Claire Delcourt a proposé de se retrouver au Chocolate House, en face du Palais grand-ducal. Elle sort tout juste de la réunion de son groupe parlementaire, suivie d’une autre réunion interne du parti. Elle porte des Converse bleues, ses longs cheveux blonds tombent sur un chemisier brodé de perles. Le mardi est la journée la plus chargée ; la plupart du temps, elle ne sait pas exactement ce qui l’attend. « C’est mon premier repas de la journée », dit-elle alors que le chocolat chaud au goût de spéculoos est posé devant elle – il est un peu plus de 13 heures. Ces dernières semaines ont été un peu « d’ënnescht-d‘iewescht ». Mais elle n’a toujours eu besoin que d’un thé vert le matin, même avant de devenir mère et députée.
Ce fut une grande surprise lorsqu’elle a finalement réussi à obtenir un mandat à sa quatrième tentative. La socialiste s’était d’abord présentée aux élections communales de 2017 à Hesperange, puis aux élections nationales de 2018 ; à l’époque, elle avait terminé quatorzième sur la liste du Centre. En juin de cette année, elle s’est présentée à Contern et a été élue au conseil communal, mais n’a pas pu assumer cette fonction car elle travaillait à la police judiciaire et se trouvait en situation d’incompatibilité professionnelle. Elle s’en est dite « consternée ». Elle ne se serait jamais présentée si elle l’avait su. Ce sens du devoir transparaît tout au long de l’entretien avec Claire Delcourt. « J’ai grandi avec l’idée qu’il faut mener à bien ce que l’on commence. » Le 8 octobre, elle remporte le siège restant au Centre, devançant Cécile Hemmen, figure de proue du parti. Sa collègue Liz Braz, âgée de 27 ans, et Claire Delcourt peuvent être considérées comme le renouveau féminin des socialistes, notamment dans un contexte de légère baisse de popularité des politiciens chevronnés tels que Mars Di Bartolomeo et Jean Asselborn.
Elle s’informe chaque matin, principalement via les médias nationaux. Elle regarde l’ARD et la ZDF pour l’actualité internationale, dit-elle, car elle est germanophile. Quand Claire Delcourt a le temps – ce qui est rare en ce moment –, elle regarde aussi la BBC ou lit le Guardian. Comment perçoit-elle le conflit israélo-palestinien ? « Plus que tragique. Quand j’ai vu la photo d’une mère tenant son enfant mort dans ses bras… » Sa voix se brise, ses yeux se remplissent de larmes qui coulent sur ses joues. Elle s’excuse. Il y a dix mois, elle est devenue maman d’un petit garçon. Elle trouve en quelque sorte ridicule la façon dont nous débattons ici, au Luxembourg, des caméras corporelles et de la sécurité. Nous ne pouvons pas imaginer la souffrance que vivent ces gens.
Au début de son engagement, elle voyait la vie en rose, raconte-t-elle. Elle voulait tout simplement « défendre les animaux », et ce n’est que plus tard qu’elle s’est rendu compte que cela ne représentait qu’une petite partie d’un vaste champ politique. Claire Delcourt a grandi dans la classe moyenne aisée luxembourgeoise, mais sa famille n’était pas engagée politiquement. Son père, Claude Delcourt, est médecin généraliste ; sa mère, Simone Delcourt, a été directrice de la CSSF, est vice-présidente du conseil d’administration de la Spuerkeess et membre du Conseil national des finances publiques (CNFP). Son arrière-grand-père maternel a été assassiné au camp de concentration de Hinzert pour avoir aidé des personnes en difficulté. Quelqu’un l’avait dénoncé.
Elle attribue son engagement politique au fait que son grand frère, Yves Delcourt, l’ait encouragée à s’impliquer au sein de la section locale d’Hesperange. Lui-même était déjà actif au sein du parti à l’époque et s’était présenté aux élections à Walferdange en 2017. Rita Velazquez-Lunghi, qui marque de son empreinte la politique locale dans cette commune où le LSAP a toujours été très faible, l’a également motivée. En 2016, lorsqu’elle a rejoint les socialistes, cette conseillère communale de longue date a été pour elle une véritable mentor. C’est elle qui a présenté Claire Delcourt à d’autres membres du parti et qui l’a aidée à s’intégrer dans les structures. « J’ai simplement eu la chance de ne pas faire partie de celles qui sont délibérément tenues à l’écart. » Elle ne parvient toutefois pas à s’expliquer son succès du 8 octobre. Son frère en a même plaisanté en disant que Claire espérait ne pas finir dernière. À Hesperange, les gens la connaissent certes, car elle était active notamment au sein de l’association musicale ou dans le cadre des activités de loisirs, mais elle a aussi déménagé à plusieurs reprises. Pendant son séjour dans la capitale, il y a eu des confinements liés au coronavirus, et elle était à peine visible de l’extérieur. « C’est probablement, en fin de compte, la somme de nombreux petits facteurs. »
Après avoir obtenu son baccalauréat au Stater Kolléisch, où, selon ses propres dires, elle était plutôt une « outsider » et traînait avec les élèves qui ne se faisaient pas trop remarquer, elle a d’abord voulu étudier la médecine vétérinaire, mais a finalement opté pour des études de biologie à Innsbruck. Elle a ensuite suivi une formation de kinésithérapeute pour animaux, puis a obtenu un master en biologie à distance, en parallèle de son activité professionnelle, à l’université d’Édimbourg. Elle trouve le système britannique bien plus intéressant, car il favorise l’autonomie des étudiants. Ces dernières années, son travail au sein de la police judiciaire consistait principalement à saisir dans une base de données les profils génétiques recueillis par les équipes de police scientifique sur les lieux de crime. Au cours des prochaines semaines, elle va se familiariser avec les dossiers politiques. Elle se réjouit de pouvoir, dans un premier temps, « picorer » au sein de l’opposition, là où certains aspects du travail du gouvernement ne lui plaisent pas, sans devoir faire de compromis dès le départ en tant que partenaire de coalition. Elle craint toutefois que la précarité sociale ne s’aggrave si une politique fiscale et budgétaire restrictive est mise en œuvre. Elle est également impatiente de voir dans quelle mesure le nouvel accord de coalition sera « vert ».
Sur le plan privé, elle a actuellement beaucoup à gérer. Son mari, Jérôme Merker, conseiller économique au ministère des Finances, est en train de traverser l’Atlantique en solitaire à bord d’un voilier, pour une bonne cause, en collaboration avec la Fondatioun Kriibskrank Kanner. Il s’absente par semaines depuis plusieurs mois. Ce projet qui lui tient à cœur était prévu depuis de nombreuses années, et il était également évident qu’il coïnciderait peut-être avec l’arrivée d’un enfant. Son entrée au Parlement n’était en revanche pas prévisible, ce qui a rendu le mois d’octobre assez chaotique. Sa famille est son « pilier dans la vie » ; sans elle, elle ne pourrait pas gérer le quotidien. « Quand mon mari sera de retour, je ne veux plus entendre parler de bateaux pendant un certain temps, et il s’occupera davantage d’elle. » Elle n’a plus de ses nouvelles depuis plus d’une semaine, car il navigue en pleine mer en direction des Caraïbes. D’ici environ une semaine, il aura, espérons-le, achevé sa mission. « Nous formons un couple qui souhaite se soutenir mutuellement dans son épanouissement personnel. » Qui l’inspire sur le plan politique ? Jacinda Ardern. Ce qu’elle admire surtout chez elle, c’est la façon dont elle a dirigé son pays. En effet, l’ancienne Première ministre néo-zélandaise a toujours fait preuve d’une grande empathie, notamment pendant la pandémie de Covid et lors des attentats terroristes. Elle a allaité son enfant au Parlement, un fait sans précédent. Et au début de cette année, elle a démissionné de ses fonctions, car elle n’avait plus « assez d’énergie pour assumer ce poste ». Claire Delcourt n’a bien sûr pas endossé une telle responsabilité. Elle a néanmoins la volonté, en se lançant dans la politique, de montrer qu’avec un peu de courage, il est possible de concilier politique et maternité. « On verra dans cinq ans si ça a marché », ajoute-t-elle en riant.
Claire Delcourt donne l’impression d’être ouverte d’esprit, bavarde et accessible, et – un mot difficile, voire audacieux dans le contexte politique – sincère. Lorsqu’il s’agit de sujets politiques, Claire Delcourt ne prend pas encore trop de risques et admet volontiers qu’elle manque de certitude. Par exemple, à quoi devrait ressembler concrètement cette transition monumentale vers une protection du climat socialement inclusive ? Les pompes à chaleur, les aides financières qui ne parviennent pas à leurs destinataires : « Je n’ai pas encore de réponse concrète à cette question très complexe. »
Ce qu’elle ignore également, c’est comment elle va transformer la scène politique. Un processus d’apprentissage qui, chez les politiciens de carrière, conduit inévitablement à plus de cynisme. Cela lui fait-il peur ? « Oui. Je vais devoir travailler sur moi-même pour que les attaques glissent davantage sur moi. » Comment compte-t-elle réagir face à des provocations qui descendent en dessous de la ceinture ? Elle ne peut pas encore se l’imaginer. Elle veut essayer autant que possible de ne pas en faire une affaire personnelle. Récemment, Myriam Cecchetti (Die Linke) a fait un doigt d’honneur à Dan Kersch, un collègue de parti de Delcourt. « Il dit ce qu’il pense. Cela ne passe pas toujours bien et peut conduire à de telles situations malheureuses. » Elle, en revanche, est plutôt en quête d’harmonie – « mais peut-être vais-je maintenant découvrir une autre facette de moi-même ».