D’Land : La Commission européenne a cédé lors des négociations avec les États-Unis et a accepté un taux de droit de douane de
15 % pour ses exportateurs. Dans le même temps, elle a accepté des droits de douane de 0 % pour les produits américains, y compris dans le secteur agricole. Que pensez-vous de ce résultat ?
Charles Goerens : Je trouve cela très décevant. Mais nous étions en position de faiblesse dans les négociations – et le président américain Trump en a clairement profité.
L’ancien commissaire européen chargé du marché intérieur et des services, Thierry Breton, a averti dans plusieurs journaux européens que la prochaine humiliation infligée par les États-Unis se profilait déjà. Le géant du commerce menace d’imposer des sanctions si la loi sur les services numériques (Digital Services Act) venait à être appliquée. Comment cette ingérence des États-Unis est-elle actuellement débattue au Parlement européen ?
Les tentatives de chantage sont évidentes. Ce test de résistance approche à grands pas. Mon groupe parlementaire, et probablement aussi les socialistes et les Verts, ne seront toutefois en aucun cas d’accord pour affaiblir le règlement DSA. L’UE devrait pouvoir décider en toute souveraineté de ses règles en matière d’hygiène numérique.
« L’Occident tel que nous l’avons connu n’existe plus », avez-vous déclaré sur Radio 100,7. Serait-il envisageable d’améliorer les relations avec la Chine ?
Nous sommes confrontés au même problème avec la Chine. Elle a pratiquement rayé l’Europe de sa liste et ne nous considère plus comme un partenaire à part entière. Ce pays asiatique est tout aussi sans scrupules que les Américains et continuera à exercer une forte pression sur les marchés européens. Nous constatons d’ores et déjà qu’ils nous font chanter en jouant sur leur accès aux terres rares. Ils veulent avant tout empêcher que leurs matières premières ne soient utilisées dans la fabrication d’armes. La découverte de terres rares dans le nord de la Suède offre toutefois la possibilité de devenir indépendant de la Chine. L’époque des marchés ouverts et des volumes d’exportation importants est toutefois révolue pour l’UE.
Il y a deux semaines, vous vous êtes toutefois prononcé dans le Tageblatt en faveur d’accords avec la Chine…
Il va de soi que nous devons négocier avec la Chine. Nous sommes manifestement submergés par des voitures chinoises vendues ici à des prix de dumping. Et cette tendance s’accentue, car le marché chinois pour ses propres produits est actuellement en recul. L’Europe se trouve actuellement dans une situation difficile et précaire. Des accords permettraient de prendre des mesures correctives pour y remédier.
Voyez-vous de nouveaux partenaires potentiels sur le continent africain ?
C’est difficile. La Chine est déjà très présente sur le continent africain. Il y a six semaines, elle s’est engagée à importer des produits africains en Chine en franchise de droits de douane. Je me demande pourquoi les Européens n’ont pas fait une telle offre. Depuis des années, je plaide en faveur d’une zone de libre-échange euro-africaine.
Vous avez été ministre de la Défense. Y a-t-il des avancées dans la mise en place d’une politique de défense commune de l’UE ?
D’un point de vue macro-politique, l’Union européenne ne dispose guère de compétences pour organiser une politique de défense commune. Pendant la crise du Covid, nous avons constaté que, malgré l’absence de cadre, des possibilités d’action commune existaient néanmoins. Mais nous subissons actuellement des pressions de la part des États-Unis. L’administration Trump et son ministre de la Défense, Pete Hegseth, exigent des Européens qu’ils investissent 100 milliards de dollars aux États-Unis en échange de leur soutien dans la guerre en Ukraine.
Cela signifie qu’à moyen et long terme, il faudrait s’émanciper des États-Unis…
Et à cet égard, des coalitions existent déjà entre les États membres de l’UE, le Royaume-Uni et d’autres partenaires de l’OTAN. Le cadre ne doit donc pas se limiter à l’UE. Au sein de l’UE, la France, l’Allemagne et la Pologne doivent faire avancer la politique de défense, par exemple en harmonisant l’interopérabilité des systèmes d’armement. Il faudrait pour cela s’approvisionner davantage auprès d’entreprises européennes et moins auprès d’entreprises américaines, sinon la dépendance persistera. En effet, même une fois le F-35 entièrement payé, le contrôle de l’appareil reste entre les mains des États-Unis. Je peux toutefois difficilement imaginer, à l’heure actuelle, une stratégie de défense européenne indépendante et une structure de commandement entièrement en dehors de l’OTAN, car les conditions-cadres font défaut, ce qui rend tout de même difficile de s’affranchir des États-Unis. Nous n’en sommes qu’au tout début.
N’y a-t-il pas également un danger au sein même de l’UE : celui de voir Marine Le Pen et Alice Weidel se promener au volant de nouveaux chars d’assaut dans cinq ans ?
Les risques s’ajoutent à cela.
L’influence des populistes de droite et des extrémistes de droite s’est renforcée au Parlement européen. Comment y sont-ils parvenus ?
Malgré tout le brouillard qui s’installe actuellement, une chose est claire : le glissement vers la droite au Parlement européen va se poursuivre. C’est désormais une réalité préoccupante. Ce n’est pas tant la proportion numérique des populistes de droite et des extrémistes de droite qui pèse, mais plutôt leur action coordonnée. En particulier au sein des commissions chargées de l’égalité des droits et de la politique de développement, une majorité vote contre la politique telle qu’elle a été définie par la Commission européenne. Certains membres du PPE votent désormais aux côtés de l’extrême droite. « Déi Rietsextrem » n’attendent que cela pour faire voler en éclats la coalition Von der Leyen.
Ils ont eux aussi déjà été confrontés à cette stratégie. En juin, un rapport d’initiative sur la politique de développement, rédigé par des responsables du PPE, des conservateurs de droite et des extrémistes de droite, a été rejeté à la veille d’une conférence de l’ONU.
Comme Manfred Weber, président du parti et du groupe parlementaire du PPE, considère que la commission du développement est moins importante, il n’y a pratiquement aucune réaction lorsque l’on s’écarte de la ligne officielle de la Commission. Ce n’est toutefois pas encore le cas, par exemple, au sein de la commission du commerce.
L’ambiance au Parlement européen a-t-elle globalement changé ?
Oui, elle a beaucoup changé. Le ton a changé. L’influence de l’ extrême droite ne se limite plus à de simples formules toutes faites. Elle se manifeste de manière organisée et structurée. On aurait dû mettre en place un conseil de coalition capable de lutter contre ces problèmes au sein des commissions parlementaires et, si nécessaire, de les résoudre avec les présidents des groupes parlementaires. Le prochain test de résistance pour le Conseil approche également, alors que le « cadre financier pluriannuel » doit désormais être négocié.
Qu’en est-il au sein de votre propre parti, Renew Europe ? Est-il lui aussi en train de se transformer ? En tout cas, l’équivalent belge du DP, le MR en Wallonie, s’est taillé une place dans les gros titres populistes sous la houlette de son président, Georges-Louis Bouchez. Au sein du FDP allemand, cette tendance s’est également manifestée sous la direction de Christian Lindner.
En ce qui concerne l’article 2 du traité de Lisbonne, nous sommes d’accord : il faut respecter les valeurs que sont la liberté, la démocratie, l’État de droit et la protection des droits de l’homme. C’est pourquoi nous adoptons également une position claire vis-à-vis de la Hongrie. Renew Europe se compose toutefois de nombreux partis, dont certains sont de petite taille, et il n’est pas toujours facile de trouver un dénominateur commun. Le défi porte avant tout sur des questions institutionnelles. Les Scandinaves se montrent réticents à l’idée d’une intégration plus poussée ; la structure actuelle leur suffit.
Et en matière de politique commerciale ?
Certains collègues de Renew sont favorables à une coopération avec le groupe des Conservateurs et Réformistes européens (ECR), car celui-ci défend des principes libéraux sur le plan économique. Je suis toutefois opposé à une telle coopération, car l’ECR s’efforce systématiquement de faire basculer la Commission von der Leyen davantage vers la droite dans certains domaines.
Ce week-end, l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a publié une tribune dans plusieurs journaux, dans laquelle il se prononce une nouvelle fois en faveur d’investissements massifs dans le marché intérieur de l’UE. Notamment pour se protéger contre la guerre commerciale avec les États-Unis. Où en sont ces investissements ?
Renew Europe insistera fortement pour que l’on examine le potentiel d’investissement au sein de l’UE. Draghi propose un investissement annuel de 800 milliards d’euros, notamment dans la numérisation, les nouvelles technologies et les énergies renouvelables. La Commission s’étant engagée auprès de Trump à investir 500 milliards par an aux États-Unis, la question se pose désormais : quelle marge de manœuvre reste-t-il pour le marché européen ? Il faut clarifier ce point.
Vous êtes favorable à la ratification de l’accord avec le Mercosur. En tant qu’agriculteur, vous savez que cet accord commercial a un certain coût pour l’agriculture européenne.
Dans un monde où de nombreux acteurs plaident en faveur d’un commerce sans cadre réglementaire, l’Union européenne aurait tout intérêt à conclure un accord assorti de règles – même si cet accord présente des faiblesses. Les importations de viande en provenance d’Amérique du Sud constituent en effet un fardeau pour les agriculteurs européens. L’UE doit donc prévoir une enveloppe financière pour compenser une éventuelle chute des prix. Le véritable défi pour l’agriculture n’est toutefois pas l’accord avec le Mercosur, mais un éventuel élargissement de l’UE. L’Ukraine, en particulier, rendrait la PAC insoutenable. D’ores et déjà, les céréales ukrainiennes font baisser les prix dans l’UE. Dans ce cas, une stabilisation du marché intérieur ne pourrait être obtenue que par une politique d’exportation agressive.
Les marchés africains ne devraient pas s’en réjouir…
Pour les marchés africains, la Russie est déjà le principal concurrent. L’UE pourrait aider l’Ukraine à préserver les circuits commerciaux dont elle dispose déjà sur le marché africain. Sur les marchés émergents, où la classe moyenne ne cesse de s’étoffer, la demande va de toute façon augmenter.
La semaine dernière, l’ancien président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a fait l’objet de critiques suite à un article publié par la plateforme d’investigation Follow the Money, qui dénonçait son rôle de conseiller spécial. Le média a critiqué le fait que des réunions manquant de transparence se tiendraient dans son bureau à Bruxelles.
Je trouve tout ce cirque autour de ce poste absolument ridicule. Juncker est l’un des plus grands Européens ; la Commission actuelle bénéficie de son expertise. À l’été 2018, il a mené avec succès des négociations avec le président Trump. Surtout ces dernières semaines, alors que de nouvelles négociations avec les États-Unis s’annonçaient, la Commission devrait être reconnaissante d’avoir à ses côtés un conseiller tel que Juncker. Et il le fait à titre bénévole.
Les critiques portaient plutôt sur des rencontres avec des responsables politiques et des diplomates de haut rang issus de pays non membres de l’UE, susceptibles d’exercer une influence sur lui.
Je connais suffisamment bien Jean-Claude Juncker pour savoir qu’il ne souhaite en aucun cas nuire à l’Europe.
À la mi-mai de l’année dernière, une majorité DP-CSV a rejeté une motion visant à reconnaître l’État de Palestine. Votre co-tête de liste pour les élections européennes, Amela Skenderovic, s’est montrée déçue. Vous avez alors déclaré que la jeunesse était impatiente. Quelle est aujourd’hui votre position et celle de votre parti sur cette question ?
Je suis favorable à la solution à deux États, telle qu’envisagée par l’ONU en 1947. Cependant, l’axe Trump-Netanyahou actuel laisse peu d’espoir quant à la réalisation de cet objectif. Il faudrait que des négociations internationales soient engagées afin de définir des garanties de sécurité tant pour un État palestinien que pour Israël. Alors que certains affirment que la reconnaissance de l’État palestinien reviendrait à faire un cadeau au Hamas, d’autres soutiennent que la création d’un État palestinien est une condition préalable pour couper l’herbe sous le pied du Hamas. Je me range du côté de ce dernier argument. La solution à deux États devrait conduire à davantage de stabilité, car l’une des conditions de la création d’un État palestinien est l’exclusion du Hamas du gouvernement.
Et quelle est la position de votre parti ?
Le ministre des Affaires étrangères Xavier Bettel se montre depuis quelque temps plus ouvert à la solution à deux États. Dans la perspective de l’Assemblée générale des Nations unies qui se tiendra dans la deuxième quinzaine de septembre, le débat va connaître un nouvel élan. Malheureusement, l’Europe n’a guère de poids sur cette question.
Il y avait un autre point sur lequel vous et le ministre des Affaires étrangères Bettel aviez des opinions divergentes. Fin février, après le déclenchement des conflits dans l’est du Congo, vous vous êtes prononcé au Parlement européen en faveur de sanctions contre le Rwanda. M. Bettel, en revanche, s’est d’abord opposé à ces sanctions. Comment ces divergences ont-elles pu surgir ?
La position de Xavier Bettel était plus nuancée. Il souhaitait reporter de quelques jours la décision concernant l’éventuelle imposition de sanctions à l’encontre du Rwanda ; il n’était pas opposé par principe à ces sanctions.
En tout cas, vous et M. Bettel figurez tous deux parmi les trois personnalités politiques les plus populaires. Contrairement au vice-Premier ministre, vous êtes moins présent sur la scène publique. Comment expliquez-vous votre grande popularité ?
Peut-être parce que la campagne électorale européenne n’est pas si lointaine.
Charles Goerens est né le 6 février 1952 à Ettelbruck. Après des études en sciences agronomiques, il a adhéré au Parti démocratique (DP). En 1979, cet homme politique originaire du Nord a été élu à la Chambre des députés ; trois ans plus tard, il est devenu pour la première fois député européen. Au sein du gouvernement Juncker-Polfer, il s’est vu confier en 1999 les fonctions de ministre de la Coopération au développement et des Affaires humanitaires, de la Défense ainsi que du ministère de l’Environnement. Depuis 2009, il est à nouveau député au Parlement européen.