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Institutions et démocratie 5 min de lecture

Mesurer Dieu

Rolf Tarrach aurait lu le livre *La science : L’épreuve de Dieu ?* de François Euvé et n’aurait « pas vraiment su » si l’auteur « croyait ou non aux miracles ». L’ancien recteur de l’Université du Luxembourg et…

Article paru dans Édition juillet 2024
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Rolf Tarrach aurait lu le livre *La science : L’épreuve de Dieu ?* de François Euvé et n’aurait « pas vraiment su » si l’auteur « croyait ou non aux miracles ». L’ancien recteur de l’Université du Luxembourg et physicien quantique ne pourrait reconnaître les miracles que s’ils étaient prouvés expérimentalement – « s’ils sont reproductibles et mesurables ». Si les miracles ne peuvent faire l’objet de méthodes de mesure scientifiques, ils n’existent pas à ses yeux, explique Tarrach. Le théologien et physicien François Euvé répond alors : « Il existe ponctuellement des phénomènes qui échappent à toute explication claire, les guérisons spontanées par exemple. » Mais la question de la vérification expérimentale ne serait qu’une dimension de ces phénomènes ; une autre l’intéresserait davantage, celle de l’interprétation, de la décryptage herméneutique du monde. Cela nécessite un sujet qui fasse l’expérience phénoménologique de la réalité, un aspect qui ne s’inscrit pas dans le cadre des études expérimentales en physique. De plus, les sciences naturelles reposent sur la reproductibilité, mais « le miracle est unique », selon Euvé. Sur le podium, aux côtés de l’auteur et de Rolf Tarrach, se trouvait Jean Ehret, théologien et directeur de la Luxembourg School of Religion and Society (LSRS), qui a animé la table ronde du 19 juin.

Cette soirée-débat a été organisée par l’Institut Pierre Werner (IPW) sous le titre « Pour un nouveau dialogue entre science moderne et foi chrétienne ». Les 70 sièges étaient tous occupés ; au premier rang se trouvait Henri Grethen (DP), président de l’IPW. Charles Margue (déi Gréng) était assis derrière lui, un bloc-notes à la main. Cet événement avait été conçu en réponse à *Dieu, la science, les preuves*, un ouvrage publié par l’ingénieur et entrepreneur Michel-Yves Bolloré (frère du magnat des médias d’extrême droite Vincent Bolloré) en collaboration avec Olivier Bonnassies, théologien de formation et entrepreneur. Dans cet ouvrage, Bolloré et Bonnassies défendent, en s’appuyant sur la théorie physique du Big Bang, la thèse selon laquelle un Dieu créateur aurait créé l’univers.

La table ronde a été précédée d’une conférence donnée par Euvé. Au cours de celle-ci, le jésuite a expliqué qu’il ne considérait pas la théologie comme un modèle explicatif du monde physique, contrairement à Bolloré et Bonnassies. Pour autant, les sciences naturelles et la théologie ne constituent pas des domaines totalement distincts l’un de l’autre, car c’est en tentant de définir ces deux systèmes épistémiques que leur différence apparaît au grand jour : alors que les sciences naturelles s’interrogent sur le « comment (cela fonctionne-t-il) », les interprétations du monde s’interrogent sur le « pourquoi ». Alors que les sciences naturelles accordent la priorité aux instruments de mesure et aux évaluations de l’utilité, ce qui prime dans les objets de l’expérience esthétique, c’est l’incarnation de l’être humain. En d’autres termes : l’action de Dieu ne serait pas un objet situé quelque part à l’extérieur, dans le monde. La religion devrait aujourd’hui s’interroger sur la manière d’être et d’agir dans le monde qui rend les êtres humains plus humains. On pourrait alors se demander pourquoi il voit cette réalisation se concrétiser dans le christianisme. Euvé répond que c’est parce que le Dieu des chrétiens n’est « pas une entité » dont on serait « dépendant ». Selon son interprétation, l’injonction « Ne te fais pas d’image de Dieu » invite l’homme à la liberté, car le Nouveau Testament exhorte à se détacher des idoles auxquelles on se soumet. Ehret et Euvé ont toutefois également émis des propos critiques à l’égard de la religion : les religions peuvent tout autant engendrer un potentiel d’exclusion que de destruction.

C’est pourquoi Jean Ehret souhaite que les religions fassent l’objet de débats au cœur de la société, et, dans l’idéal, également dans les universités, où elles sont pour ainsi dire « domestiquées » par d’autres disciplines – mais où, dans le même temps, la théologie pourrait rappeler aux sciences naturelles qu’elles ne doivent pas sombrer dans la complaisance. Comme il l’avait déjà fait il y a un an (d’Land, 28 avril 2023), Rolf Tarrach a rejeté cette idée : la théologie ne disposerait pas d’une méthode universellement applicable ; certes, la philosophie n’en possède pas non plus, « mais la philosophie nous apprend à argumenter et à penser logiquement ». Comme en France et en Espagne, il n’existe pas de cours de théologie à l’université du Luxembourg. La LSRS est un institut extra-universitaire qui, quelque peu isolé, mène des recherches, publie et archive dans la Busbach-Straße. C’est peut-être pour cette raison qu’elle continuera à organiser des conférences avec d’autres acteurs de la société civile, tels que l’IPW.

À la mi-juin, l’intérêt était bien présent ; le public a posé des questions sur les relations entre politique, religion et science. À l’issue de la table ronde, divers commentaires ont pu être entendus dans les ruelles et dans l’ascenseur reliant la ville basse à la ville haute : alors que certains estimaient que la soirée avait été source d’inspiration, d’autres se sont montrés déçus. Ce n’est que vers la fin que les lignes de conflit sont apparues clairement, notamment lorsque Rolf Tarrach a déclaré : « Nous ne pouvons pas définir le temps. Les physiciens expliquent certes comment ils mesurent le temps, mais mesurer le temps n’est pas la même chose que le définir. On ne peut pas définir le temps, car pour définir un concept, il faut disposer de concepts indépendants de ce concept. C’est là notre problème avec le temps. Et c’est d’ailleurs mon grand problème avec les gens qui disent que Dieu est au-delà du temps et de l’espace. On ne sait certes pas ce qu’est le temps, mais on veut savoir que Dieu est au-delà du temps. »