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Institutions et démocratie 15 min de lecture

Merkel joue les Jean-Claude, Frieden les Friedrich

Dans quelle mesure le CSV et la CDU partagent-ils les mêmes valeurs ? Cela dépend de la période historique dont on parle.

Article paru dans Édition février 2025
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Le 28 janvier, le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, s'est entretenu avec la présidente de la Commission européenne au sujet des contrôles aux frontières © Photo : Sven Becker

Les internautes ont surnommé « Mini-Merz » le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, après que celui-ci est apparu en janvier 2024 sur la plateforme X sur une photo aux côtés du président de la CDU, Friedrich Merz. Les commentaires faisaient allusion aux ressemblances physiques entre les deux chrétiens-démocrates : tous deux sont partiellement chauves, ont un visage aux traits plutôt indéfini, portent des lunettes à monture foncée et une cravate bleue. Outre ces similitudes stylistiques, les points communs entre les deux hommes, tant sur le plan programmatique que biographique, sont à peine discernables.

Il y a quatre mois, Luc Frieden s’est rendu à Berlin à l’occasion du congrès de l’Union chrétienne-démocrate des petites et moyennes entreprises et de l’économie, où il s’est vu décerner le Prix des PME dans la catégorie « Politique ». Dans son discours, Frieden a évoqué son parcours et celui de Merz. En 2009, Merz a temporairement quitté la politique pour poursuivre sa carrière dans le secteur financier. Quatre ans plus tard, Luc Frieden a pris la même décision et a commenté le principe de la « porte tournante » lors de son discours à Berlin : « En fait, je voulais tester cela pour Friedrich Merz, c’est pourquoi je me suis dit : après le secteur privé, tu essaies de voir s’il est possible d’accéder aux plus hautes fonctions du gouvernement. » Luc Frieden voit dans sa décision moins un carriérisme opportuniste qu’une source d’inspiration : « Je pense que le monde des affaires est un peu plus efficace que le fonctionnement de la démocratie. » Dans le monde des affaires, c’est le principe de la compétitivité qui prévaut, et c’est cette mentalité qu’il souhaite insuffler à la politique.

Pendant sa pause politique, Frieden a développé son réseau en tant qu’avocat d’affaires. Il a été conseiller de la Deutsche Bank ainsi que président de la BIL et de la Chambre de commerce. « C’était vraiment génial de vivre dans une petite ville comme Rise », a-t-il déclaré il y a deux ans, en revenant sur cette période, dans le podcast Gëlle Fro. Il menait une vie de célibataire à Londres ; sa femme étant restée au Luxembourg. De son côté, Merz a notamment siégé au conseil de surveillance de Blackrock, de la compagnie d’assurance Axa et du groupe chimique BASF. Originaire du Sauerland, une région rurale et catholique, il serait multimillionnaire. « Merci d’être venu », a écrit Frieden sur Facebook à l’issue de son discours à Berlin – il est en termes familiers avec le président de la CDU.

Depuis la création du CSV, aucun homme politique du parti ne s’est qualifié de « libéral-conservateur ». Or, Luc Frieden revendique désormais cette appellation pour lui-même. Ni le « C », ni le « S » n’ont d’importance. Le journaliste Pierre Lorang parle d’un tournant dans l’histoire du parti. Sous la direction de Frieden, l’aile libérale du parti aurait pris de l’ampleur, et le CSV se serait aligné sur la CDU qui, contrairement au CSV, a toujours eu un bagage libéral en matière économique. Les deux partis axent leur campagne électorale sur les baisses d’impôts pour les citoyens et les entreprises. Le programme électoral de la CDU promet : « Nous éliminerons les formalités administratives superflues grâce à des lois de simplification et à des contrôles de la bureaucratie. » On souhaite « devenir un pôle d’innovation pour les technologies d’avenir – de l’aéronautique et de l’espace à l’informatique quantique ». Dans le domaine agricole, la CDU « déclare la guerre à la bureaucratie ». On souhaite mettre fin à « la mise en jachère forcée des terres ». Les agriculteurs doivent pouvoir redevenir des agriculteurs. Le nouveau programme fondamental de la CDU stipule : « Notre stratégie de sécurité s’intitule : tolérance zéro ! » Autant de formules qui font écho à la campagne électorale du CSV de 2023. En ce qui concerne l’Ukraine et Israël, le CSV suit également la ligne de la CDU. Les deux partis se démarquent par ailleurs de la politique environnementale et climatique des Verts. Au sein de la CDU, ce discours dégénère souvent en dénigrement des Verts : Sven Simon, homme politique de la CDU de Hesse, a prononcé un discours lors du congrès national du CSV en mars 2024 à Hesperingen, dans lequel il a mis en garde contre les conséquences néfastes de la politique des Verts sur l’économie : « Mais à quoi pensent-ils, ces Verts ?! », s’est-il exclamé. Sous Angela Merkel, la CDU avait renoncé au nucléaire après l’accident de Fukushima en 2011. Aujourd’hui, elle y est à nouveau favorable – comme elle l’était déjà au XXe siècle. Jusqu’à la guerre en Ukraine, le CSV était opposé à cette forme de production d’électricité. Aujourd’hui, il s’est rallié au camp de la CDU et de Macron.

Depuis que les programmes électoraux sont mis en ligne sur Internet, le CSV s’inspire de plus en plus de la CDU sur le fond. Et depuis quelques années, il a même signé un contrat avec la même agence de publicité que la CDU, à savoir Guru, basée à Hambourg. Une agence dans laquelle le politicien de la CDU Marcus Weinberg est lui-même associé. Guru a créé le personnage du « neie Luc », un type proche du peuple, vêtu d’un pull à col roulé. Le neie Luc tient un poisson mort à la main dans une poissonnerie de Sandweiler et rend visite aux jeunes entrepreneurs de LëtzeBurger. L’agence a accompagné les conventions du CSV avec la musique de David Bowie : « Ch-ch-ch-ch-changes, turn and face the strange ». Avec le turquoise, Guru a choisi une nouvelle touche visuelle, qui devient la couleur de fond du site web du CSV, des affiches et des bannières. En juin 2022, l’agence de publicité a présenté le nouveau logo du CSV – avec les initiales du parti en turquoise, jaune et blanc. Un an plus tard, les médias allemands titraient : « La CDU se dote d’un nouveau logo, il est turquoise. » Après l’annonce du parti, le magazine spécialisé dans le marketing et la publicité *Horizont* a reproché un manque de transparence concernant l’attribution du budget. Dans l’émission Zapp de la chaîne ARD, l’analyste en communication Hendrik Wieduwilt a déclaré la semaine dernière qu’on avait « l’impression » que Friedrich Merz était « quelque peu mis en retrait » dans la campagne électorale, ce qui est « compréhensible ». Il aurait une manière « qui rappelle parfois les années 80 ou 50 – une manière très formelle, rigide et distante ». Une description qui s’applique également à Luc Frieden. Lors de la campagne électorale, le parti a toutefois opté pour une autre stratégie, à savoir assimiler son leader au parti lui-même.

Les relations entre le CSV et la CDU étaient plus distantes que celles entretenues avec les démocrates-chrétiens belges. Au niveau européen, le CSV coopérait avec son parti frère belge au sein de la « Nei » (Nouvelle Équipe Internationale). « L’anticommunisme devient l’un des éléments constitutifs de l’idée européenne », commentait le journal *Das Wort* en 1948 à propos des travaux de la coalition Nei. Aloyse Hentgen, ministre de l’Économie et de l’Agriculture du CSV de 1948 à 1950, mettait en garde les Allemands : « La sagesse politique nous impose la prudence. » Il croyait néanmoins au message du christianisme, source d’unité entre les peuples. On pourrait « protéger les Allemands de leurs erreurs en les rechristianisant ». Dans le cadre de la Communauté européenne du charbon et de l’acier, les démocrates-chrétiens du Benelux travaillaient toutefois en étroite collaboration avec l’Union. Lorsque le PPE fut fondé en 1976, des tensions apparurent rapidement en raison de l’orientation néolibérale de la CDU et des démocrates-chrétiens autrichiens. Les démocrates-chrétiens des pays du Benelux voulaient à tout prix empêcher l’adhésion des conservateurs néolibéraux britanniques au PPE – des députés wallons menaçaient même de démissionner. Ils y parvinrent jusqu’à la fin du mandat de la Première ministre Margaret Thatcher. Par la suite, la Fondation Konrad Adenauer de la CDU s’est également engagée en faveur de l’adhésion du parti hongrois Fidesz au PPE.

De plus, jusqu’au tournant du millénaire, les différences structurelles entre le CSV et la CDU étaient très marquées. Le CSV était un parti de milieu catholique, proche de l’Église, qui se distinguait d’une part dans le nord en tant que parti paysan et, d’autre part, s’adressait aux ouvriers du sud par l’intermédiaire de son syndicat, le LCGB. La CDU est un parti populaire interconfessionnel à large assise, dépourvu de syndicat propre et à l’orientation plus libérale – ce qui explique pourquoi les résultats électoraux du FDP dans le pays voisin ne sont jamais particulièrement élevés, contrairement à ce qui est le cas pour les libéraux au Luxembourg.

Lorsque Helmut Kohl, un catholique rhénan aux convictions sociales, devint chancelier fédéral en 1982, la cohésion entre la CSV et la CDU s’est renforcée. Lors du congrès de la CSU de 1998 à Munich, Jean-Claude Juncker, alors Premier ministre de la CSV, a salué Helmut Kohl comme « un Européen hors du commun ». Lors de la remise du Prix international Charlemagne 2006 à Jean-Claude Juncker à l’hôtel de ville d’Aix-la-Chapelle, l’ancien chancelier Kohl qualifia le Luxembourgeois, dans son éloge, de « coup de chance pour l’Europe ». Juncker ne manqua toutefois pas de critiquer la CDU : Dans une interview accordée au magazine *Stern*, il a exprimé sa sympathie pour le SPD. S’il était né en Allemagne, il aurait opté pour les sociaux-démocrates. Cela s’expliquait notamment par son rejet de l’Ostpolitik de la CDU, qui a longtemps refusé de reconnaître les nouvelles frontières à l’Est. Outre Helmut Kohl, Norbert Blüm, Rita Süssmuth et Heiner Geißler ont servi de modèles au CSV. Ils appartenaient à l’aile sociale, minoritaire, des chrétiens-démocrates allemands.

Après l’élection d’Angela Merkel au poste de chancelière fédérale, Jean-Claude Juncker s’est proposé auprès d’elle en tant que conseiller spécial et médiateur pour les questions européennes – notamment parce que l’on craignait que l’Union n’affaiblisse ses relations avec la France au profit de Washington. Pierre Lorang estime que la chancelière Merkel s’est même inspirée de Juncker au début, par exemple en faisant adopter – à l’instar du CSV auparavant – la loi sur la double nationalité, impopulaire au sein de l’Union. Dans sa biographie publiée il y a deux mois, Merkel cite le premier « discours sur l’état de l’Union européenne » de Juncker, prononcé en septembre 2015 : « L’Europe, ce sont ceux qui se tiennent à la gare de Munich pour accueillir les réfugiés et les applaudir. » Merkel se sent confortée par Juncker dans sa décision d’avoir autorisé l’entrée des réfugiés.

Comme la pression ne faiblissait pas à l’échelle de l’UE, elle a ensuite négocié, conjointement avec Juncker, le plan d’action UE-Turquie visant à empêcher la poursuite du voyage des réfugiés en provenance de Turquie. Elle a bénéficié à cette époque d’un soutien important de la part du président de la Commission européenne, « pour lequel je ne saurais trop lui être reconnaissante », écrit Merkel. « Il a soutenu l’accord UE-Turquie, a contribué à améliorer la situation humanitaire dans les pays des Balkans occidentaux et a également encouragé la coopération internationale, notamment avec l’Afrique », déclare-t-elle en rendant hommage à Juncker dans son livre « Freiheit ». Jean-Claude Juncker a déclaré il y a deux semaines dans la revue « Revue » qu’il ne savait pas encore si l’ancienne chancelière ferait également bonne figure dans ses mémoires. « Même si nous avons toujours entretenu de bonnes relations, elle m’a donné bien du fil à retordre dans ma fonction de président de l’Eurogroupe et de sauveur de la Grèce. » Merkel et son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, exigeaient des mesures d’austérité sévères en Grèce, tandis que Juncker, dans la tradition sociale-démocrate, mettait en garde contre les conséquences sociales et économiques d’une politique d’austérité radicale. « Le chef des finances de l’UE, Juncker, s’en prend à Merkel », s’indignait alors le journal *Bild*.

Le départ de Juncker n’a pas été le seul élément à ouvrir la voie à la constellation Merz-Frieden, qui en est presque le reflet : au cours des 15 dernières années, le milieu catholique autrefois homogène du CSV s’est effrité. Aucun organe ne rassemble plus les différentes entités catholiques – évêché, Caritas, LCGB, Luxemburger Wort, CSV. Par ailleurs, Caritas n’existe plus et le Luxemburger Wort appartient désormais à la société flamande Mediahuis. La formation interne à la doctrine sociale catholique, organisée sous la houlette de Laurent Zeimet (secrétaire général du CSV de 2012 à 2019), n’a pas été relancée après la défaite électorale de 2018. À cela s’ajoute le fait que les conflits liés à la religion se sont dissipés dans le cadre de la séparation de l’Église et de l’État mise en œuvre par la coalition Bleu-Rouge-Vert – le CSV ne se distingue plus par le « C ». On est désormais indifférent et on a oublié l’histoire ; le « C » symbolise aujourd’hui les « valeurs fondamentales », a expliqué Luc Frieden lors de la dernière campagne électorale. Le CSV ne se distingue désormais pratiquement plus de son ancienne rivale anticléricale, le DP.

Mais cette nouvelle « sœur jumelle » pourrait bientôt causer des problèmes durables au CSV. Jeudi dernier, lors d’une conférence de presse, Friederich Merz a affirmé qu’en cas d’élection au poste de chancelier fédéral, dès le premier jour de son mandat, il donnerait pour instruction au ministère fédéral de l’Intérieur, dans le cadre de ses compétences en matière de directives, « de contrôler en permanence les frontières allemandes avec tous nos voisins et de repousser sans exception toutes les tentatives d’entrée illégale ». La veille, Merz avait adopté, conjointement avec l’AFD, une motion visant à durcir la politique migratoire. Angela Merkel, sa rivale de toujours, s’est alors publiquement prononcée contre Merz et lui a reproché d’avoir abattu le mur de séparation entre l’Union et l’AFD. Dans son intervention, elle a appelé les partis démocratiques à coopérer « sur la base du droit européen en vigueur ». La proposition de Merz, qui prévoit notamment un contrôle permanent des frontières, n’est pas autorisée par le droit européen. C’est une agression au couteau commise le 22 janvier à Aschaffenburg par un Afghan soumis à une obligation de départ qui a motivé le souhait de Merz de contrôler les frontières en permanence.

La veille du dépôt de la motion de Merz, Luc Frieden a réaffirmé, lors d’une rencontre avec Ursula von der Leyen, responsable politique de la CDU et présidente de la Commission, l’importance « du marché unique et de l’accord de Schengen pour le Luxembourg », comme il l’a déclaré par la suite au . Les contrôles aux frontières, ordonnés en septembre dernier par la ministre de l’Intérieur du SPD, Nancy Faeser, iraient à l’encontre de l’esprit de Schengen et de la coopération. La Commission doit veiller à ce que les principes fondamentaux de Schengen ne puissent pas être contournés de manière permanente. Selon M. Frieden, Mme von der Leyen a fait preuve de compréhension à l’égard des préoccupations du Luxembourg. De son côté, le ministre de l’Intérieur Léon Gloden a souligné vendredi, dans une interview accordée à Virgule, qu’il recevait désormais « de nombreux messages de frontaliers qui en ont assez des embouteillages causés par ces contrôles. Il leur faut entre une et deux heures de plus pour se rendre à leur travail au Luxembourg. » Mais le pont sur la Moselle reliant Wellen à Grevenmacher n’intéresse personne à Berlin. Le ministre de l’Intérieur ne veut toutefois pas céder. Si les contrôles se poursuivent en avril, « nous interviendrons auprès de la Commission ». La Commission, en tant que « gardienne des traités », devra alors vérifier si les mesures prises ont produit les résultats escomptés au regard des objectifs visés ». Et si ces contrôles sont encore juridiquement valables.

La bonne coopération entre la CDU et le CSV est-elle désormais menacée ? C’est ce que le Land a souhaité savoir cette semaine auprès du ministre d’État. Luc Frieden répond que la CDU ne se distingue pas par une position particulière au sein du paysage politique :« C’est actuellement la position de tous les grands partis en Allemagne sur ce sujet. » Le Premier ministre Luc Frieden n’a pas souhaité évoquer un nouvel élan dans les relations avec la CDU. Angela Merkel, en revanche, voit se profiler un tournant dans la politique européenne : « La question de l’immigration risque de déclencher des tensions considérables en Europe. Et je dis que, compte tenu de la situation mondiale, d’un président américain qui pense d’abord à l’Amérique et d’une guerre en Ukraine, l’Europe doit rester unie. » « Il est important que nous essayions de tout mettre en œuvre pour préserver la cohésion de cette Europe », a-t-elle déclaré ce mercredi dans un entretien accordé à l’hebdomadaire *Zeit*. Cette déclaration se voulait également une critique à l’égard de Merz. Merkel imite Juncker. À l’origine, ni l’un ni l’autre ne souhaitaient commenter depuis la touche le travail de leurs successeurs. Fin 2024, Jean-Claude Juncker a déclaré dans une interview à RTL qu’il était « radicalement opposé » à l’allongement à huit heures de la durée du travail le dimanche et a appelé son parti à revenir à ses racines, symbolisées par la lettre « S ». Il a fait remarquer à plusieurs reprises à ses amis politiques : « Quand on suit les populistes du Riet au lieu de se placer en travers de leur chemin, on finit petit à petit par leur ressembler. »

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