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Institutions et démocratie 9 min de lecture

L’esprit du compromis et de la conciliation

Le Premier ministre Luc Frieden tente une approche tripartite. Mercredi, il s'est attiré les foudres de l'UEL

Article paru dans Édition juillet 2025
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L’esprit du compromis et de la conciliation
« C'est une bonne chose que nous discutions ensemble. » Le Premier ministre Luc Frieden avant la réunion de mercredi © Olivier Halmes

Luc Frieden n’apprécie guère les réunions tripartites. Pourtant, la mise en scène de cette rencontre entre huit ministres, l’organisation faîtière des employeurs UEL et les trois grands syndicats OGBL, LCGB et CGFP était celle d’une réunion tripartite. Avec l’arrivée solennelle des participants. Avec la grande porte noire du ministère d’État, qui est restée fermée pendant onze heures. Avec la brève conférence de presse jeudi à deux heures du matin et la confidentialité convenue concernant les détails de la réunion.

Les réunions tripartites doivent toutefois être préparées. Ce n’était pas le cas de la réunion de mercredi, qui a duré onze heures. Elle a surtout servi à protéger le Premier ministre de tout préjudice. Si les syndicats ou l’UEL avaient quitté la réunion ou si le gouvernement l’avait interrompue, il n’aurait pas été exclu que l’OGBL et le LCGB préparent une grève générale pour l’automne. Luc Frieden, qui aime se vanter de posséder des qualités de leadership exceptionnelles, aurait alors pu passer pour un dirigeant qui ne maîtrise plus rien.

À la fin de la réunion, il a tenté de donner l’impression qu’il maîtrisait la situation. Les syndicats ont reçu l’assurance que le gouvernement n’envisageait pas de leur retirer le droit exclusif de conclure des conventions collectives et des accords d’entreprise. Le contenu des conventions et des accords ne devrait pas non plus être édulcoré. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour se douter que cet engagement a coûté cher au gouvernement. L’accord de coalition stipule en effet que la cogestion dans les entreprises sera modernisée, de sorte que les syndicats ne devront plus nécessairement jouer un rôle à l’avenir. Négocier avec des délégués du personnel « neutres » est une revendication de longue date des organisations patronales. En 1935, l’Écho de l’industrie, organe de la Fedil, affirmait que les représentants des travailleurs élus au sein des entreprises comprenaient mieux que les responsables syndicaux le marché sur lequel une entreprise évolue, ainsi que ses possibilités et ses difficultés. En 1939, le Tageblatt rapportait que des entreprises artisanales refusaient de négocier avec des syndicalistes : cela revenait selon elles à une « ingérence d’éléments étrangers à l’entreprise et ignorants de son fonctionnement ».

L’OGBL et le LCGB avaient déclaré que le maintien du droit exclusif de négociation constituait une « ligne rouge ». Si le gouvernement ne cédait pas sur ce point, « nous partirons », avait menacé la présidente de l’OGBL, Nora Back, avant la réunion de mercredi. La nouvelle selon laquelle le gouvernement s’était engagé à ne rien changer au « statu quo » a filtré assez tôt auprès des journalistes qui attendaient dans la salle de presse de la Direction de la coopération. Selon les informations de Land, cet engagement envers les syndicats n’était toutefois pas encore confirmé tard dans la nuit. Dans le même ordre d’idées, le président de l’UEL, Michel Reckinger, n’y a vu à la fin de la réunion qu’un simple « avis » du gouvernement. Et il a souligné que ce n’était pas « notre avis ». L’organisation faîtière des employeurs considère ce point comme faisant partie du « paquet » qui doit faire l’objet de nouvelles négociations lundi.

Mais la pression sur Luc Frieden n’avait cessé de s’intensifier. Le fait qu’il ait annoncé haut et fort, dans son discours sur l’état de la nation du 13 mai, que la durée de cotisation pour bénéficier d’une retraite anticipée allait être allongée ne l’a pas seulement fait chuter à la huitième place du classement de popularité du « Politmonitor ». Cela a également fourni aux syndicats du secteur privé le thème mobilisateur pour leur manifestation du 28 juin. S’il s’était tu sur la question des retraites lors du discours sur l’état de la nation, il aurait très probablement pu gouverner sans tenir compte de l’OGBL et du LCGB. Mais face aux 14 000 à 22 000 participants à la manifestation, il s’est retrouvé sur la défensive. Son partenaire de coalition, le DP, a publiquement préconisé un « dialogue social de proximité ». Lundi, lors de la conférence de presse du DP consacrée au bilan parlementaire, le président du groupe parlementaire Gilles Baum a qualifié le dialogue social d’« un des atouts les plus importants pour le développement économique et une bonne cohabitation ». Lors de la réunion de mercredi, selon des informations du Land, les ministres du DP ont joué un rôle décisif pour que la « ligne rouge » des syndicats ne soit finalement pas franchie. Le fait que Xavier Bettel ait déclaré avec entrain, à deux heures du matin, qu’il n’y avait « pas de lune de miel » entre le CSV et le DP, mais que le mariage était solide, tandis que Luc Frieden, debout à ses côtés, lançait : « Là, je ne peux qu’être d’accord avec le vice-Premier ministre », était révélateur. Frieden a réagi aux propos de Bettel. Comme si ce dernier était le chef. En tout cas, l’espace d’un instant.

Pourtant, le CSV et le DP s’étaient bien sûr mis d’accord pour « moderniser » le Luxembourg. Ils défendaient ensemble une approche politique censée être favorable aux entreprises, et Luc Frieden ne parlait pas en son nom propre dans son discours d’investiture prononcé le 23 novembre 2023, lorsqu’il a proclamé ce credo : si une entreprise se porte bien, ses propriétaires, ses employés et le pays tout entier s’en portent bien. L’approche de modernisation prévue dans l’accord de coalition, allant des modifications apportées aux conventions collectives au travail dominical dans le commerce de détail, vise à rattraper ici ce qui a été fait depuis longtemps dans d’autres pays de l’UE. Ailleurs, l’ère de la social-démocratie et du partenariat social a pris fin dans les années 80 et 90. Si le Luxembourg peut donner l’impression que cette ère perdure, c’est grâce aux recettes fiscales élevées provenant des bénéfices des banques et des Soparfi, ainsi qu’à la taxe d’abonnement prélevée sur l’industrie des fonds d’investissement. Le CSV et le DP ont convenu de démanteler la social-démocratie, dans la mesure où cela serait applicable. C’est ce que l’UEL souhaite depuis longtemps et qu’elle croyait à portée de main avec le président de la Chambre de commerce au poste de Premier ministre. Les tensions que cela a engendrées ont été visibles mercredi lors de la poignée de main entre le président de l’UEL, Michel Reckinger, et le président du LCGB, Patrick Dury.

« Il n’y a pas de dossier ! », a insisté Reckinger jeudi matin. L’UEL considère la représentativité des syndicats comme faisant partie d’un « ensemble ». Il ne faut pas s’attendre à ce que le gouvernement fasse marche arrière lors du deuxième cycle de négociations qui aura lieu lundi. Mais les représentants patronaux mettront tout en œuvre pour que le gouvernement leur verse une somme conséquente en contrepartie de ce qu’il a promis aux syndicats. Ils exigeront un prix en matière de retraites, sujet sur lequel les discussions de mercredi n’ont pas encore abouti. Probablement aussi sur l’organisation du temps de travail, qui a été transférée au Comité permanent de l’emploi (CPTE), au sein duquel l’OGBL et le LCGB ont mis fin à leur politique de la chaise vide. Peut-être aussi sur les horaires d’ouverture dans le commerce de détail.

Jeudi, à la Chambre des députés, Luc Frieden a eu quelque peu de mal à faire passer la concession faite aux syndicats comme faisant partie intégrante de son projet de modernisation. « Nous avons besoin d’une économie qui fonctionne, qui crée de la richesse et des emplois. » Tous les éléments susceptibles de moderniser l’économie n’ont pas été abordés lors de la réunion de mercredi, mais chaque aspect de cette modernisation nécessite « le dialogue social ». Le Premier ministre ne proclame plus depuis longtemps que c’est finalement le gouvernement qui décide. Au lieu de cela, dans sa déclaration gouvernementale prononcée après la réunion tripartite – qui ne devait pas porter ce nom –, il s’est engagé en faveur de « l’esprit du compromis et de l’écoute ». Il a déclaré avoir pris bonne note de ce qui avait été dit « dans la rue » et au Parlement.

La position de Luc Frieden est affaiblie. On pouvait s’attendre à ce que l’opposition saisisse l’occasion pour régler ses comptes, sur le plan rhétorique, avec le Premier ministre. Mais des critiques à peine voilées sont également venues des groupes parlementaires de la majorité. Le président du groupe parlementaire du CSV, Marc Spautz, a félicité M. Frieden pour ses engagements envers les syndicats. Ceux-ci constituent « une bonne base pour la suite des discussions ». La paix sociale ne peut pas être « décrétée d’en haut ». « Il ne peut pas s’agir uniquement de faire valoir son point de vue », a-t-il ajouté, en précisant peut-être par mesure de prudence « à titre personnel ».

Gilles Baum, président du groupe parlementaire du DP, a déclaré sans sourciller à Luc Frieden que « le gouvernement précédent » avait « traversé de très graves crises », et a qualifié le dialogue social d’« atout majeur dans notre jeu de cartes lorsqu’il s’agit de l’attractivité du pays ».

La question était là : Luc Frieden est-il capable de mener des négociations tripartites ? D’autant plus que Marc Spautz a qualifié à deux reprises la réunion de mercredi de « tripartite », peut-être parce que ce terme lui est plus familier qu’au Premier ministre. L’opposition n’en est pas certaine. Le député du LSAP, Georges Engel, a reproché à Frieden son incapacité à reconnaître ses erreurs, comme il l’a fait sur RTL le soir du 28 juin. Sam Tanson, des Verts, a déclaré : « Vous avez désormais jusqu’à lundi pour préparer le terrain. » La situation n’est pas encore tirée d’affaire : tout reste flou concernant les retraites et le travail le dimanche. Il en va également de la crédibilité du gouvernement. Qui aurait cru que Luc Frieden se ferait dire une chose pareille ? Lui qui avait pourtant affirmé pendant la campagne électorale être le mieux placé pour savoir ce qu’est le « leadership ».