Israël s’est approprié les Juifs assassinés, « mes grands-parents, mes oncles, mes tantes, mes petits-fils et mes petites-filles que je n’ai jamais pu connaître – uniquement pour accuser d’emblée toute critique de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens et toute opposition à celle-ci ».
« J’ai grandi dans une famille de gauche », raconte-t-elle. « L’axiome “Plus jamais ça” s’applique à tous, il ne se limite pas à un seul peuple. » Qualifier les Palestiniens de nazis serait « un pur manque de respect envers nos familles en Europe, qui étaient totalement à la merci des nazis », précise la journaliste. « Chaque fois qu’un Juif est tué lors d’une attaque, on dit qu’il a été tué uniquement parce qu’il est juif. » Cela s’appliquerait également aux victimes militaires d’une attaque armée. Mais on commettrait « une grave injustice envers les minorités faibles, vulnérables et sans défense que constituaient les Juifs en Europe » si on les « assimilait » aux citoyens d’un État qui est une « superpuissance militaire ». Cela reviendrait à « déformer » l’histoire.
« Nous avions mis en garde contre tout cela, mais nous avons échoué et je crains qu’après la brutalité [des seize derniers mois, note de la rédaction], nous ayons atteint un point de non-retour », déclare Amira Hass avec résignation. Il y a certes en Israël des manifestations contre Smotrich et Bibi, mais pas de « nouveaux mythes ». Même d’anciens militants de gauche seraient désormais « désabusés » par les attentats du Hamas et prôneraient désormais des solutions radicales. La situation dans son ensemble serait « unfixable in the old ways », c’est-à-dire impossible à résoudre avec les méthodes traditionnelles.
Nurit Peled-Elhanan a elle aussi lancé des avertissements pendant des années. Après la mort de sa fille de 13 ans lors d’un attentat terroriste en 1997, elle a commencé à s’engager au sein du mouvement pour la paix en faveur de la fin de l’occupation. En tant que professeure de pédagogie des langues et de sémiotique sociale à l’Université hébraïque de Jérusalem, elle a analysé le contenu idéologique des manuels scolaires israéliens. S’inspirant librement de Frantz Fanon et de la question de savoir comment « les oppresseurs éduquent leurs enfants ». Dans sa conférence intitulée « Holocaust education : the rhetoric of victimhood and power », cette chercheuse aujourd’hui à la retraite a brossé un panorama de la culture du souvenir dans les écoles israéliennes.
Ainsi, Nurit Peled-Elhanan a rappelé comment David Ben-Gurion, fondateur de l’État, avait qualifié de manière polémique, dès 1939, les victimes du régime nazi de « ce genre de Juifs » auxquels il ne voulait pas appartenir, car ils n’avaient pas voulu écouter l’appel des sionistes, n’avaient pas su se « défendre » contre les nazis et constituaient désormais, à ses yeux, un « fardeau civilisationnel » pour le futur Israël. Au fil des années, le slogan antifasciste « Plus jamais ça » s’est ainsi transformé en une invitation à « tuer ou être tué ». « Nous étions faibles », cite la linguiste en référence à un discours de Benjamin Netanyahou, mais désormais « nous sommes forts ». On se considère toujours comme des victimes et les Palestiniens comme les nouveaux nazis.
À la suite de la guerre du Yom Kippour, que Israël a failli perdre en 1973, l’Holocauste serait devenu un thème central des manuels scolaires israéliens – notamment pour dissuader les jeunes d’émigrer. Sur les 45 images analysées issues du programme scolaire, environ 35 seraient des « images d’atrocités ». Or, selon Nurit Peled-Elhanan, de telles images vont à l’encontre du deuil. La « pornographie du mal » n’aurait « aucune valeur éducative ». L’exécution de deux partisans biélorusses à Minsk constitue un bon exemple de cette utilisation « instrumentalisée » des images de victimes de l’Holocauste, que la chercheuse critique. La photo prise par les occupants allemands montre un homme et une femme pendus. Selon le manuel scolaire, il s’agit de l’exécution de Juifs. En réalité, seule la femme, Masha Bruskina, est juive. Comme elle ne voulait pas être photographiée par les Allemands, elle s’était retournée avant son exécution et avait tourné le dos au photographe. Ce contexte est bien connu. Pourtant, les auteurs du manuel scolaire auraient fait fi de sa volonté et auraient délibérément choisi cette image qui la montre de face. L’idée derrière cela serait de « frapper les enfants au creux de l’estomac, afin que le feu éternel de la vengeance ne s’éteigne pas », comme le cite Peled-Elhanan, l’ancien inspecteur général de l’éducation.
Dans ces manuels, les Palestiniens n’apparaissent que comme un « problème » et ne sont évoqués que de manière marginale. Lors d’un examen d’admission en histoire en 2022, les élèves devaient choisir parmi différents attentats terroristes palestiniens et expliquer ensuite leur influence sur le travail de mémoire de l’Holocauste. La résistance à l’occupation israélienne était systématiquement présentée comme un crime antisémite.
Hilla Dayan, originaire d’Israël, est chargée de cours à l’Amsterdam University College, où elle mène des recherches sur les relations entre minorités dans le contexte israélo-palestinien et sur l’antisémitisme. Dans son exposé, le dernier de l’après-midi, cette sociologue politique est notamment revenue sur les émeutes qui ont éclaté en marge du match de football opposant le Maccabi Tel-Aviv à l’Ajax d’Amsterdam en novembre dernier dans la capitale néerlandaise. Ce qui avait commencé comme une immense manifestation et une marque de solidarité avec Israël s’est soldé par de violentes affrontements de rue avec des militants pro-palestiniens. Sur WhatsApp, on pouvait voir aussi bien des images de supporters du Maccabi Tel-Aviv pourchassant des « Arabes » que celles d’Israéliens gisant au sol et se faisant piétiner.
« Sous la pression de l’attention internationale, des réactions précipitées ont vu le jour et on a parlé d’une « nuit de pogrom » contre les Juifs », comme l’a rappelé plus tard Hilla Dayan dans une tribune publiée dans le quotidien Het Parool. « Même le roi des Pays-Bas a tenu ce soir-là des propos absurdes sur l’Holocauste. » Pour la sociologue politique, cela ne peut toutefois pas être considéré comme une « banalisation de l’Holocauste ». « Il s’agit plutôt d’une stupidité collective concernant l’Holocauste. » « Ce n’était ni un pogrom, ni un Holocauste, ni un attentat comme celui du 7 octobre », précise la chercheuse. « De telles comparaisons exagérées et inappropriées constituent une grande partie du problème (…) et font le bonheur du “meilleur ami” d’Israël, Geert Wilders », souligne Hilla Dayan. Sa conclusion : « Il nous appartient à tous de veiller à ce que le poison de la haine, de la violence, du racisme et de l’antisémitisme soit combattu par davantage de démocratie, et non par moins de démocratie. Par davantage d’État de droit, et non par davantage de répression. » Et surtout, par « l’éducation ».