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Institutions et démocratie 13 min de lecture

Le personnel de d’Luxair doit-il parler le luxembourgeois ?

L'ADR progresse dans les sondages – au détriment du CSV. Son idéologue en chef, Fred Keup, mène depuis des semaines une campagne axée sur ses thèmes phares

Article paru dans Édition octobre 2025
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Le personnel de d’Luxair doit-il parler le luxembourgeois ?
Fred Keup avant une conférence de presse de l'ADR © Photo : Sven Becker

« Il y a quelques “questions délicates” », déclare Claude Wiseler, tête de liste, au micro lors d’une réunion interne du CSV à l’approche des élections de 2018. Par exemple : « Qu’en est-il de M. Keup ? » La réponse doit être : « C’est un candidat de l’ADR. Point. » Les militants du CSV ne doivent rien dire de plus sur l’ADR, explique Wiseler à ses collègues du parti. Fred Keup avait proposé une coalition au CSV – « mais nous avons dit non ». Le candidat du CSV, Michel Wolter, ne se montre pas enthousiaste face à cette ligne imposée. Car : « Et si les Rouges, les Verts et les Bleus refusaient de former une coalition avec nous ? » « Ça n’arrivera pas, Michel », répond Wiseler avec fermeté. Aly Kaes souhaite revenir sur la question posée par Wolter. Wiseler s’agite. Il forme un cercle avec son index et son pouce, puis ferme les yeux : « Il n’y aura pas de coalition avec l’ADR. » Cette scène est visible dans le documentaire *De Plang*.

Le CSV redoutait la popularité de Fred Keup, un néophyte en politique. En 2015, il s’est fait connaître, aux côtés de son collègue de parti Tom Weidig, grâce à l’opposition extraparlementaire dans le cadre du référendum. Tous deux se sont engagés au sein de la plateforme Nee2015, qui s’est notamment opposée au droit de vote des étrangers. Ils ont évoqué une atteinte à l’identité luxembourgeoise et une francophonisation de la société – un changement d’orientation et une polarisation inhabituels jusqu’alors au Luxembourg. Mais le succès se fit d’abord attendre. En 2018, ce n’est pas l’ADR qui a mobilisé le mécontentement des électeurs, mais le Parti pirate. Ce n’est qu’en 2023 que le parti a remporté deux sièges supplémentaires et a atteint le seuil nécessaire pour former un groupe parlementaire.

Depuis des semaines, l’ADR relance sa campagne contre la politique linguistique sur les réseaux sociaux : « Le personnel de d’Luxair doit-il parler le luxembourgeois ? À l’ADR, nous y sommes clairement favorables ! », a-t-elle publié cette semaine sur Instagram. Dans un autre message, elle reproche au gouvernement d’être responsable du fait que « le français soit présent dans les crèches, à l’école maternelle et dans la formation professionnelle ». La page Instagram de l’ADR a reçu 1 000 « j’aime » lorsque Keup a souligné dans une vidéo que « beaucoup de choses sont écrites uniquement en français ». Il montre notamment une poubelle sur laquelle est inscrit « Ville de Luxembourg ».

La société luxembourgeoise serait minée par la nouvelle option d’alphabétisation en français, a dénoncé lundi matin Fred Keup, président du groupe parlementaire de l’ADR, lors d’une intervention très médiatisée sur RTL. « Je pense que nous risquons ainsi de perdre à long terme notre bilinguisme, le luxembourgeois et l’allemand. Cela porterait gravement atteinte à l’identité du pays. » Le ministre Claude Meisch recourrait à des « manœuvres sournoises » dans le domaine de l’éducation. Un quart d’heure plus tard, RTL a relayé l’interview en reprenant la déclaration de M. Keup : « L’implosion de notre système scolaire tel que nous le connaissons. » Une heure plus tard, le ministre de l’Éducation a répondu sur la même chaîne : l’étude PISA et le rapport sur l’éducation de l’université auraient constaté une discrimination à l’égard des enfants étrangers. « Nous souhaitons offrir des chances équitables en matière d’éducation à tous les enfants, quelles que soient leurs origines culturelles et linguistiques. » Il n’y aurait pas de francophonisation du système éducatif, car le luxembourgeois est parlé entre élèves pendant près de la moitié des cours, a précisé M. Meisch.

À ce moment-là, l’idéologue en chef de l’ADR était déjà applaudi pour ses critiques virulentes à l’encontre de Meisch. Et l’internaute Gianthogweed explique dans les commentaires qu’il est un électeur déçu du CSV et qu’il voterait aujourd’hui pour l’ADR. Selon lui, ce gouvernement penche beaucoup trop à gauche. Pour preuve, il cite l’absence de critique à l’égard du droit à l’avortement et de la réforme fiscale « au détriment des couples traditionnels ». Sa déclaration est révélatrice d’une tendance que suggère le dernier sondage Ilres : l’ADR gagnerait deux sièges, tandis que le CSV en perdrait pas moins de quatre. La journaliste de RTL Caroline Mart a fait remarquer que les sondages précédents avaient révélé un transfert de voix du CSV vers le DP. Ce sondage montre toutefois que l’ADR apparaît désormais comme une « alternative » pour de nombreux (anciens) électeurs du CSV.

La semaine dernière, Fred Keup a une nouvelle fois pu se présenter comme un défenseur de la liberté d’expression et un rempart contre l’égalité des droits, lorsque Joëlle Welfring (Les Verts) a soumis au vote de l’Assemblée nationale une résolution visant à renforcer l’égalité des droits. Cette résolution faisait suite à un article d’opinion du député du DP Gérard Schockmel, dans lequel il dénigrait le féminisme en le qualifiant de « diktat » et de « force destructrice » dont l’objectif serait la « discrimination systématique de l’homme ». D’un ton résolu, agitant tour à tour la main gauche et la main droite en l’air, le politicien de l’ADR s’est opposé à cette proposition au Parlement : selon lui, la résolution constituait une « chasse aux sorcières » contre M. Schockmel. Si les Verts n’appréciaient pas les opinions divergentes, ils recouraient à l’« argument massue » selon lequel on avait affaire à un « ennemi de l’humanité et des femmes ». « M. Schockmel est mis au pilori, traîné dans la rue », s’indigne Keup. Le débat aurait été étouffé dans l’œuf – la JIF aurait même demandé la parole pour faire valoir que l’article d’opinion n’aurait pas dû être publié. « Qu’y a-t-il de plus antidémocratique que ça ? » Légèrement abasourdi, Schockmel jette un regard vers le pupitre où Keup a pris sa défense. Peu de temps après, l’ADR coupe la séquence du discours de la retransmission en direct de la Chambre et la publie sur ses réseaux sociaux avec la légende « Fred Keup dit ce que beaucoup de gens pensent ». Dans l’univers de l’ADR, la Chambre se réduit à un simple décor pour des vidéos publicitaires.

Outre Gérard Schockmel, c’est surtout l’ADR qui s’est opposée à l’ancrage constitutionnel de la loi sur l’interruption de grossesse. Le CSV, en revanche, ne veut pas ou ne peut pas se permettre de passer pour un parti démodé aux côtés de son partenaire de coalition, le DP. Un changement d’image que le CSV opère depuis son passage dans l’opposition en 2013 – et dont l’ADR tire parti pour se présenter comme le nouveau fief conservateur. En 2018, avant les élections, Fernand Kartheiser déclarait au Quotidien : « L’ADR est ce qu’était le CSV il y a une vingtaine d’années. » On y défend « les principes chrétiens, sans afficher le C ». Il pensait notamment « au droit à la vie ou encore à la politique familiale ». Kartheiser a par ailleurs rappelé que Sylvie Mischel, après 29 ans passés au CSV, avait rejoint l’ADR en raison de divergences d’opinion sur l’avortement. Contrairement à Fernand Kartheiser, catholique de culture, la jeune génération de l’ADR ne se montre toutefois pas trop antiféministe – elle sait qu’au Luxembourg, il n’y a pas d’électorat évangélique et que l’électorat catholique de droite est limité. C’est peut-être pour cette raison que Fred Keup a ajouté à la Chambre, dans le cadre du débat sur Schockmel, qu’il était opposé au « féminisme contemporain des quotas et des avantages », mais pas à celui du XXe siècle. Et la présidente du parti, Lexy Schoos, ne s’oppose pas à la loi sur l’avortement. On sait par ailleurs depuis cette semaine que le processus de rajeunissement du parti se poursuit. Michel Lemaire, conseiller communal de l’ADR à Klerf, succédera à Jeff Engelen au Parlement le 20 novembre. Engelen est l’un des derniers artisans au Parlement. Syndicaliste et membre fondateur de l’ADR, il cède son mandat à ce jeune homme de 37 ans, qui travaille actuellement pour le groupe parlementaire de l’ADR.

La « Nouvelle Droite » baigne dans un climat de colère attisé à l’échelle transnationale. C’est Tom Weidig, député de l’ADR, qui s’appuie le plus systématiquement sur des références étrangères. À propos de la loi sur les services numériques, Weidig a déclaré en avril au Parlement que le vice-président américain JD Vance avait averti que cette loi porterait atteinte à la liberté d’expression. Une semaine auparavant, il avait cité Vance lors d’une conférence interparlementaire sur la politique de sécurité à Varsovie : « Le vice-président JD Vance a, à juste titre, évoqué l’ennemi intérieur qui nous affaiblit. » Au début de l’année, il s’était réjoui de l’élection de Trump sur Facebook : celle-ci marquerait « le début de la fin de la folie du wokenisme », ainsi que la fin de « l’idéologie du genre au sein de l’État ». Ce fut sa dernière publication. Peu après, le Comité national de l’ADR a annoncé avoir adressé un avertissement écrit à son député Tom Weidig, après que celui-ci eut « liké » un commentaire Facebook appelant à l’éradication de l’idéologie LGBT. Les mesures prises par le parti n’ont pas été communiquées, mais Weidig s’est probablement vu imposer une abstinence des réseaux sociaux. Fred Keup est d’autant plus visible actuellement. La présidente du parti, Alexandra Schoos, ne parvient pas à rivaliser avec sa popularité malgré ses priorités (politique de santé, contrôle des chats), tandis que Fernand Kartheiser, quant à lui, est isolé à Strasbourg. Il n’apparaît que sporadiquement dans les médias – le plus souvent lorsqu’il a de nouveau rencontré des personnalités russes de haut rang.

À Bruxelles et à Strasbourg, on observe les bouleversements tectoniques qu’entraîne le déclin des partis chrétiens-démocrates à l’échelle européenne, ainsi que le rapprochement simultané entre le PPE et les populistes de droite. Fin septembre, les deux députées du CSV, Isabel Wiseler-Lima et Martine Kemp, ainsi que Fernand Kartheiser, ont déclaré, à la demande de l’Initiative sur les chaînes d’approvisionnement, qu’elles ne s’opposeraient pas à l’affaiblissement de la directive. De plus, Isabel Wiseler-Lima et Christoph Hansen, en tant que membres du PPE, ont voté l’année dernière au Parlement européen contre la restauration des écosystèmes détruits. Un comportement de vote similaire à celui des populistes de droite ne fait pas nécessairement du PPE un parti populiste de droite. Toutefois, le PPE s’oriente de plus en plus vers une politique anti-environnementale et se rapproche ainsi de la ligne populiste de droite. Lors de la campagne pour les élections européennes de 2024, Isabel Wiseler-Lima n’avait par ailleurs aucune stratégie pour réagir aux thèmes abordés par l’extrême droite. Au cours de la campagne électorale, la candidate du CSV a déclaré lors d’un forum public qu’elle ne savait pas d’où venait l’électorat des populistes de droite : « Ces gens-là étaient au départ tout à fait différents… Si nous avions une réponse, ce serait simple. »

Le fait que l’ADR suscite une impression positive auprès des électeurs déçus du CSV peut surprendre, car son comportement de vote ne s’écarte généralement pas beaucoup de celui des partis au pouvoir. La semaine dernière encore, l’ADR s’est opposée, aux côtés des partis au pouvoir, à une motion du LSAP visant à augmenter le salaire minimum. Sur les questions de politique de sécurité également, l’ADR a perdu de son potentiel de contestation en raison du ministre de l’Intérieur du CSV, Léon Gloden. Ce dernier a déclaré à plusieurs reprises qu’il « menait une politique de sécurité différente de celle du gouvernement précédent ». Le ministre du CSV se considère comme le principal détracteur de la « politique de complaisance des Verts ». En mai, Fred Keup a même fait l’éloge de Gloden lors d’un face-à-face sur RTL-Radio, estimant que ce dernier était « disposé à améliorer la situation ». Tous deux se sont montrés d’accord sur les questions de l’extension de l’« expulsion » et de la prétendue « impunité » des dealers. Depuis quelques années, plusieurs députés du CSV ont d’ailleurs dépassé le discours anti-Verts tenu par les responsables politiques de l’ADR. Avant les dernières élections nationales, Marc Lies avait déclaré : « À bas cette verve verte », Laurent Mosar s’en est pris sur Twitter et X aux voitures électriques, et lorsque Michel Wolter a déclaré, lors de l’entrée en fonction du gouvernement CSV-DP, qu’on ne « dégoûterait » plus les gens et qu’on ne leur « donnerait » plus « mauvaise conscience ».

Avant les élections de 2023, Fred Keup s’était exclamé à l’adresse du tête de liste du CSV : « Ne leur fais pas confiance, Luc. » Les partis au pouvoir auraient ignoré le CSV en 2013 et en 2018, et feraient de même cette fois-ci. Il devrait regarder à droite. Pouvons-nous nous attendre à un tel scénario en 2028 ? Au téléphone, le politicien Keup répond : « Si les électeurs le souhaitent. » Il laisse toutefois entendre qu’il s’étonne que les propositions adressées au CSV soient prises au sérieux. L’ADR ne poursuit actuellement aucune stratégie visant à obtenir des postes ministériels. C’est ainsi que fonctionne le « système d’exploitation » de l’homme politique d’opposition Keup : l’envie de provoquer et le plaisir du commentaire cynique occupent le devant de la scène. Est-ce pour cela qu’on se tient devant une poubelle et qu’on s’agace de son inscription en français ? « C’est un rôle qu’on joue », déclare Keup à propos des vidéos de l’ADR. On essaie de réagir à « ce que les gens veulent ». Dans le même temps, il nie toutefois se dérober au travail administratif et à l’examen minutieux des textes de loi. Seulement, on en a peu entendu parler ces dernières semaines : depuis la rentrée parlementaire, l’ADR ne communique pratiquement plus ni sur la quadripartite, ni sur les réformes fiscales et des retraites.

Jusqu’à présent, on n’observe aucun rapprochement significatif entre le CSV et l’ADR. Le ministre de l’Intérieur, Léon Gloden, s’est démarqué de l’ADR dans plusieurs discours et réponses à des questions parlementaires (concernant la criminalité liée à l’immigration et les compétences linguistiques des policiers). Il n’est toutefois pas exclu que le CSV s’engage de plus en plus dans un processus d’épuisement mutuel avec l’ADR – un phénomène que l’on observe également dans les pays voisins, l’Allemagne et la France. Les électeurs devraient accélérer ce processus. Il y a déjà deux ans, Caroline Mart avait déclaré à propos des résultats des sondages : « C’est l’extrémisme de droite qui préoccupe le moins les partisans du CSV. »

Version corrigée par rapport à l’édition imprimée du Land du 24 octobre 2025. Celle-ci indiquait que Tom Weidig avait « aimé » une publication Facebook contenant des fantasmes d’extermination à l’encontre des personnes LGBT.