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Institutions et démocratie 9 min de lecture

Les monarchies et le régime de propriété

Notre monarchie est certes un anachronisme, mais elle ne représente pas une menace réelle pour la démocratie. La « monarchisation » de la politique à l'échelle mondiale est bien plus dangereuse. Première partie de la série « Land » consacrée au changement de trône

Article paru dans Édition juillet 2025
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Les monarchies et le régime de propriété
© Photo : Sven Becker

Non, aujourd’hui, je n’aurais plus à prêter serment d’allégeance au Grand-Duc : « Je jure fidélité au Grand-Duc. » La Constitution ne précise d’ailleurs plus que le Grand-Duc exerce ses fonctions « par la grâce de Dieu ». Il ne peut plus non plus, comme il y a quelques années, bloquer une loi pour des raisons de conscience personnelle. Mais il « conclut » les traités (internationaux), en temps de crise, il peut gouverner par voie réglementaire, etc. On dit que ce n’est pas la pratique. Mais pourquoi ces dispositions figurent-elles encore ainsi, alors que la dernière réforme constitutionnelle, justement, était censée adapter le texte à la réalité ? On dit que notre Grand-Duc n’a plus de pouvoir réel. La monarchie serait compatible avec la démocratie libérale et ne constituerait pas une menace pour celle-ci.

Alors, ce n’est que du symbolisme ?

« Le Grand-Duc (…) est le symbole de l’unité et de l’indépendance nationales », peut-on lire dans la Constitution. Cette formulation est toutefois ambiguë. Incarne-t-il uniquement le consensus fondamental commun sur la base duquel nous réglons les conflits sociaux, au sens du « patriotisme constitutionnel » de Jürgen Habermas ? Ou est-il plutôt le reflet d’un nationalisme de droite malsain ? L’idéologie de l’unité nationale vise-t-elle justement à occulter les conflits sociaux – et donc aussi à délégitimer la résistance sociale ? Selon la devise : « tous dans le même bateau avec un seul timonier » ?

Au début du XXe siècle, le sociologue Max Weber écrivait, à propos du rôle du monarque dans une démocratie parlementaire, que celui-ci garantissait « la légitimité de l’ordre des possessions en vigueur grâce à son charisme ». L’unité nationale qu’il incarne n’est donc pas tout à fait anodine s’il est censé légitimer l’« ordre des possessions », c’est-à-dire les inégalités sociales, la répartition des richesses – ou devrions-nous dire : le capitalisme. Que cela réussisse ou non dépend bien sûr des rapports de force tant au sein du parlement que dans la société civile.

Par quoi peut-on remplacer la monarchie ? Eh bien, bien sûr : par une « république ». Mais un coup d’œil aux livres d’histoire et aux journaux montre que les républiques peuvent être des dictatures. Même les républiques libérales et démocratiques de l’Occident ne sont pas à l’abri d’une dérive autocratique. Si le monarque doit être remplacé par un président en tant que chef de l’État, la question de ses pouvoirs reste posée. Avons-nous vraiment besoin d’un « chef de l’État » ? La Suisse n’en a pas, ou plutôt : elle en a un différent à tour de rôle.

Une république… mais laquelle ?

Dans son projet de constitution alternatif de 2016, Déi Lénk avait proposé comme nom d’État la « République du Luxembourg », et les médias s’étaient jetés dessus. Mais l’abolition de la monarchie n’a jamais constitué une priorité politique. Un monarque sans pouvoir est certes une relique d’une époque prémoderne, en réalité incompatible avec les principes de la démocratie, mais il ne semble pas (du moins aujourd’hui) représenter une menace directe pour celle-ci.

Ce qui ne signifie toutefois pas qu’il ne devrait pas y avoir d’alternative à cet anachronisme. C’est pourquoi Déi Lénk a proposé la création d’une présidence. Avec toutefois des restrictions importantes. Le/la président(e) sera élu(e) par la Chambre des députés, sans disposer de pouvoirs politiques. Chaque parti peut proposer une candidature. Le mandat n’est pas renouvelable et peut être révoqué par la Chambre à la majorité simple. Le poste doit être occupé en alternance par une femme et un homme (nota bene : les personnes non binaires devraient également être prises en compte). Il est clair que cela n’aurait rien changé aux rapports sociaux. Même un tel président peut être considéré comme le garant de « l’ordre des possessions ».

C’est pourquoi nous ne devons pas nous laisser détourner, par la question de la monarchie ou de la république dans notre pays, des tendances générales à la « monarchisation » de la politique et de l’économie, tant dans notre société que dans d’autres. À commencer par le style de gouvernement autoritaire de notre Premier ministre. Il veut diriger le pays comme un PDG, et dans une entreprise capitaliste, c’est en quelque sorte un monarque. Comme le roi d’autrefois, il va se promener (ou chasser) dans la forêt lorsque le peuple se montre rebelle. Cependant, son charisme limité n’a pas suffi à ignorer la résistance contre l’ordre établi des possessions, ou du moins contre son durcissement, et encore moins à la briser.

L’ombre du roi

Lorsque nous quittons les salles confortables et sans danger du palais grand-ducal pour jeter un regard sur le monde qui nous entoure, l’atmosphère devient rapidement assez oppressante. Il ne semble certes pas y avoir de retour à la monarchie absolue de l’Ancien Régime avec son système d’exploitation féodal. Mais dans le spectre politique de droite, on devine parfois une nostalgie plus ou moins diffuse. L’historien français Roger-Lacan, auteur d’une étude sur le royalisme, explique : « Si les mouvements royalistes ont presque disparu, l’ombre du roi hante l’arène publique » (Le Monde, 07/07/25).

L’ombre du roi réapparaît toutefois sous un nouveau jour. Au cœur même des démocraties « occidentales ». C’est justement dans le berceau de la démocratie libérale tant vantée qu’un roi autoproclamé, avec ses courtisans de la tech, balaye d’un revers de main les droits sociaux et démocratiques. Il dicte au monde entier comment il doit obéir. Et les représentants des autres démocraties libérales tombent à ses pieds. Le plus embarrassant d’entre eux étant récemment le secrétaire général de l’OTAN à La Haye.

La Statue de la Liberté semble hors du temps. Kafka l’avait-il pressenti lorsqu’il a, dans son fragment de roman *Amérique*, fait tenir une épée à la Statue de la Liberté à la place de la torche ? (Extrait de *Le passeport de Kafka* d’Uwe Timm.) « Dieu lui a sauvé la vie », a déclaré Trump après l’attentat manqué, ajoutant qu’il remerciait Dieu et qu’il l’aimait. Les nouvelles monarchies, donc, comme les anciennes, sont légitimées par la grâce de Dieu. Avec l’aide de Dieu, elles favorisent l’ordre des possessions : plus pour le capital, moins pour le travail. C’est pourquoi ce n’est pas un paradoxe si ce sont justement les soi-disant « libertariens » qui se mettent au service du despote, dès lors que celui-ci leur procure la plus grande liberté entrepreneuriale possible. Du reste, on ne sait jamais très bien comment le pouvoir est réellement réparti entre le monarque et ses courtisans.

Trump n’est toutefois pas le seul. En Hongrie, en Israël, en Argentine… sous le couvert d’une « démocratie illibérale », des dirigeants autocratiques s’appuient sur les résultats électoraux pour saper les fondements mêmes de la démocratie, tels que la séparation des pouvoirs, la liberté de la presse et l’indépendance de la justice. Et même l’Union européenne
et sa Commission, qui ne sont déjà pas un modèle de démocratie, semblent céder à la tentation monarchique. « Ursula von der Leyen, l’hubris du pouvoir absolu », titre le correspondant européen Jean Quatremer dans Libération (8 juillet 2025)

Si elles ne sont pas contrôlées et freinées par des organes démocratiques, par des contre-pouvoirs sociaux, par des institutions intermédiaires et par divers acteurs, les autorités politiques laissent libre cours à leurs tendances autoritaires et autocratiques. La monarchisation a des conséquences dévastatrices : relativisation du droit interne et international, agressivité, expansion impérialiste. Il reste à espérer que la résistance, qui commence à s’organiser, gagne en force.

La monarchie au travail

La tendance autocratique en politique n’est-elle pas le reflet du monde économique, du monde de l’entreprise, où le principe monarchique est ancré depuis longtemps déjà ? « Nous aimons parler, à juste titre, des salaires, des prestations sociales et ainsi de suite », écrit la philosophe américaine Elizabeth Anderson, « mais lorsqu’il s’agit de la manière dont les patrons dominent la vie de leurs subordonnés, les mots nous manquent ». (Private Regierung, Suhrkamp 2020). La philosophe française Dominique Méda l’exprime encore plus clairement : « L’entreprise, monarchie de droit social » (Libération, 11 septembre 2017). Elle déplore elle aussi qu’il n’y ait pratiquement pas de débat à ce sujet.

Cela me rappelle la pancarte des années 1960 placée devant l’entrée de l’usine : « Vous quittez ici le secteur démocratique » (en référence à Berlin divisé). Certes, le droit du travail protège les salariés contre une autorité excessive. Mais c’est précisément là que le salariat est encore explicitement défini par le « lien de subordination », c’est-à-dire la subordination – à qui, d’ailleurs ? Cela semble tellement aller de soi que personne ne se demande si une telle subordination est réellement compatible avec notre Constitution et ses droits fondamentaux. Les plaisanteries sur la liberté et l’égalité s’arrêtent justement là où commence le sérieux économique.

Pourtant, l’image de l’entrepreneur en tant que monarque induit rapidement en erreur. D’une part, parce que le pouvoir économique n’appartient plus uniquement à des individus ou à des familles nombreuses. Il devient de plus en plus diffus. Toutes sortes de fonds d’investissement et de spéculateurs boursiers déterminent, à l’aide d’algorithmes et bientôt sans doute grâce à l’intelligence artificielle, comment il faut travailler pour que le rendement soit au rendez-vous. D’autre part, les entrepreneurs, quels qu’ils soient, ne sont que les incarnations d’un système, des masques de caractère, comme l’écrivait Marx : « […] que les masques économiques des personnes ne sont que les personnifications des rapports économiques, en tant que porteurs desquels ils s’opposent les uns aux autres ». Ils tirent toutefois profit de ces rapports et doivent donc les défendre. C’est à cela que sert leur pouvoir économique et politique.