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Institutions et démocratie 13 min de lecture

Un vent de changement

Dan Kersch se sent trop vieux pour continuer à occuper un poste de ministre. Romain Schneider aussi. Jean Asselborn, quant à lui, ne peut que rire de tout cela. Et Paulette Lenert, très populaire dans les sondages, se retrouve désormais un peu isolée.

Article paru dans Édition septembre 2021
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Déjà-vu Avant qu’Étienne Schneider (LSAP) ne quitte le gouvernement début 2020, parce qu’il voulait retrouver sa vie d’avant, il a organisé une conférence de presse au cours de laquelle il a une nouvelle fois fait part au public de ses prétendus succès et mérites en tant que ministre de l’Économie et vice-Premier ministre. Le successeur de Schneider au poste de vice-Premier ministre n’en est sans doute pas encore là, mais mercredi, le ministre du Travail Dan Kersch (LSAP) a dressé un bilan du chômage partiel, dont lui et le gouvernement avaient assoupli les conditions pour les entreprises au début de la crise du coronavirus, et a présenté trois projets de loi visant à renforcer les droits des salariés et qui pourraient être adoptés par le Parlement dès cette année. Dan Kersch fêtera ses 60 ans le 27 décembre ; lundi, il avait annoncé sur RTL Radio qu’il ne se présenterait pas comme tête de liste de son parti en 2023 et qu’il ne briguerait plus de poste ministériel. Il n’a toutefois pas précisé s’il démissionnerait prématurément de ses fonctions au sein du gouvernement. Si cela devait se produire, le LSAP perdrait son deuxième vice-Premier ministre au cours d’une même législature.

Des rumeurs à ce sujet circulaient déjà depuis un certain temps, c’est pourquoi l’annonce de Kersch n’a pas surpris tout le monde. Le moment choisi, en revanche, a tout de même surpris. Il reste tout de même encore deux ans avant les élections ; en annonçant son retrait, Kersch a désormais lancé un débat public sur la candidature de tête au sein du LSAP et a, pour l’instant, laissé une large place aux spéculations. Interrogé mercredi par le journal Land, il a justifié cette décision en expliquant que le 15 novembre (soit dans près de deux mois) se tiendra un congrès extraordinaire de son parti, au cours duquel doit être adoptée une modification des statuts visant à ouvrir non seulement la présidence du parti, mais aussi la candidature de tête à un tandem. Bien que ce congrès doive porter davantage sur des formalités que sur des questions de personnel, M. Kersch a déclaré avoir voulu montrer clairement, par son annonce, qu’il ne se présenterait pas en cas de double tête de liste.

L’annonce précoce de son départ pourrait toutefois également laisser entendre que Kersch souhaite quitter son poste de ministre avant même les élections, afin de laisser la place à un(e) successeur(e) potentiel(le). Un poste de ministre confère aux responsables politiques une notoriété et une visibilité nettement supérieures à celles d’un mandat de député ou de conseiller communal. Le président du groupe parlementaire Georges Engel, dont la position au sein du LSAP n’est pas sans susciter la controverse, est déjà pressenti comme successeur potentiel, mais comme son parti « réserve toujours des surprises » en matière de nominations, une personnalité issue d’un autre milieu politique, à l’instar de Paulette Lenert, pourrait également entrer en ligne de compte, a déclaré un Kersch de bonne humeur lors de la conférence de presse de mercredi. Au sein du parti, on cite régulièrement les noms de jeunes politiciens tels que Ben Streff (26 ans), conseiller communal à Junglinster et président de la circonscription électorale de l’Est, ou Max Leners (28 ans), avocat et expert en logement du LSAP, qui n’occupe certes encore aucun mandat, mais est membre de la direction du parti et secrétaire de la Fondation Robert Krieps, proche du LSAP. Kersch lui-même a évoqué mercredi le nom de Tina Koch (43 ans), infirmière et présidente de la circonscription Nord. La présidente des Femmes socialistes, Maxime Miltgen (28 ans), est également considérée comme une jeune politicienne susceptible d’intégrer le gouvernement.

Protégée En faisant cette annonce, Dan Kersch a toutefois également accru la pression politique sur son ancienne protégée, Paulette Lenert. La ministre de la Santé, qui arrive en tête des sondages électoraux depuis mi-2020 et qui est depuis lors célébrée au sein du LSAP comme une nouvelle étoile montante, n’a jusqu’à présent jamais clairement indiqué si elle comptait effectivement se présenter pour la première fois aux élections législatives de 2023. Cette nouvelle venue, qui a passé la majeure partie de sa carrière professionnelle en tant que juge et haute fonctionnaire et qui n’a rejoint le LSAP qu’après les élections de 2013, n’était jusqu’à présent pas certaine que la politique soit vraiment faite pour elle (cf. d’Land du 05/02/2021). Elle n’a pas répondu cette semaine à une question posée à ce sujet par le journal d’Land.

En évoquant son âge avancé et la demande du LSAP, rejetée à une large majorité lors du référendum de 2015, visant à limiter à dix ans la durée du mandat des membres du gouvernement, Kersch a toutefois également accru la pression sur le ministre des Affaires étrangères Jean Asselborn, qui a tout de même près de 13 ans de plus que lui et siège au gouvernement depuis 17 ans. L’annonce surprise faite mercredi par le ministre des Affaires sociales Romain Schneider, selon laquelle il ne se représenterait pas aux élections de 2023, devrait avoir encore accru la pression sur Asselborn. Des rumeurs selon lesquelles Schneider, qui n’aura 60 ans qu’en avril prochain, souhaiterait démissionner avant même les élections afin de céder son poste à Claude Haagen, député et maire de Diekirch, presque du même âge que lui, circulent déjà depuis des mois. Interrogé à ce sujet, le président du parti, Yves Cruchten, dément certes que d’autres changements gouvernementaux soient à prévoir dans les portefeuilles du LSAP, mais le mécontentement gronde au sein du parti. Selon le LSAP, les ministres qui mènent leur mandat à son terme devraient se représenter aux élections. Ceux qui ne souhaitent pas se représenter devraient offrir à un successeur potentiel la possibilité de se positionner suffisamment tôt. C’est également l’avis du ministre des Affaires étrangères, qui se montre toutefois peu impressionné : il est actuellement occupé par la question afghane et n’a pas suivi de très près les discussions concernant Kersch, explique Asselborn au Land. Il a en tout cas été élu par les citoyennes et citoyens et compte bien mener son mandat à terme ; il se représentera également en 2023, souligne Jean Asselborn, qui a longtemps été en tête de tous les sondages et n’a été relégué à la deuxième place par Lenert qu’en juin 2020.

Bibel Quel était donc l’objectif de Kersch avec cette annonce ? Pourquoi n’a-t-il pas attendu l’année prochaine pour refuser la tête de liste ? Selon des sources internes au parti, Kersch avait bel et bien l’ambition de mener la campagne électorale du LSAP en 2023. Il y a encore quelques semaines, il aurait sollicité le soutien de divers organes du parti pour sa candidature. Cependant, il se serait heurté partout à un refus. À l’instar de Frank Engel avant sa démission de la présidence du CSV, Kersch s’est comporté ces derniers mois en franc-tireur et était devenu « incontrôlable » pour son parti. Sa demande d’instauration d’une taxe « Covid » n’avait pas été concertée avec le parti et n’a été soutenue ni par Paulette Lenert ni par d’autres membres du parti. Même l’« éminence rouge » Alex Bodry la jugeait irréalisable. Certes, une telle taxe avait fait l’objet de discussions au sein des instances du LSAP, mais elle n’était pas encore mûre pour être décidée lorsque Kersch l’a rendue publique. Plutôt qu’un débat sur une taxe « corona » vague, certains socialistes auraient souhaité une discussion sur une imposition plus forte des revenus élevés ou des grandes fortunes. Kersch a également mis ses partenaires de coalition, le DP et les Verts, dans l’embarras avec son initiative prématurée. De nombreux éléments laissent penser que la direction du parti a tenté, ces dernières semaines, de ramener le vice-Premier ministre à la raison en matière de coalition. Cela expliquerait également pourquoi, mercredi, en réponse à une question anodine sur une réforme prévue dans le programme de coalition, il a rétorqué avec ironie que l’accord de gouvernement était pour lui « comme une bible ».

Ancien communiste, M. Kersch, qui a rejoint le LSAP après l’effondrement de l’Union soviétique et est entré à la Chambre après un parcours en politique locale avant de devenir ministre en 2013 au sein d’une coalition avec le DP et les Verts, a toujours suscité la polémique malgré sa capacité à faire des compromis. En conséquence, son refus de se présenter comme tête de liste au sein du LSAP suscite également des avis partagés. Dans le camp plutôt « socio-libéral », qui s’inspire, sur le fond, d’une prise de position publiée en 2014 par la Fondation Robert Krieps, sa décision est saluée ; elle serait bénéfique pour le parti, car elle permettrait d’éviter des débats inutiles sur la direction, voire une lutte de pouvoir publique. L’importance de Kersch au sein du parti aurait toujours été surestimée par l’opinion publique ; son remplacement par un acteur de second plan ne constituerait pas un grand changement, estiment les critiques au sein du parti. Dans les milieux traditionnellement plutôt « de gauche » et proches des syndicats, on se demande en revanche ce que sa décision signifiera pour l’orientation politique future du LSAP. Bien que Kersch puisse se montrer tout à fait pragmatique et ouvert au compromis, il a toujours défendu, dans la mesure de ses possibilités limitées par les impératifs de la coalition, des positions proches de celles des syndicats. Après son départ, le LSAP risquerait de dériver vers l’arbitraire du libéralisme social, où tous les grands partis s’affrontent actuellement dans la course aux voix, avertissent notamment les syndicalistes. Mais comme de nombreux travailleurs à faibles revenus n’ont désormais plus le droit de vote au Luxembourg et que la coalition tripartite de 2015 n’avait pas réussi à de modifier cette situation par référendum, c’est au sein de la classe moyenne que le potentiel électoral est le plus important. C’est pourquoi les jeunes membres du LSAP, en particulier, se prononcent en faveur d’une ouverture programmatique plus marquée du parti envers les petits et moyens entrepreneurs qui « cherchent un ancrage politique dans le socialisme ». Le fait que Kersch ait justement effrayé cet électorat en avril 2020, lorsqu’il a rejeté leurs demandes d’aides liées au coronavirus pour les travailleurs indépendants et les a qualifiés sur Facebook de « conducteurs de Ferrari souriants », lui est encore reproché aujourd’hui dans certains cercles du LSAP.

Harmonie Alors que le CSV s’était déchiré au grand jour ces derniers mois, un silence suspect s’était installé au sein du LSAP. Les bons résultats de Paulette Lenert dans les sondages et, plus récemment, la perspective d’un succès électoral des sociaux-démocrates en Allemagne avaient ravivé un climat d’optimisme après les mauvais résultats des années précédentes. Ces derniers mois, les membres du parti faisaient état d’une harmonie interne qu’ils n’avaient plus connue depuis longtemps. Les événements de cette semaine ont toutefois montré que la situation interne était bien moins harmonieuse qu’elle ne le laissait paraître de l’extérieur. Il est toutefois peu probable que les anciennes luttes entre factions au sein du parti reprennent de plus belle. Ces dernières années, le LSAP s’est de plus en plus éloigné des syndicats ; au sein de la direction du parti, hormis Dan Kersch et Romain Schneider, seuls le secrétaire général Tom Jungen et Tina Koch ont encore un lien avec l’OGBL (Taina Bofferding a certes également travaillé à l’OGBL, mais elle n’est pas considérée comme proche des syndicats). La nouvelle génération de sociaux-démocrates « socio-libéraux » ne se laisse guère impressionner par les critiques de l’« aile gauche » du parti, telles que Nico Wennmacher ou Nando Pasqualoni, ni par leurs revendications jugées dépassées et peu progressistes concernant le pouvoir d’achat, l’équité salariale ou le maintien de l’indexation et des retraites. Elle s’intéresse davantage à des thèmes tels que la pénurie de logements, la protection de l’environnement et du climat, l’éducation et les droits de l’homme.

Se contenter de miser sur les bons résultats de Paulette Lenert et de Jean Asselborn dans les sondages n’a guère de sens pour le LSAP. Déjà avant les élections de 2018, trois des cinq personnalités politiques les plus populaires étaient socialistes (Asselborn, Di Bartolomeo, R. Schneider), et le LSAP était pourtant passé de 13 à 10 mandats. Asselborn est certes apprécié pour ses compétences en matière de politique étrangère et son franc-parler, mais il ne joue pratiquement aucun rôle sur la scène politique nationale. Paulette Lenert a déjà dépassé son apogée dans les sondages. Elle et le Premier ministre Xavier Bettel (DP) auront bientôt disparu de l’actualité politique nationale avec leur discours de solidarité, qu’ils ont élaboré et entretenu pendant des mois en tant que gestionnaires de crise. Jusqu’à présent, Lenert n’a pas réussi à se forger un profil politique au-delà de la crise du coronavirus. Sur les questions de politique de santé – par exemple au « Gesondheetsdësch » – elle défend (à l’instar de son prédécesseur Etienne Schneider) des positions plutôt libérales sur le plan économique, ce qui pousse parfois des parlementaires expérimentés du LSAP à solliciter le soutien du parti d’opposition déi Lénk. Il n’y a pas que l’aile gauche du LSAP qui craint qu’elle n’oppose que peu de résistance aux efforts de l’Association des médecins AMMD en faveur d’une privatisation du système de santé. Lorsque Kersch a déclaré en mars dans une interview accordée au journal *Das Wort* qu’ qu’il fallait « empêcher la mise en place d’un système dans lequel les personnes disposant de moyens financiers plus importants bénéficieraient d’une meilleure protection sanitaire » et que « l’ingéniosité dont on fait preuve pour saper le système actuel » était « immense », il s’agissait là aussi d’un message à double sens adressé à la ministre socialiste de la Santé. Le fait que Romain Schneider, justement le ministre chargé de la sécurité sociale et lui aussi très populaire dans les sondages, ait annoncé son retrait deux jours seulement après Kersch, le mentor de Lenert, ne jette pas un bon éclairage sur la tête de liste officieusement désignée du LSAP.

Profil Si le LSAP veut se présenter aux élections de 2023 sous la houlette de Will Lenert, il devra développer sa propre ligne politique non seulement en matière de santé, mais aussi dans d’autres domaines clés tels que la justice fiscale, la pénurie de logements et le changement climatique. Jusqu’à présent, la pandémie de coronavirus ne lui en a pas encore donné l’occasion, mais son manque d’expérience politique et son éloignement des milieux socialistes traditionnels suscitent le scepticisme chez certains membres.

La direction du parti a manifestement été prise au dépourvu par les événements de cette semaine. Officiellement, Cruchten affirme certes que les deux communiqués de démission avaient été convenus avec lui et étaient connus depuis longtemps, mais la perte de contrôle de la direction du parti se remarque déjà par le simple fait que le président ne trouve rien de mieux à faire que, lors d’un entretien avec le journal « Land », de rejeter la responsabilité sur les médias pour le fait que l’on spécule déjà publiquement sur la candidature à la tête du LSAP. Or, c’est nul autre que le vice-Premier ministre qui a lancé ce débat. Mardi prochain, la direction du parti se réunira pour discuter de la suite à donner à cette affaire. Il devrait notamment être question de savoir s’il ne serait pas opportun que les ministres, qui ont affaibli leur propre position, celle de leur parti et celle du gouvernement dans son ensemble en annonçant leur démission deux ans avant les élections, renoncent de leur plein gré et de manière anticipée à leurs mandats respectifs.