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Institutions et démocratie 4 min de lecture

Ligaments croisés

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition mars 2026
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Les ligaments croisés sont deux bandes fibreuses situées dans le genou des mammifères. Ils relient entre eux, en formant une croix, le fémur et le tibia. Ils assurent la stabilité de l’articulation lors des mouvements. En cas d’étirement excessif de l’articulation, ils peuvent se rompre, par exemple lors d’accidents de sport ou de la route.

Une opération du genou peut alors s’avérer nécessaire. Au Centre hospitalier de la capitale, cette intervention est réalisée dans le cadre d’un contrat de travail : les médecins sont salariés de l’hôpital. Ils s’inscrivent dans une hiérarchie.

Dans d’autres hôpitaux, les chirurgiens exercent à titre libéral. Pour cela, ils signent un « contrat d’agrément » avec l’hôpital. Il s’agit d’un accord commercial portant sur des prestations en nature, et non d’un contrat de travail : le médecin exerce « en régime libéral, non salarié ». C’est ce que précise le préambule de l’accord. « [S]ous sa propre responsabilité et en toute indépendance et autonomie professionnelles. »

« En régime libéral », le médecin hospitalier est un petit entrepreneur. Contrairement à une coiffeuse ou à un menuisier, il n’a pas besoin de mobiliser de capital. Le capital fixe (salles d’opération, matériel médical) et le capital variable (assistantes, infirmiers) sont fournis par l’hôpital. L’article 2 de la convention stipule : « Le droit d’accès et l’activité du médecin au sein de l’établissement hospitalier ne donnent lieu à aucun transfert d’argent au profit de l’établissement. »

Il y a quatre ans, la Chambre des salariés s’était étonnée : l’accord « n’oblige ni à un partage d’honoraires ni à une participation aux frais, et ne prévoit pas non plus d’objectif qualitatif ou quantitatif défini » (projet de loi 8013.02).

Afin de décider de la manière la plus objective possible s’il convient d’opérer et comment, il existe des procédures d’évaluation et des modèles statistiques fondés sur des études cliniques et la littérature scientifique. Entre scientificisation et gestionnariat. Face à cela, l’association de médecins AMMD défend « l’art médical » : le médecin en tant qu’artiste. Elle présente les critères, les normes, les évaluations et les contrôles comme des atteintes à la liberté thérapeutique.

« Le médecin est libre de ses prescriptions, qui seront celles qu’il estime les plus appropriées en l’occurrence » (Code de déontologie médicale, arrêté ministériel du 21 mai 1991). Pour le médecin en tant que professionnel de santé, la liberté thérapeutique est le libre choix du traitement. Pour le médecin en tant qu’entrepreneur privé, c’est la liberté commerciale. La liberté thérapeutique, exercée au sein d’une infrastructure hospitalière mise à disposition gratuitement, favorise l’augmentation du chiffre d’affaires. Aux dépens de l’assurance maladie et des patients. Pour une reconstruction du ligament croisé, le médecin facture jusqu’à 10 000 euros, en fonction de la blessure et de la technique chirurgicale utilisée.

La semaine dernière, les Hôpitaux Robert Schuman ont annoncé la résiliation du contrat d’un chirurgien. Des patients, des confrères, le Collège médical et la ministre de la Santé lui reprochent d’avoir pratiqué des opérations inutiles du ligament croisé. Une opération du ligament croisé implique : des semaines de douleur, une incapacité de travail, une mobilité réduite pendant des mois, le port d’une attelle de genou et une rééducation. Selon ses propres déclarations, le docteur Philippe Wilmes pratique 80 opérations du ligament croisé par an (RTL, 3 février 2026). Cela correspond à des revenus bien supérieurs à un demi-million d’euros avant impôts.

Le médecin a réagi à ces accusations en tant qu’entrepreneur : il a fait appel à une agence de communication pour mettre en place une stratégie de gestion de crise. Sur un site web, il s’est présenté comme victime d’atteinte à sa réputation professionnelle et de manœuvres politiques partisanes. Il a engagé un avocat afin de transformer ce scandale médical en un scandale procédural.

Le code de déontologie stipule : « La médecine ne doit pas être pratiquée comme un commerce. » Cette semaine, le médecin a ouvert son cabinet, Findelclinic. Le Collège médical a lancé cette mise en garde : « [L]a financiarisation de la médecine, malgré les dérives connues, semble peu à peu gagner certains praticiens. » Il a dénoncé une « évolution perverse », une « financiarisation croissante de l’exercice professionnel » au profit « de considérations économiques au détriment de la primauté de la santé publique » (12/11/25). La médecine libérale devient la médecine néolibérale.