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Institutions et démocratie 13 min de lecture

Liberté et vie normale

Ces dernières semaines, les listes électorales ont suscité une vive agitation au sein de l'ADR. Le parti est-il en train de se nuire à lui-même, ou cherche-t-il à affiner son profil ?

Article paru dans Édition juillet 2023
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Maks Woroszylo, Alex Penning et Tom Weidig le soir des élections, le 11 juin © Photo : Sven Becker

Lorsque le député Roy Reding a attiré l’attention sur l’ADR avec une nonchalance enjouée et une fierté anti-vaccin pendant la pandémie de coronavirus, ses collègues de parti le soutenaient encore. Fernand Kartheiser a déploré que Roy Reding soit victime de la presse quotidienne, qui attise la haine contre les opposants à la vaccination comme lui. Selon lui, le risque de violence ne proviendrait pas des manifestants anti-corona, mais des mesures prises par le gouvernement. Lors du congrès du parti fin mars 2023, le silence s’est toutefois abattu sur Roy Reding. Il n’a pas pu prendre la parole, n’a pas été invité à monter sur scène – un « ghosting » politique s’est installé. Dans leurs discours, le président du parti Fred Keup, Tom Weidig, Fernand Kartheiser et Maks Woroszylo se sont mutuellement félicités – et ont préparé les participants à un nouvel avenir pour le parti.

« J’ai informé le président de la Chambre que je quittais l’ADR », a finalement annoncé Roy Reding fin juin sur Facebook. Le fait que la direction du parti ait décidé de ne plus présenter le premier élu de la circonscription du Centre soit « du jamais vu » et, à ses yeux, « une perte de confiance flagrante ». Le député a manqué les deux tiers de tous les votes à la Chambre et a dû se faire remplacer. De manière générale, Reding était « pratiquement jamais présent au sein des structures du parti », tel était le motif officiel invoqué pour son exclusion de la liste du Centre (on lui avait proposé au préalable de devenir tête de liste dans l’Est). Après son retrait, le parti lui a demandé, dans un communiqué de presse, de démissionner de son mandat afin qu’Alex Penning puisse le remplacer à la Chambre. Mais Reding ne l’a pas fait ; il a fondé sa propre « Sensibilité Politique », qu’il a enregistrée sous le nom de « Liberté chérie ».

Sur RTL-Radio, l’ancien homme politique de l’ADR a justifié ses absences : contrairement aux autres députés du Parlement, il n’est pas un fonctionnaire déchargé de ses fonctions, mais un entrepreneur immobilier qui ne dépend pas financièrement de son « jeton ». Il ne faut pas croire qu’il soit un homme politique, car il n’est tout simplement qu’« un être humain » qui a « constaté des dysfonctionnements ». Il ajoute encore un mea culpa : au départ, il avait accueilli avec ouverture d’esprit l’initiative nationaliste Wee2050 de Fred Keup et Tom Weidig. Mais il aurait dû se rendre compte à quel point leurs analyses sont absurdes. Les idées nostalgiques de Keup et Weidig seraient incompatibles avec la réalité économique du Luxembourg et porteraient préjudice aux systèmes de retraite et de santé. On a besoin de travailleurs étrangers ; lui-même constate actuellement qu’il ne trouve pas de personnel qualifié dans ce pays.

Jusqu’à présent, le nouvel programme de la direction de l’ADR n’a guère dérangé Roy Reding, cet entrepreneur « post-politique » ; à l’instar d’un Donald Trump, il mêle politique et intérêts personnels dès qu’il le peut. Mais les idéologues du parti semblent déplorer la passion pour la construction et l’arbitraire individualiste de cet avocat de Merlen, qui a d’ailleurs fait l’objet au printemps d’un procès pour suspicion de fraude immobilière, affaire dans laquelle il a toutefois été acquitté en deuxième instance. Pour Fred Keup, en effet, la « bétonisation » est synonyme d’« anonymisation et d’individualisation », comme il l’a déclaré lors du congrès du parti en mars. Pour Keup, la croissance est avant tout un problème culturel et de politique éducative. L’été dernier, il a d’ailleurs publié, en collaboration avec Tom Weidig, le livre *Mir gi Lëtzebuerg net op* – Signes de dissolution d’une petite nation, dans lequel ils défendent la thèse selon laquelle la désagrégation d’une identité nationale autrefois unifiée serait due à l’érosion de l’Église catholique, de la monarchie ainsi qu’à la marginalisation de la langue luxembourgeoise. Dans leur ouvrage, ils attribuent notamment la désagrégation de l’identité nationale à l’émergence de l’art abstrait. « Il y a encore 30 ans, on trouvait sur les murs des paysages représentant la belle nature luxembourgeoise ou des images de châteaux et de la forteresse de Luxembourg. Les motifs religieux étaient également populaires. » Or, aujourd’hui, l’art abstrait prend de plus en plus de place et les Luxembourgeois « ne vivent plus au Luxembourg chez eux, mais quelque part dans le monde » (p. 125). De plus, dans *Mir gi Lëtzebuerg net op*, la stabilité d’une nation ne se mesure pas à l’aune des institutions démocratiques, mais aux points communs qui unissent les citoyens (p. 127).

L’identité nationale préoccupe le député Fred Keup. À la mi-juillet, il a critiqué une brochure sur l’histoire du Luxembourg rédigée par l’historien Pit Péporté à la demande du service de presse du gouvernement. Dans cette nouvelle édition de décembre 2022, le comte Siegfried n’y serait pas mentionné, pas plus que la grève générale de 1942 contre le service militaire obligatoire. « Le gouvernement va-t-il faire remanier à nouveau cette brochure ? », demande M. Keup. Son analyse repose pour l’essentiel sur une critique parue dans le journal *Land*. Keup la réduit toutefois de manière partiale à des aspects de la résistance nationale et à des questions d’image. Lors du congrès du parti, il s’en est pris au gouvernement de centre-gauche, qui supprime des symboles centraux : « Nous sommes une nation qui remplace ses siècles de vie rouge par un X. C’est la Gambie ! Et nous sommes les seuls à nous y opposer. » Par ailleurs, les interventions et les questions parlementaires de ce politicien de l’ADR portent principalement sur la langue ou la politique éducative : combien d’élèves ont été renvoyés d’une école ; quelle est la situation concernant la « discrimination à l’égard des élèves surdoués » dans les écoles ; si l’université du Luxembourg utilise le genre inclusif. Il y a deux ans, ce nouveau venu en politique s’était déjà prononcé en faveur d’une interdiction des expressions genrées dans les écoles. Début juin, il a souhaité, conjointement avec Fernand Kartheiser, savoir s’il était encore opportun, compte tenu des déficits démocratiques au Sénégal, de miser sur des projets de développement économique dans la région.

Fernand Kartheiser critique régulièrement les politiques visant à soutenir les pays du Sud. Lors de son discours sur le budget à la fin de l’année dernière, le député de l’ADR a déclaré qu’il fallait réduire les dépenses consacrées à la coopération au développement, pour les faire passer de 1 % à 0,7 % du revenu national brut. Une guerre économique se déroulerait à nos portes, dont « on ne peut pas sous-estimer les conséquences ». C’est pourquoi il faudrait réfléchir aux dépenses publiques sur lesquelles il faudrait faire des économies. Le ministre de l’Économie du LSAP, Franz Fayot, s’est montré déçu par cette proposition, mais pas surpris : « Ce Kartheiser, tout ce qu’il dit, tout le temps ici à la Chambre, prouve que son parti est d’extrême droite. » Sur quoi le politicien de l’ADR a pris la parole avec indignation et a présenté son parti comme un rempart de la liberté d’expression et contre l’antisémitisme, l’avortement et l’euthanasie.

Le responsable politique de l’ADR ne se montre toutefois pas aussi rigoureux en matière d’antisémitisme. Le 27 juin, Fernand Kartheiser a rencontré Eric Zemmour, homme politique d’extrême droite et auteur, qui déplore que la négation de l’Holocauste ainsi que les propos antisémites et xénophobes puissent faire l’objet de sanctions. Sur Twitter, le Français a salué l’ADR comme étant « un parti qui se bat pour la sauvegarde du Luxembourg ». À ce moment-là, l’organisation de jeunesse Adrenalin se trouvait à Porto pour son université d’été. Sous la direction du président d’Adrenalin, Maks Woroszylo, des ateliers de rhétorique et de débat ont été organisés et le programme électoral du parti de jeunesse a été discuté. Il avait invité Fred Keup en tant qu’invité surprise, qui a donné une conférence sur la langue luxembourgeoise. Cet étudiant en génie mécanique, doué d’éloquence, dispose d’un excellent réseau et participe régulièrement à des rencontres internationales avec des conservateurs de droite et des extrémistes de droite. Cependant, il ne cherche généralement pas à mener des discussions nuancées. Il a déclaré au magazine Forum qu’il suffisait parfois de polariser : « Quand on nous critique sur Instagram ou Twitter, les gens se demandent qui est Adrenalin. C’est comme ça qu’ils découvrent nos profils. » En mai, RTL lui a consacré un titre : « Adrenalin veut autoriser l’usage d’armes à feu dans la sphère privée ». Le parti mère adopte une attitude similaire en matière de polémique. Le vice-président Tom Weidig a appelé sur Facebook à protester contre une lecture facultative organisée à la bibliothèque d’Esch par « Tatta Tom », une drag queen qui lit des contes de fées. 900 commentaires, dont certains étaient dénigrants, ont été postés sur la page Facebook de la bibliothèque. Pour ses réseaux sociaux, le jeune homme politique Woroszylo produit des vidéos telles que « D’Géigeklack mam Maks », dans lesquelles il se prononce par exemple en faveur des combustibles fossiles.

En effet, pour la nouvelle droite, ce n’est pas le réchauffement climatique qui menace la vie, mais la transition énergétique et la transformation écologique, qui sont interprétées comme une atteinte à la « normalité ». Ils s’opposent en particulier aux changements dans les domaines de l’alimentation, de la mobilité et des loisirs. Chaque semaine, Fred Keup et Maks Woroszylo critiquent l’interdiction des voitures à moteur thermique et des chauffages au gaz. Il serait par ailleurs scandaleux que, certains jours, aucun plat à base de viande ne soit proposé dans certaines cantines scolaires. Les analyses géopolitiques sont pratiquement absentes des arguments avancés par les responsables politiques de l’ADR ; les hausses de prix sont avant tout présentées comme des attaques du gouvernement local de centre-gauche contre la population. Par cette rhétorique, ils transforment les crises économiques et environnementales en crises identitaires et exacerbent la polarisation de la société ; on en vient à encourager les guerres de culture. Le parti est désormais bien loin de ce « Comité d’action 5/6 Pensioun fir jiddfereen », fondé en 1987, qui attirait un mélange hétéroclite de personnalités politiques, comme le syndicaliste d’Esch Aly Jaerling, l’agriculteur de Manternach Robert Mehlen et Jean Colombera, le médecin de Vichten et ancien partisan du groupe religieux Engel Albert. L’ADR est passée d’une coalition improbable à un regroupement de populistes de droite.

Le parti bénéficie à cet égard du soutien d’une partie du CSV. Sur Facebook, Marc Lies, maire membre du CSV, commente : « La Gambie a lancé une ligne, et elle a bien touché le mur ! En avant avec cette courbe verte ! » Il se réjouissait alors qu’Isabel Wiseler et Christoph Hansen (tête de liste du CSV dans le Nord) aient voté au Parlement européen contre la restauration des écosystèmes détruits. Et le député du CSV, Laurent Mosar, se vante sur Twitter avec son tweet épinglé : « Quelqu’un peut-il m’expliquer, s’il vous plaît, comment on va recharger 25 à 30 millions de voitures électriques en 2035, sans nucléaire ni charbon ? »

La semaine dernière, le président du parti des jeunes, Maks Woroszylo, a publié sur Facebook une photo de lui prise au Parlement. Fernand Kartheiser a commenté en disant qu’il allait bientôt y rester pendant les cinq prochaines années. « Fais attention aux ennemis du parti », a conseillé Roy Reding au jeune homme politique. Il faisait référence aux ennemis internes. Lui-même est entre-temps devenu un ennemi externe : avec son nouveau mouvement « Liberté – Fräiheet ! », il se présentera le 8 octobre dans toutes les circonscriptions. Le week-end dernier, il a publié sur Facebook un manifeste à moitié cuit ; il y a noté son aversion pour l’État ainsi que quelques pensées qui lui traversaient l’esprit : « Pourquoi l’État fait-il de plus en plus concurrence au secteur privé ? L’État devrait se concentrer sur ses missions essentielles ! Est-il normal que nous ne devions pas craindre une troisième guerre mondiale ? Voulons-nous une société ouverte ou fermée ? Une immigration plus facile des travailleurs ? »

La liste « Nord » de Liberté – Fräiheet ! a rapidement été complétée. Début juillet, Steve Schmitz, Guy Arend, Steve Lamberty et le vice-président de la circonscription Nord de l’ADR, Marcel Bernardy, avaient quitté le parti parce que Fred Keup et Fernand Kartheiser avaient leur mot à dire dans l’établissement de la liste du Nord. Or, selon les statuts du parti, la composition d’une liste par des membres extérieurs à la circonscription n’est pas prévue. Steve Schmitz et Guy Arend, en particulier, étaient indignés de ne pas pouvoir se présenter sous la bannière de l’ADR. Ils n’ont pas souhaité s’exprimer pour l’instant sur la question de savoir s’ils allaient rejoindre Roy Reding – mais il est fort probable que ces membres déçus soutiennent désormais le nouveau Mouvement pour la liberté. Auparavant, des tensions étaient apparues, car le président d’Adrenalin s’était prononcé en faveur de l’usage des armes à des fins d’autodéfense, tandis que Steve Schmitz, employé de la CFL, avait qualifié cette position d’ambiguë, compte tenu des critiques formulées par l’ADR à l’égard des livraisons d’armes à l’Ukraine.

Dans le nord, on est convaincu que l’ADR va perdre des voix en raison de la récente agitation autour des listes électorales. Selon certaines rumeurs, une centaine de membres auraient déjà démissionné ces dernières semaines. Mais peut-être que ces critiques aident l’ADR, car le parti aborde désormais la campagne électorale avec un profil idéologique mieux défini. Lors de la fête estivale de l’ADR début juillet, le président du parti s’est réjoui de la présence de 350 personnes. L’année dernière, ils n’étaient que 250 à venir ; cette augmentation reflète l’engouement pour l’ADR. L’ADR compte désormais environ 1 800 membres. Elle a obtenu des résultats relativement bons aux élections communales. « Chez nous, on fait sauter les bouchons de champagne », a déclaré Fred Keup au journal *Das Wort* le soir des élections en juin. Le secrétaire du groupe parlementaire, Michel Lemaire, a remporté un mandat à Klerf et, à Kayl, où l’ADR se présentait pour la première fois, un membre de l’ADR a été élu au conseil communal. Le parti a notamment réussi à conserver ses mandats à Wintger, Käerjeng, Bettembourg et Esch. À Luxembourg-Ville, Tom Weidig a fait son entrée au conseil municipal avec 2 521 voix. Cependant, lorsque Roy Reding brandit le mot « liberté », cela flatte bon nombre de ceux qui, pendant la pandémie, ont commencé à ériger leur « moi » en valeur absolue. Et ce sont précisément ces électeurs que les deux formations cherchent à séduire.