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Institutions et démocratie 11 min de lecture

La morale ou la magie

En octobre, le cardinal Jean-Claude Hollerich a présidé un marathon de réunions qui s'est étalé sur quatre semaines. Bilan intermédiaire d'un ecclésiastique contraint de naviguer entre l'aísthēsis et la politique ecclésiastique

Article paru dans Édition décembre 2023
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Le cardinal Hollerich coiffé d'un birret. Une polémique a éclaté au synode au sujet de la tenue vestimentaire appropriée © AFP / Tiziana Fabiafp

Le cardinal Jean-Claude Hollerich est devenu une figure clé aux côtés du pape. Ludwig Ring-Eifel, correspondant en chef de la KNA à Rome, n’est pas surpris par l’étroite collaboration entre le cardinal Hollerich et le pape François. Tous deux auraient une « façon de fonctionner très similaire ». En tant que jésuites, ils privilégient un « processus décisionnel tout à fait particulier, qui passe par la consultation, la prière et la méditation ». Mais aussi « par le fait de laisser les choses suivre leur cours » et de ne pas prendre de décisions précipitées. De plus, tous deux auraient un faible pour l’Asie. « Le pape a toujours rêvé de partir un jour comme missionnaire au Japon ou en Chine. Pour lui, Hollerich est en quelque sorte celui qui a réalisé ce qu’il aurait lui-même souhaité faire », a déclaré Ring-Eifel au début de cette année. Hollerich serait désormais « celui vers qui le pape se tourne systématiquement lorsqu’il s’agit de questions épineuses ».

Début 2023, le pape François a nommé l’archevêque de Luxembourg au Conseil des cardinaux et, depuis 2021, celui-ci est chargé, en tant que rapporteur général, de l’organisation du Synode mondial. Cette conférence de grande envergure, qui a pour thème « Communauté, participation et mission », a adopté fin octobre un rapport de synthèse à l’issue d’une première assemblée plénière. Le Synode mondial devrait s’achever en 2024. Pour la presse locale, le cardinal n’est pas joignable cette semaine – comme c’est souvent le cas : « Le cardinal se trouve actuellement à Rome pour une réunion des cardinaux », indique le diocèse. On a néanmoins commenté la lettre qu’il a co-rédigée (concrètement, ils ont été quatre à travailler sur la synthèse pendant 36 heures). Mathias Schiltz, qui a été vicaire général de l’archidiocèse jusqu’en 2011, qualifie le rapport de « terne et timide ». Il n’y aurait ainsi aucune proposition claire indiquant si le célibat restera obligatoire pour le ministère sacerdotal. Le pape a certes déclaré début novembre : « Il s’agit d’une discipline que l’Église latine a imposée au Moyen Âge et que l’on pourrait modifier. » Il doute toutefois que « cela soit utile ». Par ailleurs, Mathias Schiltz critique le fait que l’éthique sexuelle de l’Église n’ait été qu’effleurée. À l’instar du théologien Martin Lintner, il réclame une refonte complète de la morale sexuelle catholique et de la doctrine du mariage, en tenant compte des connaissances issues des sciences naturelles et humaines.

Lucien Schumacher, de Mondorf, exprime lui aussi sa déception dans sa lettre de lecteur. Sur les 365 participants au synode ayant le droit de vote, seules 54 étaient des femmes. « L’acceptation pleine et entière de la femme au sein de l’Église reste en fin de compte le nœud insoluble qui empêche l’Église de se libérer et d’entrer dans la résonance de la véritable joie chrétienne », déplore l’auteur de la lettre, dénonçant le machisme de l’Église catholique romaine. Compte tenu de la discrétion de l’évêque sur la scène nationale, il est d’autant plus surprenant qu’il se soit rendu mi-novembre juste de l’autre côté de la frontière, à Arlon, pour y tenir une conférence à l’école Notre-Dame. Ce sont surtout les Européens qui auraient réclamé le diaconat pour les femmes. En Afrique, on aurait plutôt entendu dire que l’Église devrait soutenir les femmes dans leurs préoccupations sociopolitiques, a-t-il expliqué en Belgique. Il avait déjà déclaré auparavant dans la *Süddeutsche Zeitung* qu’il était « clair » que « certaines thèses se heurtaient à une résistance » et qu’il était difficile de parvenir à un consensus. Le théologien britannique Timothy Radcliffe, assistant spirituel du synode, a lui aussi estimé qu’il ne fallait pas espérer de changements radicaux à court terme. Dans le podcast « Himmelklar », M. Hollerich avait expliqué avant les négociations qu’il ne s’agissait pas non plus d’un synode sur l’ordination des femmes au diaconat, l’homosexualité ou l’ordination sacerdotale. Il s’agissait d’« un synode sur la synodalité », a-t-il réaffirmé à Arlon. Il a ainsi immunisé l’Église contre les critiques relatives à son manque de volonté de prendre des décisions : il ne s’agit pas en premier lieu de mettre en œuvre des réformes, mais de changer la manière dont les décisions sont prises. Il est toutefois convaincu que des changements attendent l’Église au cours des dix prochaines années.

À la frontière belgo-luxembourgeoise, il a par ailleurs révélé ce qu’il considère comme son secret professionnel. En cas de divergences d’opinion, il adopte l’approche japonaise : on discute en tête-à-tête avec les deux parties du risque de conflit et on cherche discrètement des compromis. Dans une interview accordée au *Trierischer Volksfreund* avant le début du synode, il a déclaré que « cette rencontre ecclésiale ne doit pas se dérouler à l’allemande ». Cette approche serait trop conflictuelle et paraîtrait trop « grossière » aux yeux des personnes issues d’autres cultures. Il se considère comme un médiateur – un Jean-Claude Juncker de l’Église. Lors de synodes précédents déjà, il avait joué le rôle de trait d’union entre différents groupes linguistiques. On lui avait confié la tâche de traduire du français, de l’anglais et de l’italien vers l’allemand. Ce linguiste, qui a passé beaucoup de temps dans sa tour d’ivoire à l’université Sophia de Tokyo, mise sur la diplomatie et la discrétion. Lorsque Jean-Claude Hollerich présidait la Commission des conférences épiscopales à Bruxelles, on entendait dire dans les milieux journalistiques bruxellois qu’il évitait la presse et s’efforçait d’empêcher que les conflits internes de cet organe de l’UE ne soient rendus publics. Il poursuit cette stratégie à Rome.

Jean-Claude Hollerich voit dans le synode une image : « L’image d’une communauté en chemin. » Les images occupent d’ailleurs une place centrale pour lui. Et parfois, l’image que nous nous faisons de la réalité doit évoluer, explique-t-il à Arlon. « Cela ne signifie pas pour autant que l’essence même de la réalité ait changé. » Mais il faut percevoir les images à la lumière de leur époque. Certaines images ne s’apprennent à mieux interpréter et comprendre qu’au fil de l’histoire, explique Hollerich dans le podcast « Himmelklar ». La religion comme art de la manipulation des images – s’immerger et se plonger dans les images pour intensifier l’expérience du monde. Mais celui qui vit dans des images figées a tendance à se tourner vers des structures théocratiques. Dans le catholicisme, la foi en la résurrection de Jésus-Christ et en la Sainte Trinité est toutefois non négociable.

On ne peut pas d’emblée rattacher la Parole de Dieu à une réalité extérieure – c’est ainsi que Jean Ehret, directeur de la Luxembourg School of Religion & Society, a déjà interprété la religion chrétienne en avril dans le journal *Der Land*. « Le langage religieux n’est pas aussi univoque que d’autres formes d’usage linguistique, il est plus ouvert à l’interprétation. » Et il ne s’agit pas toujours du « quoi », c’est-à-dire du contenu, mais aussi du « comment », c’est-à-dire de la forme. Pour lui, les concepts, les images et les relations ne sont pas sans importance : une image négative de Dieu conduit à des attitudes face à la vie différentes de celles induites par une image positive. Dans cette perspective, la vie religieuse s’oriente de plus en plus vers des questions affectives et esthétiques ainsi que vers les relations, et s’éloigne de ce qui est dogmatiquement correct.

Le cardinal Ratzinger accordait lui aussi une importance particulière à la forme. Il a souligné l’importance du chant et de la musique, il a autorisé la messe tridentine sans autorisation spéciale (une décision que le pape François a annulée) et accordait une grande importance aux parements, c’est-à-dire aux textiles à la conception artistique sophistiquée. Ce dernier point lui a valu le titre de « pontife le mieux habillé de tous les temps ! » dans le LA Times. Benoît XVI alliait toutefois son sens de la symbolique et l’importance qu’il accordait à l’impact immédiat de l’esthétique à des opinions extrêmement conservatrices. La magie de la forme a également fait l’objet de débats lors du synode. Ainsi, le pape François a souhaité instaurer et illustrer l’esprit de communion à travers la disposition des sièges au synode, en optant pour des tables rondes où laïcs et ecclésiastiques étaient assis ensemble – le tout sans vêtements liturgiques. « Un synode est une célébration liturgique et ne doit pas être confondu avec une assemblée générale d’actionnaires », il n’est pas convenable que les évêques portent des « vêtements de sport ou de ville », s’est donc indigné le cardinal allemand de la Curie Gerhard Müller.

Jean-Claude Hollerich a salué la disposition des places au synode. D’ailleurs, il ne tarit pas d’éloges à l’égard du pape : « Il est admirable, il a beaucoup d’humour », a-t-il déclaré à Arlon. Les deux jésuites appartiennent à l’aile libérale de l’Église, ce qui leur vaut les critiques des catholiques de droite. Ainsi, Anthony Stine, politologue et converti au catholicisme vivant dans l’Oklahoma, affirme que les jésuites favoriseraient des « changements démoniaques » au sein de l’Église. Il ne fait aucun doute que le cardinal Jean-Claude Hollerich est l’un des « grands noms » du Vatican, qui, de manière scandaleuse, appelle dans des interviews à repenser la position de l’Église sur l’homosexualité. Il serait un hérétique particulièrement dangereux, car il est considéré comme le successeur du pape François. Pour un traditionaliste comme Stine, la tradition catholique romaine d’avant le Concile Vatican II constitue une référence centrale, et non pas l’Église primitive et la Bible, comme c’est en revanche le cas pour les fondamentalistes évangéliques. En France, ces courants catholiques sont assez répandus, et l’on y rencontre une élite française catholique de droite (souvent issue de la noblesse). Dans notre pays également, on peut rencontrer ce milieu, par exemple au sein des « Europa Scouts Lëtzebuerg », une association scoute traditionaliste dont le siège se trouve à l’évêché.

Le cardinal Hollerich sait qu’il s’adresse non seulement aux catholiques de droite, mais aussi à de nombreux autres publics : notamment une bourgeoisie chrétienne éclairée à l’échelle mondiale, les partisans de la théologie de la libération et le prolétariat mondial – tous ces groupes étant eux-mêmes hétérogènes. Le pape François, en particulier, considère qu’il est éthiquement impératif de placer les pauvres au centre. Afin de préserver l’unité, Jean-Claude Hollerich fait parfois des détours. À Arlon, l’évêque luxembourgeois a joué sur l’image d’une Église en tant que communauté centrée sur Jésus. Elle rassemble inévitablement des personnes différentes : certaines marchent en tête, d’autres traînent à la traîne, certaines se trouvent à gauche de Jésus, d’autres à droite. Il espère que ceux dont le cœur est ouvert reconnaîtront les signes du Saint-Esprit. Ce qui lui permet d’évoquer, entre les lignes, la nécessité d’une réforme.

Heinz Bude, professeur de sociologie, social-démocrate et catholique, conseille à l’Église catholique, dans le cadre des réformes, de se désengager davantage des questions de mœurs et de morale et de se recentrer sur un retour à son cœur de métier : le magique. « Le cœur du catholicisme est et reste magique, vous pouvez le lire chez Max Weber. Et si ce mot prête à confusion, restez-en au concept de mystique, au mot sacrements, ou appelez cela des actes performatifs », déclare-t-il dans une interview accordée à la revue Herder Korrespondenz. C’est dans le culte que réside l’essence du catholicisme – à cet égard, il considère l’esthétique, en tant qu’Aísthēsis (terme du grec ancien signifiant « perception, sensation »), comme la préoccupation principale du catholicisme : Les couleurs liturgiques, les vêtements et les postures possèdent leur propre magie immédiate. Cependant, tout au long du synode, l’idée selon laquelle l’Eucharistie serait « difficile à comprendre » a été exprimée de manière quasi constante, a expliqué Jean-Claude Hollerich mi-novembre en Belgique. Son rapport suggère en revanche qu’il s’agit moins ici de comprendre que de faire l’expérience d’une « beauté puissante ».

L’indifférence envers l’Église est grande en Europe occidentale. Au vu des abus intolérables et des graves dysfonctionnements qui en découlent au sein de l’Église, la colère à son égard est tout à fait compréhensible. Mais peut-être Noël nous offre-t-il une image qui mérite réflexion : dans la nuit du 24 au 25 décembre, Dieu naît sous la forme d’un nourrisson dans une étable, entre un âne et une vache. Est-ce là une image qu’il convient de comprendre ou de vivre, et si oui, comment ?