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Institutions et démocratie 20 min de lecture

Montpellier, 8, rue du Pont Juvénal

Les oubliés de l’Histoire : René Blum (3)

Article paru dans Édition août 2022
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Des lettres, des centaines de lettres, certaines classées par ordre alphabétique, d’autres par lieu de résidence. L’adresse est toujours la même : 8, rue du Pont Juvénal à Montpellier, Centre des Réfugiés Luxembourgeois. Les responsables s’appellent René Blum, président, et Rudy Sternberg, secrétaire. Les correspondants, pour la plupart des inconnus, arrachés à leur pays, privés de leurs biens, fugitifs, menacés, meurtris. Chaque lettre est un appel à l’aide, un signal de détresse, un témoignage.

Nous ne publierons, dans deux articles, que des extraits de cette documentation et nous limiterons nos explications à l’essentiel.1 Nous avons apporté des corrections minimes aux textes sans modifier la structure des phrases ni le sens des idées.

L. Cerf, Aix-en-Provence, 1er octobre 1940. Lettre adressée à Rudy Sternberg :

Cher Monsieur, J’ai bien reçu votre lettre. (…) Les Luxembourgeois réfugiés à Aix sont heureux d’apprendre aujourd’hui que, contrairement aux rumeurs qui circulent, nos coreligionnaires du Luxembourg ne devront pas, du moins pour l’instant, prendre le chemin forcé de l’exode.2 Au nom du groupe d’amis d’ici, je suis chargé de vous dire que nous nous associons de tout cœur à une collecte, qui pourrait s’avérer nécessaire par la suite et qu’alors, à notre demande et à cette fin, nous vous ferons parvenir par télégramme le produit de ladite collecte. 

Charles de Nice, le même jour :

Cher Rudy, Je t’accuse réception de ta lettre du 28 septembre et je te remercie beaucoup de m’avoir informé des tristes événements concernant nos coreligionnaires au Luxembourg. Malgré la consternation que cette nouvelle désastreuse a suscitée dans un premier temps – dont on parlait déjà depuis une quinzaine de jours –, nous étions tous ici presque rassurés, nourrissant l’espoir légitime de revoir sous peu nos chers parents. Il en a été autrement car, comme j’en ai été informé entre-temps, (…) toute cette affaire est prématurée. Ce qui signifie que ce n’est qu’un report. (…) Il va sans dire que je suis prêt à organiser ici une collecte.

Gaston Lévy, Cannes, 21 octobre 1940 :

Cher Rudy, Je t’ai noté ici les noms de deux personnes qui m’ont fait parvenir l’argent. Ici, à Nice, je suis allé voir chacun d’entre eux, mais personne ne veut s’engager en premier et tous disent qu’il y aurait encore largement le temps si l’on savait avec certitude que les gens de L. devaient partir. On aurait pu rassembler l’argent ici en une demi-heure, et ensuite quelqu’un d’ici serait venu à Montpellier pour apporter l’argent. (…) As-tu lu l’article sur les camps « pour nous » et qu’en penses-tu ? Tu n’as pas de nouvelles de L. ? (…) Je n’en sais pas plus et j’espère que tu ne seras plus aussi paresseux pour écrire et que tu m’enverras bientôt une longue lettre.

La collecte lancée par Rudy Sternberg fut un échec. L’inquiétude concernant le départ forcé des Juifs du Luxembourg était réelle, mais l’incertitude était encore trop grande. Dans le doute, il était légitime de penser d’abord à soi et d’attendre pour voir ensuite. Pour ceux qui en avaient les moyens, la destination était l’Amérique. La prudence s’imposait à tous. Parler peu, parler par allusions, par demi-mots. Écrire « L » pour dire « Luxembourg », « des camps pour nous » pour désigner les camps destinés aux Juifs. Une façon d’échapper à la surveillance mais aussi de nier la réalité. L’appel ne s’adressait encore qu’aux seuls coreligionnaires.

Erika Thuna, 16 ans, Marseille, 10 avril 1941. Lettre adressée à René Blum :

Cher Monsieur Blum ! Vous ne vous souvenez peut-être plus de moi, mais je me permets de vous rappeler que vous avez eu la gentillesse d’accueillir mon père pour une nuit. (…) Malheureusement, nous nous trouvons actuellement dans une situation intenable. Je ne sais pas si vous savez qu’ici, des centaines d’arrestations ont lieu chaque jour. Les gens sont placés en détention pendant deux jours, qu’ils aient ou non un titre de séjour, même s’ils ont déjà payé leur reçu, et doivent ensuite partir dans les deux jours qui suivent, sans qu’on leur indique généralement où aller. (…) Nous n’avons nulle part de connaissances ni de parents qui puissent nous aider, et vous êtes la seule personne qui pourrait nous sortir de cette situation critique.

Jules Wolf, Tarascon, 9 avril 1941 :

Par la présente, j’ai l’honneur de vous informer que, le lundi 7 avril, j’ai été assigné à résidence à Tarascon alors que je me trouvais à Marseille, et que j’ai dû quitter Marseille dans les 24 heures. (…) avec une somme de 175 francs, dont j’ai payé le voyage (34 francs). J’ai loué une chambre à 100 francs par mois. Comme il n’y a ici à Tarascon aucun centre d’accueil pour réfugiés ni de communauté juive, ma situation actuelle est si compliquée que je ne sais plus quoi faire. (…) Un homme de 47 ans ne peut pas vivre uniquement d’une chambre où dormir, et il lui faut au moins un repas par jour.

Ferdy Cahen de Grosbous, Villeurbanne, 27 avril 1941 :

Monsieur Blum, ne vous souvenez-vous pas de moi ? J’ai fréquenté l’école d’Esch-sur-Alzette de 1900 à 1904 et nous faisions toujours le chemin ensemble dans la rue de Luxembourg. Avez-vous des nouvelles de M. et Mme Krier ? Si possible, pourriez-vous me donner leur adresse, car j’ai encore un rapport à rédiger sur Grosbous. Comment vont SAR Madame la Grande-Duchesse, le prince Félix et leurs enfants ? Ah, que nous étions heureux sous leur règne ! Espérons que viendra le jour « wo’ d’Freihétssonn erem blénkt » et que nous pourrons rentrer chez nous.

Arrivé début janvier à Lyon avec sa femme et ses deux enfants, Cahen a rédigé un rapport sur les événements survenus le 28 décembre 1940 à Grosbous, « où la population avait décoré de drapeaux luxembourgeois un sapin de Noël installé par les Allemands sur la place publique. Un Rollkommando de nazis commandé par le sinistre Kayser d’Echternach est arrivé et a torturé les habitants, les frappant à coups de bâton sur le corps jusqu’à l’épuisement. Au lieu de crier « Heil Hitler », ils ont crié « Vive la Grande-Duchesse, vive le Prince Félix. »  »3

Un témoin interrogé par la police après la guerre a ajouté les détails suivants : « “Et maintenant, on va s’en prendre aux Juifs.” Aussitôt, quelques-uns des Flantessen se sont précipités vers le vieux Papa Cahen pour lui noircir le visage. (…) Papa Cahen a alors attrapé une vieille femme par le col et, avec ce gamin, a dû la frapper et crier à travers le village : « Je suis juif. » (…) Sa fille Milly se fraye un chemin jusqu’à son père et dit : « Mon papa est un vieil homme et il ne peut pas bien marcher. » Elle tient la grand-mère par le poignet et s’écrie : « Je suis juive. » »4

Mme Cahen, Villeurbanne, 17 août 1941 :

Au début de la semaine dernière, mon mari s’est rendu comme d’habitude à la préfecture pour pointer sa carte d’emploi. Pour la première fois, on a refusé de la pointer et on m’a remis une adresse. (…) Finalement, on nous a fait entrer dans le bureau du colonel, qui a ordonné à mon mari de se rendre dans les 48 heures au Fort de Chapoly. (…) Hélas, il n’est pas revenu et ce n’est que le lendemain que j’ai eu de ses nouvelles. Il y a trouvé d’autres compatriotes, notamment un jeune homme luxembourgeois nommé Marcel Kremmer, qui s’était évadé de là-bas (du Luxembourg) et avait été arrêté ici, en zone libre, après la ligne de démarcation.

Le 27 août, Ferdy Cahen annonça à Blum qu’il était à nouveau libre.

Ernst Hartmann, 53 ans, acteur allemand ayant participé au « Festival d’Echternach » de 1934, Lyon, le 9 décembre 1941 :

Monsieur le Ministre, J’ai bénéficié de l’hospitalité du Luxembourg pendant plus de six ans et je suis arrivé en France non occupée après avoir été refoulé du Portugal et après un séjour au camp de Bayonne. Après un séjour de trois mois à Marseille – nous sommes revenus par Montpellier, comme vous le savez –, j’ai été embarqué, malgré des papiers en règle, lors de la vaste opération de contrôle des étrangers, sur le navire « Massilia », d’où j’ai été transféré au camp des Milles, avant d’être envoyé, un mois plus tard, au camp de travail de Saint-Maurice-d’Ibie. (…) Je me suis rendu au consulat américain d’ici avec mon ami, le Luxembourgeois René Taverna, que vous connaissez bien ; on nous y a promis, sous réserve de votre autorisation, Monsieur le Ministre, la prolongation des passeports luxembourgeois.

Hartmann a été déporté en Pologne en octobre 1942.

Georg Reinbold, ancien président du Landtag de Bade, Thonon-les-Bains, 11 novembre 1940 :

Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de faire votre connaissance personnellement au cours de mon séjour de plusieurs années au Luxembourg, mais je pense pouvoir supposer que mon nom vous est parvenu par l’intermédiaire des camarades Dimi Moes, Peter Krier, Fohrmann ainsi que de mon ami Wilhelm Sollmann5. (…) Si je m’adresse à vous aujourd’hui, c’est après avoir demandé au comité directeur du SPD, aux camarades Ollenhauer et Hans Vogel à Lisbonne, de consulter Peter Krier et Bodson. J’ai reçu de Lisbonne l’information selon laquelle Peter Krier, en particulier, estime que je devrais m’adresser à vous.

Réfugié au Luxembourg depuis 1935, Reinbold avait pris la fuite le 10 mai 1940 pour échapper aux Allemands. Il fut arrêté le 12 mai à Pont-à-Mousson par les Français, interné et dépouillé de ses papiers. L’avance rapide de l’armée allemande permit aux douze réfugiés « luxembourgeois » de se libérer et de rejoindre la Suisse, mais, faute de papiers, ils furent refoulés vers la France. À l’exception de Reinbold, qui réussit à rejoindre les États-Unis en 1941, ils furent tous envoyés au camp de Gurs.6

Outre les réfugiés de confession juive et les émigrés allemands, on comptait en France non occupée des personnalités politiques qui ne pouvaient ou ne voulaient pas retourner au Luxembourg, les syndicalistes Nicolas Biever, Antoine Krier, Jean Gallion, Pierre Thilges, des membres de la rédaction du Tageblatt tels que Hubert Clement, Paul Muller, Albert Simon, Nic Molling, ainsi que des particuliers comme le pharmacien Zimmer de Dudelange et le Dr Weyler de Mondorf-les-Bains.

Nicolas Biever, dirigeant syndical, Saint-Haon-le-Vieux (Loire), 6 octobre 1940 :

Mon cher René, Allons ! Nous nous sommes bien adaptés ici, nous avons vendangé pendant 15 jours et nous nous sommes fait de bons amis et avons gagné un peu d’argent. J’ai deux lapines, un lapin, un chat et six poules, et je suis sûr que d’ici quinze jours, je serai en possession de mon bois et de mes pommes de terre pour les six mois difficiles qui s’annoncent.

Le même, 10 novembre 1940 :

Je viens juste de nourrir mes 12 poules, mes 3 lapins, mon petit cochon et ma vache. Et voilà, tu sais tout de nous. Pour nourrir les bêtes, j’ai loué un champ de 20 ares, un pré de 53 ares (…) Il me reste encore 2 500 francs en poche, ça suffira pour l’hiver. Mais que faire au printemps et en été ? J’ai encore une aide financière du gouvernement. (…) Nous sommes pleins de courage, nous n’avons pas peur du travail.

Le même, 2 février 1941 :

Tu sais que notre colonie de Mercuès m’a proposé de nous rejoindre et de former un ménage commun dans une petite ferme. (…) Antoine a déjà acheté une (la troisième) vache qui se trouve déjà dans l’étable avec son veau, et ce pour les besoins de la communauté. Les 8 de Mercuès veulent nous rejoindre dans 8 jours. Vous tous, toi, Antoine et Hubert, recevez des lettres de nos ministres ; il semble qu’ils ne me connaissent plus depuis que j’ai changé de métier, ils n’aiment pas les agriculteurs.

Antoine Krier, syndicaliste, frère du ministre, Mercuès (Lot), 12 janvier 1942 :

Mon cher René, J’ai lu et relu ta dernière lettre, en attendant des nouvelles de Pir (Pierre Krier). J’osais espérer que ces nouvelles pourraient apporter, surtout à toi et à d’autres amis, un peu de réconfort et la preuve que Pir ne nous oublie pas. Malheureusement, je n’ai encore rien reçu de lui, ce qui m’inquiète de plus en plus. (…) Pir est mon frère et, comme toi, je suis aussi son ami depuis 25 ans de travail commun. (…) Je tiens à te dire que nous, toi et moi et tous les autres, nous reprendrons notre place dans la lutte pour notre chère patrie et nos camarades si durement éprouvés.

Les dirigeants socialistes réfugiés en France étaient-ils des privilégiés tirant profit de leurs relations directes avec le gouvernement en exil ? Biever avait reçu une avance de 5 000 francs sur son indemnité parlementaire, Antoine Krier s’était vu attribuer par un militaire français en poste au Luxembourg en 39-40 une maison disponible à Mercuès, près de Cahors, il récupéra deux lits, des draps et des couvertures provenant des stocks américains de la Croix-Rouge luxembourgeoise, mais l’essentiel de leurs revenus provenait, pour Biever, de sa sœur mariée à Paris et, pour Krier, des relations de sa belle-sœur à Paris. Les colonies fondées par Krier et Biever servirent de point d’appui et de relais pour d’autres fugitifs en détresse. L’échec de la tentative de fonder avec Biever une sorte de ferme collective ne découragea pas Antoine Krier. L’idée des coopératives lui tenait particulièrement à cœur.

Armand Schleich, Chantiers Ruraux, Digne, 12 novembre 1941 :

Dès son retour à Mercuès, Tunn Krier m’a envoyé un projet de statuts pour une mutualité à fonder ici et partout en France, là où se trouvent des groupes de Luxembourgeois. J’en ai fait plusieurs copies que je lui ai renvoyées dès hier et dès que nous aurons déterminé le nombre de nos compatriotes qui restent ici, nous nous mettrons au travail.

Nic Molling, journaliste au Tageblatt, Oloron-Sainte-Marie, Basses-Pyrénées, 1er janvier 1941 :

J’étais venu ici à la fin du mois de juin (1940) pour faire sortir ma femme et ma belle-sœur du camp de Gurs (…) sinistre camp où même les plus robustes meurent de faim, de privations, de vermine, etc. Tout cela est bien triste, et je ne vois pas, n’ayant pas de fortune, comment je peux libérer ces pauvres enfants (…) Ma propre situation est loin d’être rassurante. Des tracasseries sans fin ! En octobre, on m’a retiré l’allocation ; en août, on voulait me rapatrier de force au Luxembourg, puis on me l’a de nouveau accordée. Mais maintenant, on me menace d’internement au camp de Gurs… parce que je touche l’allocation ! (…) Ici, il y a des petits rois qui, pour se donner de l’importance, déclarent que tous ceux qui n’ont pas d’argent n’ont droit qu’au camp de Gurs.

Le mariage conclu en 1937 entre Nic Molling et Edith Cohn n’a pas été reconnu par les autorités luxembourgeoises, les lois de Nuremberg étant applicables en vertu de traités internationaux. En 1938, Molling fut condamné pour avoir révélé les activités d’un réseau d’espionnage lié à l’ambassade allemande. Ne pouvant pas payer l’amende, il s’expatria à Paris. En 1940, son épouse et sa belle-sœur furent internées au camp de Gurs. Les autorités du camp exigèrent une caution de 20 000 francs pour libérer les deux sœurs. Molling, qui s’était installé à proximité du camp, envoya des appels désespérés à toutes les autorités luxembourgeoises, à la Croix-Rouge, à l’Office luxembourgeois à Vichy et au gouvernement en exil.

Le même, 9 avril 1941 :

Pendant 20 ans, j’ai fidèlement et toujours bénévolement servi les deux pays que je considérais comme mes patries, le Luxembourg et la France. En faisant abstraction de mes intérêts personnels, en prenant parfois des risques. J’ai toujours cru qu’une patrie, c’est quelque chose qui protège quand on a besoin de protection, et que deux patries protègent mieux qu’une seule. (…) Mon cher ami René, je te serais infiniment reconnaissant de me faire savoir ce que notre gouvernement a fait jusqu’à présent pour soulager la misère actuelle.

Le même, Mazères, 2 janvier 1942 :

Meng Fra m’écrit depuis Gurs : j’ai les doigts gelés. J’ai tout essayé, tout ce que je pouvais, mais je n’ai trouvé nulle part les Möttelen pour les sortir, elle et sa sœur, de cet enfer. Ces gens-là n’ont eux-mêmes plus de Möttelen ; ils sont devenus indifférents, méfiants et peu solidaires, bien plus qu’ils ne l’ont jamais été. Il faudrait qu’un démon quelconque prenne un gros cartouche de dynamite et le plante dans le globe terrestre, pour faire exploser cette vieille boule pourrie !

Molling fut contraint de s’éloigner des environs immédiats du camp, déclarés zone interdite. Son épouse et sa belle-sœur tentèrent de se suicider au moment du départ du train pour Drancy. Elles périrent une semaine plus tard dans les camps d’extermination.

Lourdes, le 21 janvier 1940, Auguste Hanne, 64 ans, rédacteur à l’Indépendance Luxembourgeoise, né à Thionville, partisan de la cause française et homme très pieux :

Je ne suis certes pas luxembourgeois de nationalité, mais je le suis devenu de tout mon cœur et très sincèrement. Je ressens vivement tout ce que « ils » font subir à cette malheureuse population, coupable d’avoir préféré la France à la Bochie ! Depuis le 29 mai, je suis à Lourdes, capitale de la prière, réfugié, sans emploi ; je ne peux apporter ma contribution (…) qu’en adressant mes prières à Notre-Dame de Lourdes. C’est mon occupation principale et, depuis que je suis ici, je n’y ai pas manqué. Je pense d’ailleurs que c’est grâce à cela que, depuis que je suis ici, je n’ai pas eu une minute de déprime ni de découragement.

Hanne avait vu affluer les foules de réfugiés français, belges et luxembourgeois. Tous étaient rentrés et aucun ne donnait plus de nouvelles. Il avait vu, en novembre 1940, un convoi d’autocars luxembourgeois emmenant vers l’Espagne 800 Luxembourgeois expulsés.7 Il avait entendu dire que l’évêque de Luxembourg aurait été incarcéré et que le prince héritier se serait fiancé à la fille du président américain. Tout en priant, Hanne tendait l’oreille, journaliste par vocation et informateur bénévole. Hanne connaissait beaucoup de monde à Lourdes : Dom Nieuwland de l’abbaye de Maredsous, le comte d’Oppersdorff-Talleyrand, un homme issu de la vieille noblesse française, et, par son intermédiaire, le cardinal Hlond, primat de Pologne.8 Hanne demanda à Blum d’aider le frère Fulgentius, né Ludwig Kahn, un moine franciscain d’origine juive et de nationalité allemande, réfugié au Luxembourg depuis 1933, qui souhaitait se rendre dans un couvent à Lyon. Blum certifia au frère Fulgentius avoir signé en 1938 son acte de naturalisation, en le priant de ne le montrer qu’aux autorités françaises.

Encouragé par le succès de cette initiative, le comte d’Oppersdorff proposa à son protégé de changer de nom, afin d’effacer toute trace d’ascendance juive. Blum jugea cette initiative inopportune et dangereuse, « certains organes de presse » risquant de l’exploiter à leurs fins. C’est par Hanne que Blum apprit, en mai 1941, l’expulsion d’un groupe de prêtres luxembourgeois, parmi lesquels l’abbé Mack, dirigeant du « Volksverein » de 1906 à 1921, cofondateur du mouvement « Christus Rex » et chanoine de la cathédrale de Vienne, selon Hanne, un homme bien plus attaché à l’Allemagne qu’à la France. À chacun de comprendre.

L’abbé Frédéric Mack, 64 ans, Lyon, 31 juillet 1941, à Blum :

Nous, les prêtres luxembourgeois, estimons qu’il vaut mieux que l’on ne parle pas de nous dans la presse consacrée aux réfugiés – nous nous trouvons dans une situation délicate à plusieurs égards.

La méfiance initiale fit rapidement place à un échange fructueux. Blum rendit visite à Mack à Lyon, lui envoya des nouvelles du Luxembourg et du sort de Mgr Origer. Mack envoya à Blum les adresses de ses confrères expulsés, lui parla des jeunes hébergés à Lyon, s’informa des points de passage vers la Suisse et envisagea de rejoindre Montpellier.

Mack, 16 septembre 1941 :

Ici, il fait très froid le soir et la nuit. Et pas de charbon ! Je me demande si je pourrai supporter le climat lyonnais sans chauffage.

En janvier 1942, Blum reçut le dépliant d’une conférence donnée par Mack à Bâle, accompagné de ce message : « Je suis ici depuis le 27 décembre et dois rentrer à Lyon pour le 15 février. » Le 16 janvier 1942, au lendemain de sa conférence, il décéda. D’autres hommes d’Église prirent le relais, notamment Nicolas Majerus, successeur de Mack à la tête du « Volksverein », professeur de droit latin à l’université de Bonn jusqu’en 1940, lui aussi représentant de l’aile germanophile de l’Église.

Nicolas Majerus, Lyon, le 17 août 1941, à Blum :

Quant à la situation intérieure du pays, elle est désolante. On peut diviser la population en trois groupes : ceux qui font partie du mouvement sans être d’accord, ceux qui se rangent du côté de l’envahisseur et agissent pour son compte, et enfin ceux qui s’y opposent et luttent. Ce dernier groupe est très restreint et ne comprend en somme que le clergé,9 les paysans et les ouvriers. (…) Récemment, dans une auberge de village, un jeune paysan a mis un autre à genoux et l’a forcé à chanter la Marseillaise. (…) La jeunesse est parfois merveilleuse. Plusieurs ont quitté l’école pour échapper à cette emprise, d’autres ont ouvertement riposté au collège, sont arrivés toujours trop tard et se sont enfuis avant la fin des cours.

Le même, 3 janvier 1942 :

J’ai revu le cardinal de Lyon (pour la cinquième fois déjà). Je l’ai prié de dire au ministre français de l’Intérieur10 qu’il a vu le lendemain de ma visite, certaines choses et de nous protéger contre toute éventualité. Il nous a promis toute son aide. (…) Nous bénéficions donc d’un soutien important. On m’a même promis de s’occuper de nos jeunes compatriotes. Nous serions heureux de pouvoir vous accueillir un jour dans notre foyer qui héberge dix étudiants luxembourgeois.

Le 4 juin 1941, Blum reçut une lettre qui lui fit particulièrement plaisir. Elle émanait du grand rabbin de Luxembourg, qui se trouvait au Portugal après avoir quitté le Luxembourg avec l’avant-dernier convoi avant le départ des trains vers les lieux d’extermination. Serebrenik avait vécu des semaines dramatiques : la convocation chez Eichmann, la destruction de la synagogue et les agressions physiques dont il avait été victime. Il savait qu’il n’y avait plus rien à faire pour lui au Luxembourg et il savait aussi que le sort de la communauté juive se jouait désormais en France, où plus de la moitié des Juifs « luxembourgeois » avaient trouvé refuge.

Robert Serebrenik et son épouse, Lisbonne, le 4 juin 1941 :

Mon très cher Monsieur Blum, C’est davantage par besoin du cœur que par obligation de courtoisie que je vous écris, si – dès mon arrivée – je m’empresse de vous écrire et de vous rendre hommage en vous exprimant mon admiration sans bornes pour tout ce que vous avez fait, faites et ne cessez de faire pour le bien de nos malheureux compatriotes et non-compatriotes juifs. Soyez convaincu que le souvenir de votre attitude bienfaisante face à nos multiples misères restera à jamais gravé dans nos cœurs. Bien que vous-même dans une situation précaire, vous avez mis à la disposition des spoliés de l’histoire les riches ressources de votre noble âme, de votre esprit ouvert et de votre génie d’organisateur, leur transmettant ainsi la conscience de vivre spirituellement dans leur ancienne et inoubliable patrie jusqu’à ce qu’il leur soit donné, par la grâce de la Providence, de retourner également matériellement dans leur patrie. Vous leur avez redonné espoir et courage jusqu’à ce que vienne le jour de la rédemption..

1 Rappelons que ce panorama s’inscrit dans une série d’articles consacrés à la vie et à l’œuvre de René Blum. Nous reprendrons ensuite le récit des événements là où nous l’avons interrompu. L’article précédent a été publié dans le Land du 3 juin 2022 sous le titre « Montpellier, capitale du Luxembourg libre ». Les textes originaux se trouvent dans les dossiers Blum 3 et Blum 4 des Archives du Centre Jean Kill. 

2 « Le jeudi 12 septembre, des officiers de la police de sûreté ont fait savoir au Dr Robert Serebrenik, Grand Rabbin, qu’il devait, dans un délai de 15 jours, faire émigrer tous les Juifs du Luxembourg » (Mémoire du Consistoire israélite, 16 septembre 1940). 

3 Rapport transmis en janvier 1941 au gouvernement en exil par Blum, accompagné du discours du Gauleiter du 5 janvier 1941 

4 Déposition d’Etienne Winandy citée par Vincent Artuso dans sa chronique du Tageblatt : « L’Arbre de Noël de Grosbous »

5 Homme politique allemand, membre du SPD, ministre de l’Intérieur sous Stresemann en 1923, gravement maltraité par les SA et hospitalisé au Luxembourg en 1933, où il trouva asile en 1935

6 Camp d’internement situé près de Pau, construit en mars 1939 pour les réfugiés espagnols, comptait à partir d’octobre 1940 plus de 10 000 prisonniers, dont une centaine de Juifs luxembourgeois. Nic Molling a rédigé un rapport sur les conditions de vie épouvantables qui régnaient dans le camp. Voir Henri Wehenkel : « Nic. Molling, destin d’un homme libre » dans Denis Scuto, Yves Steichen et Paul Lesch (sous la direction de) Radioscopie d’un journal, Tageblatt 1913-2013 

7 Il s’agit du convoi du 7 novembre 1940 comprenant 293 Juifs, arrêtés à la frontière entre l’Espagne et le Portugal, renvoyés à Bayonne et en partie internés dans les camps de Gurs et des Milles (Paul Cerf : L’Étoile Juive au Luxembourg, p. 56-59). 

8 Exilé en 1939 au Vatican, expulsé sous la pression allemande et réfugié à Lourdes

9 Selon Majerus, il y eut trois défections au sein du clergé : Goetzinger, Didier et… Hartmann, le secrétaire de l’évêque. 

10 Pierre Pucheu joua un rôle ambigu : il protégea l’Église et fit fusiller les résistants ; il tenta de changer de camp après le débarquement américain en Afrique du Nord, fut condamné à mort et exécuté en 1944.