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Institutions et démocratie 12 min de lecture

Le nouveau mendiant venu de l’Est

Bien que sa carrière politique n'ait débuté qu'il y a dix ans, Lex Delles, âgé de 37 ans, a déjà été assesseur, maire, député et occupe depuis 2018 le poste de ministre. Il y a trois semaines, il a également pris la présidence du DP. Un portrait politique

Article paru dans Édition juillet 2022
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Jeune star « Certains le qualifient de “étoile montante”. D’autres voient en lui le “prochain Bettel” », écrivait le Tageblatt en décembre 2018 à propos de « l’ascension impressionnante de Lex Delles ». Deux mois plus tard, dans son portrait, la Revue le qualifiait de « jeune étoile qui a les pieds sur terre ». À l’époque, Alexandre « Lex » Delles venait tout juste d’être nommé ministre des Petites et moyennes entreprises et du Tourisme. Le 12 juin 2022, sa success story politique s’est enrichie d’un nouveau chapitre. Lors du congrès national du Parti démocratique, il a été élu, en tant que candidat unique, à une majorité écrasante (98,9 % des voix) nouveau président du parti et successeur de Corinne Cahen (49 ans). Avec Lex Delles (37 ans) et la nouvelle secrétaire générale Carole Hartmann (35 ans), le DP a opéré pour la première fois depuis 2013 un renouvellement générationnel au sein du parti. Tous deux ont plus de dix ans de moins que Corinne Cahen et que son prédécesseur Xavier Bettel (49 ans), et sont tous deux originaires du district Est.

Quelle stratégie se cache derrière ce renouvellement ? Le DP souhaite-t-il mettre en avant ses candidats de l’Est parce qu’il entrevoit dans cette circonscription une chance de remporter un troisième mandat ? Après tout, les élus de 2018 issus des autres grands partis ne se présenteront plus dans cette circonscription : Françoise Hetto-Gaasch (CSV), Nicolas Schmit (LSAP) et, selon toute vraisemblance, Carole Dieschbourg (Les Verts). Ou bien le DP souhaite-t-il au moins défendre son deuxième mandat, au cas où la star montante du LSAP, Paulette Lenert, déciderait finalement de se présenter dans l’Est ? Lex Delles minimise la situation. Il s’agit simplement du « rajeunissement naturel » du parti qui suit son cours, déclare-t-il dans un entretien accordé au journal « Land ». Le DP n’aime pas dévoiler son jeu.

Le DP aurait également pu ne s’attaquer à ce « rajeunissement naturel » qu’après 2023. Pour Lex Delles personnellement, cela aurait été moins risqué. En 2015, il est devenu vice-président, mais il s’est largement tenu à l’écart des affaires internes du parti et a endossé le rôle d’observateur. Lors des événements du parti, il restait plutôt en retrait ; en public, il veillait toujours à ne pas froisser personne ; dans les interviews, il restait factuel et discret, les attaques contre ses adversaires politiques n’ayant jusqu’à présent jamais été son fort. Il mène désormais le DP vers cette année électorale décisive, en tant que jeune capitaine d’une équipe de vétérans qui a déjà connu ses meilleures années. Les poids lourds Xavier Bettel, Claude Meisch et Corinne Cahen sont au gouvernement depuis 2013, Marc Hansen depuis 2014. Selon Corinne Cahen, ils sont tous assurés d’être candidats en 2023 (d’Land du 10 juin 2022). Il faut reconnaître à Delle le mérite d’assumer des responsabilités avant même les élections, déclare Michael Agostini, président des Jeunes démocrates (JDL). Le résultat des élections sera pris en compte dans son bilan, et c’est à l’aune de celui-ci qu’il devra être jugé à l’avenir.

Les prochains mois nous diront qui est vraiment Lex Delles. Jusqu’à présent, son ascension politique s’est déroulée sans encombre. À Mondorf, où sa carrière politique a débuté, il n’a eu aucun mal à s’imposer. La commune est aux mains du DP depuis 1974 ; cette domination libérale n’a été interrompue que par un bref intermède marqué par Roby Schmit, proche du CSV, qui a remporté en 1987 une « victoire écrasante des chrétiens-sociaux » avec une liste citoyenne, après que Victor Schadeck, maire du DP depuis de nombreuses années, eut décidé de ne pas se représenter (d’Land du 23 octobre 1987). Dès 1993, les libéraux ont pu reconquérir la station thermale avec Roland Delles. Le nouveau maire emmenait son fils aux fêtes et réceptions, aux manifestations sportives, aux inaugurations et aux cérémonies d’hommage. Très tôt, le petit Lex a appris à évoluer dans le milieu de la politique locale ; il tire encore aujourd’hui profit de son charme et de sa proximité avec les citoyens. Lorsque Roland Delles est décédé en 1996 après une courte et grave maladie, son fils Lex n’avait que onze ans. La mort précoce et inattendue de son père l’a profondément marqué, même si le politicien Lex Delles n’aime pas en parler publiquement. Maggy Nagel est devenue la nouvelle maire de Mondorf et l’a ensuite pris sous son aile. Elle allait devenir sa figure maternelle dans le monde politique.

Maggy Nagel À l’instar de son père, Lex Delles a suivi une formation d’enseignant à Virton, métier qu’il n’a toutefois exercé que brièvement à l’école primaire de Lenningen. En 2011, Maggy Nagel l’a emmené pour la première fois aux urnes dans sa commune d’origine, Mondorf. Il s’est aussitôt classé deuxième sur la liste du DP et est devenu l’assesseur de Maggy Nagel. Deux ans plus tard, il s’est également classé juste derrière elle aux élections à la Chambre ; ensemble, ils ont reconquis dans l’Est le deuxième siège perdu en 2004. Lorsque Xavier Bettel a nommé Maggy Nagel ministre de la Culture et du Logement au sein du gouvernement bleu-rouge-vert en 2013, Lex Delles est devenu, à 29 ans, le plus jeune député-maire du Luxembourg. En 2017, il a été réélu maire, le DP ayant obtenu la majorité absolue à Mondorf ; selon la « version officielle », Delles a poursuivi la coalition avec le seul Vert du conseil communal uniquement par amitié et par loyauté envers Steve Schleck ; mais en réalité, celle-ci assure également au DP une majorité plus solide. En 2018, Gilles Baum et lui ont défendu le deuxième siège de l’Est ; Lex Delles a toutefois obtenu nettement plus de voix et est devenu ministre.

Le secret de son succès ? « La bonne équipe, au bon moment, au bon endroit », déclare Delles au journal *Der Land*. Sa modestie lui fait honneur, mais elle masque le fait que cet habitant de Mondorf est également un homme politique avide de pouvoir. Ses amis et ses proches le décrivent comme tenace et déterminé ; il peut parfois se montrer très têtu : « Quand il s’est mis quelque chose en tête, il veut aller jusqu’au bout », explique sa mentor, Mme Nagel. Il ne manque d’ailleurs pas d’assurance. Lorsqu’les choses n’avancent pas aussi vite qu’il le souhaiterait, il devient impatient, raconte un proche. D’autres le décrivent comme un esprit d’équipe, mais il a besoin de faire cavalier seul. Son premier vice-président, Max Hahn, lui reconnaît de savoir « défendre ses opinions ».

Jusqu’à présent, Lex Delles a su, dans la sphère publique, dissimuler en grande partie ces qualités, mais celles-ci lui seront certainement utiles dans ses nouvelles fonctions. Après un passage à vide temporaire dans les sondages en novembre 2021, les Libéraux ont depuis retrouvé leur niveau. Ils sont sortis vainqueurs du dernier sondage « Sonndesfro » réalisé par Wort et RTL en juin ; si des élections avaient lieu aujourd’hui, ils conserveraient leurs douze sièges de 2018. Lex Delles lui-même obtient également de bons résultats. Avec 59 % d’opinions favorables, il occupe la sixième place du Politmonitor, derrière Lydie Polfer ; en termes de sympathie, il la devance même et se classe cinquième. Depuis 2018, ses résultats personnels dans les sondages n’ont cessé de s’améliorer. Cela s’explique notamment par la visibilité dont Delles a bénéficié en tant que ministre pendant la pandémie de coronavirus. Aux côtés des ministres du Travail, des Finances et de l’Économie, il a, en tant que ministre des Petites et moyennes entreprises, présenté les aides destinées aux entreprises et a notamment apporté son soutien au secteur de l’hôtellerie et de la restauration ainsi qu’à celui de l’événementiel. En tant que ministre du Tourisme, il a fait la promotion de l’initiative « Vakanz Doheem » et a distribué des bons de 50 euros pour des nuitées. Entre octobre 2019 et novembre 2020, ses résultats dans les sondages ont progressé de dix pour cent ; au classement, il est passé de la 16e à la 6e place en l’espace d’un an.

Sans faille. Lex Delles est ainsi désormais bien plus populaire que sa prédécesseure, qui avait essuyé des critiques pendant la pandémie en raison du nombre élevé de décès dans les maisons de retraite et les établissements médico-sociaux, ce qui lui avait valu une chute vertigineuse dans les sondages. Contrairement à Maggy Nagel et Corinne Cahen, Delles a jusqu’à présent été épargné par les revers et les scandales, et il s’est tenu à l’écart des querelles internes au parti. Il a surtout un point commun avec Corinne Cahen sur le plan privé : son compagnon Romain Mousty, avec qui il vit en concubinage depuis sept ans et qu’il a épousé il y a deux ans, tient depuis janvier 2021 un magasin de chaussures à Mondorf. Dès juillet 2018, le couple avait ouvert ensemble une boutique de vêtements dans cette station thermale et ville de casino. Lorsque Lex Delles est devenu ministre six mois plus tard, il a quitté cette petite entreprise.

En tant qu’associé d’un commerçant de détail et natif de Mondorf, Lex Delles était pour ainsi dire prédestiné à prendre en charge les portefeuilles des PME et du tourisme. En tant que président du parti, il va désormais devoir relever de nouveaux défis. C’est notamment dans le district Sud que le DP devrait avoir du mal à défendre ses trois sièges. Il s’agira notamment de compenser le départ de Pierre Gramegna et celui d’Eugène Berger, décédé il y a deux ans et demi. Claude Meisch et Max Hahn, respectivement deuxième et troisième en 2018, se présentent certes à nouveau, mais le ministre de l’Éducation a depuis longtemps dépassé son apogée et ne se classe plus, depuis des années, que dans le bas du classement dans les sondages. Le vice-président du DP, Max Hahn, est certes apprécié, mais il ne bénéficie pas de la même visibilité qu’un ministre comme Gramegna ou qu’un chef de groupe parlementaire comme Berger. Le fait que le DP ait désigné, après le décès de Berger, Gilles Baum, originaire de l’Est, pour lui succéder, pourrait s’avérer être une erreur stratégique lors de la campagne électorale à venir.

Sur le plan programmatique, le DP n’a jusqu’à présent pas grand-chose à faire valoir. La lutte contre la crise climatique est un sujet important, explique M. Delles ; en matière de transition énergétique, « tout le monde doit être mis à contribution », et il ne faut pas mener une « politique d’interdiction ». Du côté des entreprises, il constate « une grande volonté de réduire les émissions de CO₂ », mais des compensations sont nécessaires « pour que personne ne soit laissé pour compte ». En matière de construction de logements – l’autre grand thème de la campagne électorale –, beaucoup a déjà été fait, mais cela ne suffit pas. Le budget du fonds pour la construction de logements a augmenté en 2022, la loi sur le contrat foncier a été déposée et la réforme de la taxe foncière est en cours d’élaboration. Ces mesures ne porteront toutefois pas leurs fruits immédiatement : il n’existe tout simplement pas de « baguette magique », il faut procéder étape par étape. Enfin, la réalité dicte souvent les priorités politiques, comme ce fut le cas avec la pandémie de coronavirus ou, actuellement, avec les prix de l’énergie.

Après l’échec de la grande réforme fiscale, considérée comme un projet phare du parti libéral, Corinne Cahen avait souligné lors de son discours d’adieu au congrès il y a trois semaines : « Avec le DP, la personnalisation fiscale va voir le jour, nous rendrons le système fiscal plus juste. » Son successeur partage cette vision dans son principe, mais Lex Delles nuance en indiquant qu’une réforme fiscale n’est pas réalisable à court terme : « Nous ne pouvons pas mener actuellement une réforme pour laquelle nous devrions contracter des emprunts. » Les finances publiques, grevées par les aides liées au Covid et les crédits d’impôt sur l’énergie, ne le permettent pas pour l’instant.

Esprit d’entreprise Lex Delles ne dévoile rien de ses ambitions personnelles pour 2023. Ses similitudes avec Xavier Bettel, que même ses collègues du parti reconnaissent, sont sans doute plutôt superficielles. Sur le plan politique, Delles est difficile à cerner. En tant que député-maire, il n’était pas particulièrement actif à la Chambre ; ses questions parlementaires portaient pour l’essentiel sur des sujets liés à Mondorf. En tant que ministre, il s’est principalement consacré, ces quatre dernières années, à la relance post-pandémique. Il a laissé de côté des dossiers difficiles, comme la réforme des horaires d’ouverture du commerce de détail prévue dans le programme de coalition, « à cause du coronavirus ». Le projet de loi le plus important qu’il ait déposé concerne la libéralisation du droit d’établissement, qui vise à encourager l’esprit d’entreprise et à faciliter la création d’entreprises ; notamment pour les chefs d’entreprise ayant déjà fait faillite ou les personnes ne disposant pas d’une formation spécialisée. Certains éléments laissent penser que Delles – tout comme sa secrétaire générale Carole Hartmann – a une orientation plus libérale sur le plan économique que ses prédécesseurs Xavier Bettel et Corinne Cahen, qui cultivent un profil plus social.

Mais les élections ne sont pas le seul défi auquel doit faire face la nouvelle direction du parti. La JDL, en particulier, réclame depuis des années une réforme des structures du parti, jugées obsolètes, afin de mieux intégrer les « simples » membres et de leur accorder davantage de droit de regard. Or, c’est justement le Parti démocratique qui est aujourd’hui le plus hiérarchisé de tout le spectre politique. Cela va à l’encontre de l’image du DP, fondée sur des valeurs telles que la tolérance, la liberté, la solidarité et l’ouverture. Contrairement au LSAP et aux Verts, presque tous les membres du gouvernement sont représentés au sein du bureau exécutif du DP (à l’exception de Corinne Cahen). Tous les postes importants du parti (à l’exception de celui de trésorière) sont occupés par des ministres et des députés. Les décisions sont principalement prises en cercle restreint. Le dernier à avoir réclamé avec force davantage de démocratie de base au sein du DP était, en 2017, le secrétaire général de l’époque, Marc Ruppert. Peu de temps après, il a dû démissionner ; il est aujourd’hui président du parti minoritaire « Fokus » de Frank Engels.