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Institutions et démocratie 13 min de lecture

Missionnaire 2.0

Jean-Claude Hollerich se prononce en faveur d’une plus grande bienveillance envers les homosexuels au sein de l’Église. Le cardinal luxembourgeois, sur lequel le pape s’appuie pour construire le catholicisme de demain, est sous les feux des projecteurs. Portrait non autorisé

Article paru dans Édition février 2022
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Missionnaire 2.0
Jean-Claude Hollerich en 2019 © Photo : Sven Becker

Le McKinsey des catholiques « Le début de la fin », titrait *Die Welt* vendredi dernier. À l’instar de la Frankfurter Allgemeine Zeitung la veille, la presse allemande désigne Jean-Claude Hollerich comme l’homme porteur d’un changement fondamental, d’une lutte contre la « cléricalisme ». Le cardinal luxembourgeois a vivement critiqué son homologue de Cologne, Rainer Woelki, pour sa (mauvaise) gestion des abus sexuels commis au sein de l’Église : « Ich würde zurücktreten », a déclaré ce natif de Differdange dans une interview accordée à la très influente Katholische Nachrichten-Agentur (KNA), expliquant ce qu’il ferait à la place de son collègue, déjà suspendu par le Vatican pour avoir dissimulé le rapport sur les abus sexuels dans son diocèse. Les éditorialistes spécialistes de l’Église catholique allemande en tirent des conclusions : « le cardinal d’Europe occidentale le plus consulté par le pape François » qui rappelle à l’ordre l’un de ses pairs pour mettre fin aux pratiques opaques d’un autre temps et faire respecter l’autorité d’un Saint-Siège qui tient compte des aspirations de la société, c’est peut-être la fin d’un cléricalisme arbitraire et l’émergence d’un monde nouveau. Jean-Claude Hollerich en serait le messager, voire le pilier. Ce Luxembourgeois de 64 ans occupe depuis juillet dernier la fonction de rapporteur général du « synode sur la synodalité », une expression éminemment technique et impénétrable qui recouvre en fait une consultation ascendante, des paroisses jusqu’à l’autorité centrale au Vatican, visant à adapter la doctrine de l’Église. Elle a débuté en octobre dernier et s’achèvera à Rome en 2023 par une réunion des plus hautes autorités religieuses, qui se prononceront sur les principaux enseignements synthétisés par Jean-Claude Hollerich. Certains considèrent cette initiative comme l’événement le plus important depuis le concile Vatican II qui, entre 1962 et 1965, avait orienté l’Église vers la culture contemporaine (l’abandon des sermons en latin, le dos tourné aux fidèles, en a été une manifestation notable).

Dans une dépêche de Reuters reprenant les idées forces de l’entretien accordé à KNA par le cardinal luxembourgeois, celui-ci est présenté comme « libéral ». Jean-Claude Hollerich réagit à la révélation de l’orientation sexuelle de 125 employés de l’Église allemande, dont des prêtres, pour dénoncer la pression qu’ils subissent dans une culture religieuse qui tolère mal (ou envoie des messages contradictoires à leur égard) les personnes non hétérosexuelles ou celles qui n’acceptent pas le genre assigné à la naissance. Jean-Claude Hollerich répond sans détour : « Ce qu’on condamnait autrefois, c’était la sodomie. On pensait à l’époque que l’enfant tout entier était contenu dans le sperme de l’homme. Et on a simplement transposé cela aux hommes homosexuels. Or, l’homosexualité n’existe pas du tout dans le Nouveau Testament. Il n’y est question que d’actes homosexuels, qui relevaient en partie de rites païens. Ceux-ci étaient bien sûr interdits. Je pense qu’il est grand temps que nous procédions à une révision en profondeur de la doctrine. »

Überboomer : Le cardinal luxembourgeois explique qu’il applique ce changement doctrinal dans sa gestion de l’Église au Luxembourg « où personne n’est renvoyé parce qu’il est homosexuel ». Il y connaîtrait des homosexuels ou verrait que certains le sont et ne s’imagine pas les priver d’emploi et ruiner leur vie pour cette raison. Selon le correspondant du New York Times à Rome, Jean-Claude Hollerich incarne, en tant que missionnaire, « l’esprit du pape », une plus grande ouverture envers les migrants, les musulmans ou les homosexuels, des messages chers à la jeunesse, sans laquelle l’Église n’aura pas d’avenir. Le pasteur s’aventure dans des médias dont le public est bien différent de l’environnement dans lequel il évolue habituellement, à savoir la communauté des intellectuels jésuites surdiplômés. En 2019, alors qu’il s’apprête à devenir cardinal, il accorde une interview à L’Essentiel. Il se présente et se dévoile : après avoir grandi à Vianden, « j’ai décroché mon premier job en face du télésiège. J’ai fait des frites pour m’acheter un tourne-disque. » Invité à proposer une playlist, Jean-Claude Hollerich choisit « Rivers of Babylon » de Boney M, sorti en 1978. « C’était le tube du moment quand j’ai passé mon baccalauréat et, en fait, c’est un psaume. Les paroles sont tirées de la Bible. Prendre une prière et l’accompagner d’une musique moderne, j’ai trouvé ça génial. » Il poursuit sa confession. « Quand j’étais jeune garçon, je dois vous avouer que j’étais tombé amoureux de France Gall et que j’avais son poster en tenue de tennis dans ma chambre. »

Derrière ces tentatives de modernisation se cache un érudit de haut vol. Après ses études secondaires au lycée classique de Diekirch, Jean-Claude Hollerich a étudié la philosophie et la théologie à l’université pontificale grégorienne de Rome. Il entre en 1981 dans l’ordre des Jésuites et commence son noviciat à Namur. Après son apprentissage pastoral au Luxembourg entre 1983 et 1985, il s’envole pour le Japon où il étudie la langue et la culture nationales. À partir de 1987, il poursuit ses études de théologie à l’université Sophia de Tokyo, puis revient en Europe, plus précisément en Allemagne, en 1989, année de la chute du Mur (et, symboliquement, lieu et époque de la fin des idéologies selon certains), à la Hochschule Sankt Georgen, spécialisée dans la formation des prêtres. Il est ordonné prêtre à Bruxelles en 1990. Il poursuit pendant quatre années supplémentaires des études de licence en langue et littérature allemandes à Munich. En 1994, il repart au Japon où, parallèlement à ses recherches de doctorant au Zentrum für Europäische Integrationsforschung de Bonn, il enseigne le français et l’allemand à l’université Sophia. Il gravit les échelons de cette université jésuite (cofondée en 1913 par un Allemand naturalisé luxembourgeois, Joseph Dahlmann) pour devenir professeur en 2006, puis vice-recteur de cette institution de renommée mondiale qui comptait alors 14 000 étudiants et des antennes sur plusieurs continents, où il se rend régulièrement. Jean-Claude Hollerich est également curé de la paroisse de Tokyo et aumônier des étudiants de l’université. Lors d’une conférence à l’Institut Grand-Ducal en 2013, Jean-Claude
Hollerich expliquera sa proximité avec ses étudiants, sa « chance de vivre de nombreuses amitiés avec les étudiants et d’avoir pu partager leurs joies et leurs soucis ». « Il n’est pas rare qu’un professeur, sentant qu’un de ses étudiants a des problèmes, l’invite à aller boire une bière le soir pour discuter. Il existe donc une relation beaucoup plus étroite entre l’enseignant et l’étudiant qu’ici en Europe », expliquera-t-il devant la section des sciences morales et politiques.

JC an zéro Le révérend Hollerich a été nommé archevêque de Luxembourg en 2011 par le pape Benoît XVI, après avoir passé 23 ans au Japon. Le Wort, alors détenu par l’archevêché (que l’on ne peut pas soupçonner de zèle dans la critique en la matière), avoue l’étonnement suscité par la nomination « d’un prêtre jésuite relativement peu connu » à la tête de l’Église luxembourgeoise, en remplacement de Fernand Franck. Ses seules apparitions dans la presse luxembourgeoise jusqu’alors se limitaient aux échanges entre le Grand-Duché et le pays du soleil levant. « Henri chez les jésuites du Japon », titre du Quotidien du 3 septembre 2003 en marge d’une visite d’État, est l’un des premiers articles de la revue de presse du gouvernement faisant état de Jean-Claude Hollerich. Sur la photo, il montre une statue de la Vierge au Grand-Duc et à Lydie Polfer (alors ministre des Affaires étrangères). En 2011, le Jeudi s’interroge sur les raisons de la nomination du père jésuite à la tête de l’Église luxembourgeoise, notamment en ce qui concerne ses liens politiques, alors que s’ouvre le débat sur la séparation de l’Église et de l’État. L’éditorialiste de l’hebdomadaire aujourd’hui disparu souligne ainsi les liens entre Jean-Claude Juncker et Jean-Claude Hollerich, le premier ayant reçu le titre de docteur honoris causa à l’université Sophia de Tokyo où le second enseignait. « Au pays des deux Jean-Claude », titre la Woxx.

L’univers numérique que Jean-Claude Hollerich maîtrise et fréquente en dit long sur la nature de ses réseaux. Le cardinal anime des comptes sur Facebook (2 219 abonnés), sur Instagram (2 164), sur Twitter (1 614) et même sur TikTok (249). Parmi ses abonnements sur Twitter, on trouve des diplomates, des instances religieuses et quelques personnalités des institutions européennes. La présence catholique est très marquée dans le suivi médiatique local : le Wort et deux ou trois de ses journalistes (ainsi que L’Essentiel en allemand). Il en va de même pour la politique grand-ducale : le CSV est le seul parti suivi. Jean-Claude Hollerich est abonné aux comptes de Marc Spautz et Claude Wiseler. Figurent également dans la liste Pierre Gramegna (DP), qu’il a côtoyé pendant six ans lorsque ce dernier était ambassadeur à Tokyo. Pour le Jeudi, l’ancien diplomate et ministre des Finances commente ainsi le retour au pays du père Hollerich : « Une ouverture d’esprit hors du commun, un sens de l’humain, une personnalité devenue incontournable, un bâtisseur de ponts entre des personnes d’origines, de cultures et de religions différentes, un sens aigu de la diplomatie ». Parmi les personnalités suivies figure également une autre Luxembourgeoise passionnée par le Japon, Yuriko Backes. Elle n’est d’ailleurs pas seulement libérale et successeur de Pierre Gramegna rue de la Congrégation. Elle siège également, tout comme Jean-Claude Hollerich (grand chancelier), au conseil d’orientation stratégique de la Luxembourg School of Religion & Society, émanation de l’ancien séminaire Jean XXIII qui formait les curés. Cette école a été créée en 2015, en marge de la séparation de l’Église et de l’État, dans le cadre d’une institutionnalisation de la formation œcuménique… afin de continuer à bénéficier de fonds publics.

Réac bien aimé : Son lien avec l’UE tient à son statut, acquis en 2018 (pour un mandat de cinq ans), de président de la COMECE (Commission des épiscopats de la Communauté européenne).« « Les chrétiens ne sont pas un groupe d’intérêt défendant les religions, mais des citoyens européens engagés dans la construction de l’Europe, notre maison commune », expliquait Jean-Claude Hollerich à la suite de sa nomination. Cette semaine, le lobby des prêtres à Bruxelles s’oppose fermement à la proposition d’Emmanuel Macron visant à actualiser la Charte européenne des droits fondamentaux afin d’y inclure la reconnaissance d’un droit à l’avortement. « Nous tenons à exprimer notre profonde inquiétude et notre opposition », peut-on lire dans une lettre signée par Jean-Claude Hollerich. Sur Twitter en janvier, le cardinal a chaleureusement félicité la députée européenne maltaise anti-avortement Roberta Metsola pour son élection à la présidence du Parlement européen. Malgré ces positions conservatrices, voire réactionnaires, sur l’IVG (déjà manifestées en 2013 dans le cadre de la libéralisation et de la dépénalisation de l’avortement), le huitième archevêque du Luxembourg en 150 ans d’histoire suscite même l’admiration du satiriste Feierkrop : « Bien sûr, nous étions un journal anticlérical à nos débuts, mais c’était à une époque où l’Église catholique, et surtout ses courants les plus conservateurs, était encore très largement dominante. Depuis, l’Église a beaucoup changé elle aussi. Je me vois mal critiquer sans cesse l’actuel archevêque Jean-Claude Hollerich, qui est un homme plutôt éclairé pour ce poste », explique Jacques Drescher, coordinateur de l’ancien hebdomadaire (d’Land, 21 décembre 2018).

En 2019, l’archevêque a été créé cardinal par le pape François. À sa grande surprise cette fois-ci. Il raconte cette semaine sur 100,7 qu’il avait appris la nouvelle alors qu’il se trouvait au Portugal, où il passe ses vacances, en compagnie d’étudiants. Il ne comprenait pas trop les félicitations reçues (« alors que ce n’était pas mon anniversaire ») jusqu’à ce qu’elles émanent du Grand-Duc. Le chef de l’État tweete : « C’est avec beaucoup d’émotion que nous avons appris votre nomination (…). C’est un honneur qui est rendu à vos qualités spirituelles et morales, un hommage à votre action et une reconnaissance unique pour l’Église catholique du Luxembourg ». Henri se rendra au Vatican pour la cérémonie qui fera de Jean-Claude Hollerich le premier cardinal luxembourgeois de l’histoire et potentiellement l’un des 128 électeurs du futur pape. « Une bénédiction pour l’Église », titre le rédacteur en chef du Wort. Le Luxembourgeois se fait ainsi rapidement remarquer en tant que cardinal « moderniste ». Après un synode sur l’Amazonie au Vatican, Jean-Claude Hollerich remet ainsi en question l’obligation du célibat pour les hommes d’Église. Au-delà de la communauté ecclésiastique, Jean-Claude Hollerich milite contre le sort réservé aux migrants en Méditerranée, pour le devoir de vigilance des entreprises ou encore pour la lutte contre le réchauffement climatique, notamment dans une perspective transgénérationnelle. « Il nous faut laisser aux jeunes une terre où il fait bon vivre », fait valoir le cardinal sur les ondes de RTL en marge de la cérémonie de création au Vatican. En septembre 2019, Jean-Claude Hollerich défile aux côtés des jeunes de Fridays for Future.

Des indicateurs clés en baisse. Début 2019, il se rend au Vatican pour un séminaire sur les abus sexuels commis au sein de l’Église. À son retour, il présente le rapport sur les abus commis au cours des dernières décennies au Grand-Duché. Jean-Claude s’adresse aux victimes et leur présente ses excuses, au nom de l’Église qu’il représente. L’enregistrement de la conférence de presse est toujours disponible sur le site de l’archevêché. Le cardinal réitère l’impératif de transparence. « On ne peut pas faire comme si on ne savait pas. (…) Il faut fournir ces explications à l’ensemble de la société », explique-t-il. Cette société, il a dû la redécouvrir. « En revenant en Europe, il y a dix ans, j’ai dû tout recommencer. À vrai dire, je pensais y retrouver le catholicisme que j’avais quitté dans ma jeunesse. Mais ce monde-là n’existait plus… Aujourd’hui, dans cette Europe sécularisée, je dois faire le même exercice : chercher Dieu », confie le cardinal Hollerich au journal La Croix en ce début d’année. « Le Luxembourg de ma jeunesse ressemblait un peu à l’Irlande, avec de grandes processions, une forte piété populaire… Quand j’étais petit, tous les enfants allaient à l’église. Mes parents n’y allaient pas, mais ils m’y envoyaient, parce que c’était normal de le faire », poursuit-il dans le journal catholique. Dans son dernier ouvrage, *Was auf dem Spiel steht, die Zukunft des Christentums in einer säkularen Welt* (Ce qui est en jeu : l’avenir du christianisme dans un monde sécularisé), Jean-Claude Hollerich évoque « les églises vides et la normalité de la crise » pour caractériser son diocèse luxembourgeois.

Le cardinal Hollerich est certes une figure de proue sur la scène internationale. Au niveau local, l’archevêque fait toutefois moins l’unanimité. En mars 2016, Paperjam souligne à quel point Jean-Claude Hollerich a été submergé par les difficultés locales, au point de proposer sa démission au pape (finalement rejetée) pour « des raisons de santé ». « La tentative ratée de démission de Jean-Claude Hollerich et le départ définitif d’Erny Gillen – qui, malgré ses défauts (…), incarnait la puissance centralisatrice de l’évêché –, ont quelque peu désorienté les paroissiens lambda. Ils ont mis en lumière des luttes de clans au sein même d’une Église affaiblie par ses dissensions, après la signature en janvier de l’acte de séparation avec l’État », relevait le mensuel. La perte des trois quarts des subventions de l’État et la suppression des cours de religion à l’école publique ont fragilisé l’institution déjà affectée par le déclin général de la pratique religieuse. L’archevêché communique au Land les chiffres relatifs à la pratique religieuse en tant qu’indicateurs de performance. Entre 2001 et 2019, le nombre de baptêmes a baissé d’un tiers, les premières communions ont diminué de moitié, les confirmations ont encore davantage reculé… seuls les enterrements se portent bien avec une légère augmentation sur vingt ans, signe d’une fin de cycle ? La communauté catholique déplore par ailleurs l’arrivée de formations religieuses proches d’un certain ordre moral. Le journal « Reporter » fait état de l’implantation du séminaire Redemptoris Mater après autorisation de l’archevêque. Le Land fait état de l’arrivée des très pieux Scouts d’Europe et de l’installation de leur siège à la résidence de l’archevêque (d’Land, 7 avril 2017). Ces ultraconservateurs suscitent des inquiétudes.

*Le Land a sollicité un entretien avec le cardinal. Ce dernier est submergé par les demandes, nous explique le service de communication de l’archevêché.