Quartier de la gare à Luxembourg, mercredi à 18 h 10 : sous un auvent du Centre socié-
taire, situé dans la rue de Strasbourg, deux sans-abri se tiennent debout et saluent tous les passants. Cela n’est peut-être pas sans raison, car c’est dans une grande salle du Centre que doit débuter à 18 h 30 la réunion publique avec le ministre de la Police Henri Kox (Verts) et la maire du DP, Lydie Polfer. Il y a deux mois, Mme Polfer avait annoncé que l’issue de cette réunion déterminerait si le conseil communal autoriserait à nouveau des sociétés de sécurité privées à patrouiller dans la ville. Sur la rue de Strasbourg, la présence policière est visible. Trois agents se tiennent à portée de vue, ainsi qu’un fourgon de police. Un dispositif judicieux pour le ministre, qui devra sans doute faire face à de nouvelles critiques d’ici peu.
Le fait que Lydie Polfer n’arrive que deux minutes avant le début de la réunion est peut-être dû à son emploi du temps. Ou bien elle montre ainsi qui va dominer la table, à savoir elle-même. Cet événement revêt bien sûr un caractère politique. Depuis un an, Lydie Polfer est à la tête d’une campagne en faveur de la loi et de l’ordre menée par le conseil communal du DP/CSV. Il ne faut pas laisser le terrain à l’ADR, et si cela renforce le DP et le CSV face aux Verts, tant mieux.
Au fond de la salle, une banderole proclame « Non à la ghettoïsation ! ». Lydie Polfer abonde dans ce sens : « Ces incivilités ! », se plaint-elle. « Cette présence de dealers dans la rue, jour et nuit ! Et quand on parle de dealers, on pense aussi aux consommateurs et à ce qu’ils laissent derrière eux. » Et puis, il y a les entrées d’immeubles : « Que les gens et leurs enfants doivent enjamber d’autres personnes pour entrer chez eux, c’est vraiment insupportable. » Le ministre aurait « aujourd’hui l’occasion de montrer ce qu’il a fait. Et peut-être de nous donner un nouveau calendrier ». Car son prédécesseur, François Bausch, avait déjà promis davantage de policiers il y a deux ans.
La salle peut accueillir 450 personnes ; selon les informations fournies par la ville, 350 se sont inscrites. Certains lancent des « Bouh ! » à mi-voix quand Henri Kox se lève. Il avoue : « Ce n’est pas facile de se rendre à un événement qui traite des incivilités. » Il se met ainsi sur la défensive, d’où il ne parviendra plus à sortir pendant le reste de la soirée. « Pas seulement des incivilités ! », lui crie-t-on. « Des agressions brutales… », se corrige Henri Kox. « C’est grave ! », lui répond-on.
Kox, ancien enseignant et pionnier de l’énergie solaire, fait partie de ces Verts qui préfèrent débattre avec des personnes partageant les mêmes idées et qui ont du mal à convaincre dans une salle où beaucoup pensent et ressentent les choses tout à fait différemment. Kox souligne l’importance de la présence et de la proximité de la police avec les citoyens, et assure que « ces incivilités et ces brutalités ne doivent pas être tolérées ». Mais il énumère ensuite une série de problèmes. Il souligne que la base juridique de la vidéosurveillance n’est pas satisfaisante et qu’un concept global est en cours d’élaboration. La sécurité relève de toute façon d’une approche « holistique et nationale ».
Le ministre n’aurait-il pas pu rappeler l’initiative de son prédécesseur visant à recruter 200 nouveaux policiers par an entre 2020 et 2023, et au fait que cela avait bien fonctionné en 2020 et, espérons-le, cette année également, s’il n’avait à proposer que le projet de loi sur l’« expulsion » approuvé il y a quatre semaines par le Conseil d’État. Grâce à cela, dit-il, la police disposerait « des moyens de débloquer les entrées d’immeubles ». Cependant, « ces personnes ne savent souvent pas où aller, elles n’ont pas de domicile ». Le Luxembourg est un État de droit. « Nous ne pouvons pas enfermer des personnes pour la simple raison de leur présence. » À l’avenir, cependant, la police pourra les « mettre sur le côté », c’est-à-dire « les repousser de quelques mètres ».
L’expulsion constitue un succès politique pour Lydie Polfer. « Je pars du principe que ce projet de loi sera adopté », a-t-elle déclaré dans son introduction à l’assemblée. Cela dit, la question de savoir où placer les personnes expulsées est tout à fait légitime et difficile à trancher. La bourgmestre se garde bien d’y revenir. Ce n’est pas le moment de nuancer sa propre position en public. D’autant plus que les citoyennes et citoyens présents dans la salle approuvent sans doute tous le fait que le conseil des échevins s’engage ainsi en faveur de la sécurité dans le quartier de la gare.
Les positions et les états d’esprit de ceux qui prennent la parole sont également variés et tendus. Polfer doit exhorter son collègue de parti Patrick Reisdorff à « s’exprimer dans un ton qui expose les faits et à s’abstenir de toute attaque personnelle ». Reisdorff, entrepreneur et dernier élu sur la liste du DP lors des élections municipales de 2005, estime que ce n’est pas seulement le ministre de la Police qui devrait « avoir honte », mais aussi le parquet : « Ils n’enquêtent pas ! » Ce qui déclenche une grande ovation dans la salle et vaut à Reisdorff une ovation debout.
Un jeune homme corpulent dit représenter 30 autres habitants de Gar. Il est prêt à prendre les choses en main : la police passerait devant les dealers et les bagarres sans intervenir. « Moi-même, si je dis une fois à un dealer devant chez moi de dégager, puis une deuxième fois, après ça, ça va mal finir. » Le jeune homme réclame une loi « comme en Suisse : celui qui a été condamné là-bas n’a plus le droit d’y entrer ! »
Toutes les interventions ne vont pas dans ce sens. Mais des membres des Verts font également état de problèmes de sécurité : Fabiana Bartolozzi, restauratrice et ancienne conseillère municipale, ne se sent « pas à l’aise » dans la rue après 20 heures « sans mon chien ». Elle aimerait savoir comment la police s’est « organisée » pour être désormais « plus visible », car « entre 17 h et 23 h, je ne la vois pas ». Jean-Marc Cloos, psychiatre et expert en toxicomanie, soupçonne que le milieu actuel des dealers dans le quartier de la gare soit délibérément toléré : si on le combattait, un milieu peut-être plus agressif prendrait le relais ; c’est pourquoi la police ne réagit pas. « Vous ne nous le direz bien sûr pas ce soir, mais je suis convaincue que c’est le cas. »
Une dame âgée se souvient de l’époque où le quartier comptait encore quatre cinémas et où il y avait « plus d’animation ». Elle aimerait au moins voir s’installer « d’autres » restaurants, ce qui attirerait alors « d’autres gens ». Un autre habitant voit là l’œuvre du crime organisé et met en garde contre le risque que des habitants « radicalisés » ne créent des milices. Le gérant d’un immeuble commercial rapporte avoir dépensé 200 000 euros en agents de sécurité privés au cours des 26 derniers mois. « On ne peut pas s’en passer. »
Le directeur de la police Philippe Schranz rétorque que, malgré les problèmes d’effectifs, la police fait « de son mieux ». Le parquet défend lui aussi sa position. La procureure générale Martine Solovieff juge « inacceptable » l’affirmation selon laquelle le parquet ne mènerait pas d’enquêtes. Elle dresse le bilan des procès-verbaux, des arrestations et des enquêtes et recommande avec fermeté : « Lisez notre rapport annuel, il est en ligne ! » Le procureur général adjoint Georges Oswald explique que la justice est le dernier maillon d’une chaîne d’actions complète. « Si l’on veut renforcer la police, il faut également développer les autres institutions, sinon la police travaille pour rien ! » Un fonctionnaire du ministère de l’Immigration s’insurge contre l’insinuation selon laquelle il n’y aurait pas d’expulsions depuis le Luxembourg : le centre de rétention de Findel serait déjà trop petit, c’est pourquoi deux autres structures seraient en cours de construction. Un fonctionnaire du ministère de la Santé est également présent, mais ne prend jamais la parole. Or, la drogue et le sans-abrisme relèvent bien sûr aussi de la santé publique.
Contrairement à ce qui avait été annoncé précédemment, Lydie Polfer ne s’est exprimée que brièvement sur la question des services de sécurité. Elle a indiqué que les agents de sécurité étaient encore en service sur les marchés de Noël, mais qu’ils ne l’étaient plus ailleurs depuis le 15 novembre. « On verra bien », a-t-elle ajouté.
Certains dans la salle s’attendaient à mieux. Quelqu’un s’écrie qu’une « révolution » est nécessaire. « Si la police ne le fait pas, on le fera nous-mêmes ! » Le visage de Lydie Polfer se fige un instant. Lorsque l’orateur poursuit en affirmant que la prostitution est apparue en 2011 et les dealers en 2015, la maire se ressaisit et lui donne raison : « Le conseil des échevins partage cet avis. C’est pourquoi nous sommes ici aujourd’hui. » Les 200 policiers actuellement en formation à l’école de police ne seront opérationnels que dans un à deux ans. « Personne dans cette salle n’accepte que nous devions attendre aussi longtemps », affirme Mme Polfer. Des applaudissements retentissent. « C’est pourquoi nous devons trouver une solution ensemble. »
Elle ne précise pas à qui exactement elle fait référence lorsqu’elle parle de « tous ensemble ». Mais c’est peut-être aussi à cause de son constat selon lequel il existerait un « grand malaise » que des revendications telles que « Les dealers et les prostituées au Parking Bouillon ! » et « Les sans-abri hors de la rue de Strasbourg ! » se font désormais entendre. Le jeune homme qui appelait de ses vœux une « révolution » reproche au ministre de l’Intérieur son « laxisme ». Un autre exige sur-le-champ un vote sur le maintien du recours aux sociétés de sécurité. L’orateur qui a mis en garde contre les milices s’y oppose énergiquement.
Lydie Polfer renonce finalement à faire un bilan politique de la soirée. Henri Kox se montre concis. Il se contente d’affirmer qu’il comprend « l’émotion » suscitée et promet de se prêter à nouveau à un tel débat dans un an. À la sortie, le ministère de l’Intérieur distribue des tracts contenant des liens Internet permettant de consulter les informations.