« Si la Gambie n’avait pas organisé ce référendum, nous serions probablement restés tranquillement chez nous », affirmait il y a deux ans Fred Keup, député de l’ADR et président du parti, sur Radio 100,7. Avec le vice-président Tom Weidig, il a publié ce mois-ci l’ouvrage *Mir gi Lëtzebuerg net op – Signes de désintégration d’une petite nation*. Dans cet ouvrage, le référendum de 2015 réapparaît comme une date clé : cette fois-ci comme la plus grande attaque de l’« establishment » contre la souveraineté du Grand-Duché, contre laquelle le peuple a dû se soulever. Ce bloc uni, que les auteurs prétendent représenter, n’a toutefois pas été confirmé lors des élections.
Cet ouvrage défend la thèse selon laquelle l’effondrement d’une identité nationale prétendument autrefois unifiée serait dû à l’érosion de l’Église catholique et de la monarchie, ainsi qu’à la disparition de la langue luxembourgeoise « de la vie quotidienne ». Les auteurs situent cette date charnière en 1989. À l’époque, l’idéal d’intégration reposait sur la maîtrise de la langue luxembourgeoise. Aujourd’hui, la langue nationale ferait obstacle à l’élite politique et à son désir d’un capitalisme transnational effréné, s’accompagnant d’une immigration sans limites (p. 27). Cette césure, choisie de manière plutôt arbitraire, semblait évidente aux auteurs, car l’année 1989 coïncide avec le 150e anniversaire de la déclaration d’indépendance de la nation.
Cet ouvrage de 160 pages a pour ambition d’expliquer l’histoire du Luxembourg à ceux qui ne la connaissent pas bien ; pour la jeunesse d’aujourd’hui, ce livre pourrait constituer un contrepoids à l’« analphabétisme culturel », « du politiquement correct » et de « l’endoctrinement impitoyable » en matière de questions de genre, qui se répandent dans les écoles (p. 84 et suivantes, 138). Le livre ne fait aucune mention des prochaines élections municipales et législatives prévues en juin et
en octobre 2023, pour lesquelles il est peut-être destiné à orienter idéologiquement la campagne électorale.
La principale préoccupation des deux responsables de l’ADR est le « déclin » de la langue luxembourgeoise, qu’il convient de considérer comme « le lien national par excellence » (p. 7). Certes, RTL.lu ainsi qu’Internet en général ont renforcé l’usage écrit du luxembourgeois, mais on le cherche en vain au supermarché et dans le monde du travail. Ils citent par ailleurs des statistiques du ministère de l’Éducation qui font état d’une baisse du nombre de locuteurs natifs du luxembourgeois dans les écoles de
25 % entre 2004 et 2018. Cependant, les différents élèves issus de l’immigration communiquent entre eux principalement en luxembourgeois ; cette langue reste le dénominateur linguistique commun à tous les élèves – ce que les auteurs omettent de mentionner. Par ailleurs, une critique justifiée est formulée à l’encontre d’un personnel hospitalier francophone monolingue : qui ne souhaiterait pas, aux urgences, pouvoir exprimer ses maux dans sa langue maternelle ? Outre des exemples sérieux illustrant comment la cohabitation au sein de communautés multilingues peut être compliquée, le sujet s’enlise dans un larmoiement à propos de caissières qui s’adressent aux clients en français (p. 37 et suivantes). Pour les auteurs, c’est avant tout la langue qui définit un Luxembourgeois, et ils écrivent : « Les Luxembourgeois reconnaissent une personne comme Luxembourgeoise lorsqu’elle parle le luxembourgeois. Une belle devise » (p. 26). Ils ne précisent toutefois pas quels critères ils appliquent pour reconnaître qu’une personne maîtrise la langue luxembourgeoise ; de temps à autre, ils se plaignent de manière vague des étrangers qui parlent avec un accent ou dont le niveau de langue est faible. En se référant aux particularités du francique mosellan présentes dans l’œuvre Yolanda de Vianden datant de 1248, Keup et Weidig affirment que la langue luxembourgeoise, et par conséquent l’identité luxembourgeoise, s’étaient déjà consolidées avant la formation de la nation (p. 28).
Dans un autre chapitre, l’auteur revient de manière rétrospective sur le dimanche, qui a « toujours été un moment de rassemblement pour le village ». « On se retrouvait le matin à la messe, puis on allait au Staminet (table des habitués), ensuite au déjeuner dominical et plus tard à la messe du soir, c’est-à-dire aux vêpres, ou au football » (p. 122). Les deux auteurs précisent qu’ils ne sont pas eux-mêmes engagés au sein d’une Église, mais qu’ils souhaitent s’opposer aux distorsions médiatiques concernant l’Église. Ils prennent toutefois leurs distances par rapport à l’Église catholique actuelle dirigée par Jean-Claude Hollerich : Hollerich serait « l’homme qui n’est pas à la hauteur au mauvais moment », agissant sans expérience « sur le terrain dans les paroisses luxembourgeoises », se détournant du « discours national » et se préoccupant « des problèmes mondiaux tels que la pauvreté, la migration, la discrimination et le changement climatique » (p. 136). Comme l’Église catholique actuelle ne peut s’intégrer dans le discours nationaliste des deux hommes politiques de l’ADR, ceux-ci se remémorent avec nostalgie les messes d’il y a 40 ans, où l’on pouvait encore rencontrer des catholiques pieux.
Les deux responsables politiques de l’ADR défendent par ailleurs le statut particulier du Grand-Duc. Ils affirment que « l’establishment politique » entend, par le biais de la modification constitutionnelle à venir, ne lui attribuer qu’un pouvoir symbolique. En réalité, le Grand-Duc devrait régner au-dessus du pouvoir exécutif, mais la coalition tripartite restreint son pouvoir ; les auteurs vont même jusqu’à dépeindre un scénario alarmiste : « À l’initiative du gouvernement, le Grand-Duc peut être destitué par le Parlement » (p. 146). Ils ne précisent toutefois pas que les droits du chef de l’État, qui n’est pas élu par le peuple, ne peuvent être restreints que dans des conditions spécifiques. Au contraire, ils affirment que sans le Grand-Duc, le Luxembourg perdrait « ce petit plus, son caractère unique, voire son éclat » (p. 147). Henri serait un pilier fondamental, sans lequel le Luxembourg subirait une « perte d’image à l’étranger » – il symboliserait l’indépendance du Luxembourg (p. 246 et suivantes).
Alors que la seconde partie de l’ouvrage s’inscrit dans la veine du manifeste, la première partie contient, ligne après ligne, des exposés sur l’histoire du Luxembourg. On y découvre ainsi l’usage de la langue celtique au IVe siècle dans les régions de l’actuel Luxembourg, les conquêtes franques pendant les grandes invasions et la manière dont leur langue s’est « mélangée » aux dialectes locaux (p. 9) ; c’est-à-dire de la manière dont la culture et la langue s’hybrident sans cesse et se développent de manière organique. Il s’agit en grande partie de paraphrases d’historiens tels que Michel Pauly et Gilbert Trausch, qu’ils étayent ponctuellement d’une interprétation d’inspiration idéologique de droite. La source à laquelle les auteurs font référence n’est généralement pas identifiable – les références bibliographiques sont clairsemées dans le texte.
Ce chapitre présente une série d’énumérations sur la domination des Bourguignons, des Espagnols et des Habsbourg. L’occupation française à partir de 1795 est considérée comme un tournant décisif : contrairement aux souverains précédents, elle visait systématiquement, par son style de gouvernement, à adapter culturellement les territoires conquis à la culture française. Le Klëppelkrich (1798) n’est certes pas réévalué par les auteurs comme une entreprise nationaliste, mais il doit être compris comme « une version régionale du sentiment “Mir wëlle bleiwe, wat mir sinn” » et comme une « lutte pour la préservation de sa propre identité » (p. 13). C’est ce qu’écrivent les deux responsables politiques de l’ADR, après avoir évoqué, quelques lignes plus haut, les intérêts divergents des paysans, du clergé et de l’aristocratie lors de la guerre de Klëppel, et non une identité homogène.
Les contradictions ne sont pas toujours évitables dans les longs essais, et une certaine dialectique est inhérente à toute réflexion. Le fait que ces revirements se succèdent parfois à un rythme soutenu risque toutefois de déconcerter la plupart des lecteurs. Deux autres exemples : dans un même paragraphe, l’euro est considéré comme « une atteinte importante à la souveraineté du Luxembourg », puis évalué comme un facteur de stabilité économique qui confère au Luxembourg un soupçon de puissance mondiale (p. 110). À un certain moment, Internet est considéré comme un vecteur de dissolution des récits nationaux (p. 126), alors que Facebook est précédemment désigné comme l’instrument le plus important
de la « campagne du Non » de 2015 (p. 114). Ces incohérences sont accentuées par le fait que la plupart des phrases ont une tonalité affirmative, on ne trouve pratiquement aucune nuance ni mise en balance, de nombreuses phrases se terminent par un point d’exclamation et le subjonctif n’est utilisé que dans très peu d’entre elles.
Les deux auteurs vivent dans un contexte culturel hybride et ont effectué des séjours à l’étranger au cours de leur parcours ; le livre ne précise toutefois pas quelle est leur position vis-à-vis de ces particularités biographiques. Tom Weidig est titulaire d’un doctorat en physique et a mené des recherches à l’université de Cambridge, tandis que Fred Keup a étudié la géographie à Strasbourg. Weidig est marié à une femme qui a grandi en Serbie et y a vécu jusqu’en 2013. L’épouse de Fred Keup indique sur sa page d’artiste qu’elle a été marquée tant par le Grand-Duché que par la culture de son « berceau familial qu’est la Sardaigne ». Elle vend sur sa page d’artiste des peintures à l’acrylique aux motifs abstraits qui valent vraiment le détour. Dans leur livre, cependant, Keup et Weidig affirment que l’art abstrait tend vers « l’émotivité et le nihilisme ». Et ils se demandent si l’émergence de l’art abstrait ne coïncide pas avec l’adieu émotionnel de nombreux Luxembourgeois « au récit national ». « Il y a encore 30 ans, on trouvait sur les murs des paysages représentant la belle nature luxembourgeoise ou des images de châteaux et de la forteresse de Luxembourg. Les motifs religieux étaient également populaires ». Mais aujourd’hui, l’art abstrait occupe une place de plus en plus importante, et les Luxembourgeois « ne vivent plus au Luxembourg chez eux, mais quelque part dans le monde » (p. 125).
La manière dont les citoyens peuvent s’impliquer dans les processus décisionnels et les institutions démocratiques, et comment consolider la démocratie, n’est pas abordée dans *Mir gi Lëtzebuerg net op*. Le gouvernement démocratiquement élu y est dénigré comme un « monopole d’État tout-puissant » (p. 132) et l’électeur n’y est pas présenté comme un individu doté d’autonomie, apportant une contribution autonome au processus démocratique. De toute façon, chez Keup et Weidig, la stabilité d’une nation ne se mesure pas à ses institutions démocratiques, mais aux points communs qui existent entre les citoyens (p. 127). Peut-être ne font-ils pas grand-chose confiance aux électeurs (et véritables destinataires de l’ouvrage) dans la lutte contre la désagrégation nationale, car ils voient dans la majorité des habitants avant tout des propriétaires immobiliers qui se laissent berner par la « croissance effrénée » de la coalition tripartite.
Bien que les auteurs aient donné l’impression de n’apprécier que modérément les Luxembourgeois du XXIe siècle, le livre contient un appel à contrer « l’immigration massive », qui menace la langue luxembourgeoise et conduirait à long terme à une érosion démographique, par une politique favorable aux enfants et une augmentation du taux de natalité chez les Luxembourgeois. Et comme les deux auteurs n’apprécient guère le français, une idée leur vient à l’esprit à la dernière page du livre pour se débarrasser de cette langue : À l’instar de Malte, le Luxembourg pourrait promouvoir le bilinguisme et s’ancrer de manière plus ciblée dans le « monde anglophone globalisé » grâce à l’anglais, tout en préservant les particularités luxembourgeoises (p. 164). Le Grand-Duché pourrait alors attirer davantage d’expatriés, que les deux auteurs considèrent comme des étrangers « de passage », qui « ne se qualifient souvent pas d’immigrés », mais se présentent fréquemment comme des « citoyens de l’UE » et semblent faire preuve d’une « plus grande volonté » « de vouloir participer à la vie politique sans pour autant s’intégrer » (p. 152).