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Institutions et démocratie 10 min de lecture

Le chef de tout le monde

De quoi #Luc est-il le nom ?

Article paru dans Édition janvier 2024
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Le chef de tout le monde
Luc Frieden, investi par « l’Esprit de Senningen », en novembre 2023 © Photo : Sven Becker

« C’est aussi un sentiment de grande responsabilité que d’être à la tête du gouvernement et de diriger tous les habitants du pays… Bon, comment comptes-tu t’y prendre pour que tout le monde aille bien ? », déclarait Luc Frieden dans une interview diffusée la veille de Noël sur Eldoradio. Le nouveau Premier ministre du CSV tente de se positionner dans la longue lignée paternaliste de son parti. À l’approche des fêtes de fin d’année, il a multiplié les interviews, se désignant tantôt comme « capitaine » (Paperjam), tantôt comme « coach » (Eldoradio) de l’équipe gouvernementale. Dans la traditionnelle interview du Nouvel An sur RTL-Télé, Luc Frieden revendique le rôle de « leader » plutôt que celui de « primus inter pares » (traditionnellement privilégié par les partenaires juniors du CSV). Celui qui, pendant la campagne, estimait qu’il fallait parfois « taper du poing sur la table » et faire « acte d’autorité », se compare aujourd’hui à un « directeur général d’une entreprise » veillant sur ses « chefs de département », c’est-à-dire les ministres. Une analogie que Frieden revendique avec une certaine fierté, au point de la mentionner à deux reprises en une journée (sur RTL-Télé et sur Radio 100,7).

Peut-on diriger un pays comme une entreprise ? Dans la méthode de gestion, ce serait même « absolument nécessaire », répond le Premier ministre sur RTL-Télé. En réalité, il ne fait que reprendre un vieux cliché patronal. En 2004, la Chambre de commerce avait intitulé ses recommandations au gouvernement « Entreprise Luxembourg » (titre auquel elle ajoutera « 2.0 », « 3.0 » et « 4.0 » lors des trois élections suivantes). Le dialogue et la concertation, c’est très bien, mais « en fin de compte, il faut que quelqu’un décide ; et c’est le gouvernement et c’est son Premier ministre », expliquait Frieden à la mi-décembre à « Mike [Koedinger] » et au public (conquis) du Paperjam + Delano Business Club. S’exprimant également en tant que ministre des Médias, il reconnaissait que leurs « remarques critiques » étaient « utiles », avant de préciser : « à condition qu’elles soient formulées de manière acceptable », avant de rassurer : « ce qui est toujours le cas chez Paperjam et Delano ».

De la théorie économique du ruissellement au technosolutionnisme climatique, en passant par la fidélité atlantiste, son programme idéologique n’a guère évolué. Dans ses interviews, le Premier ministre revient fréquemment sur sa conception du temps : « Mon plus gros problème, c’est celui du temps », admet-il sur Eldoradio. « Et ça filait à 300 à l’heure. Je me rends compte que je dois trouver un autre rythme ». Sans oublier d’exprimer son admiration pour Emmanuel Macron, « un homme qui pense très rapidement » (et qui a été le premier à l’inviter après sa prestation de serment). Le décalage est très vite apparu. L’accord de coalition, que Frieden voulait garder secret, a immédiatement fuité et s’est retrouvé sur les sites de Reporter, Radio 100,7 et RTL. Tout en préparant des « spaghettis bolognaise » devant les caméras de RTL, Luc Frieden (vêtu d’un pantalon kaki et d’un polo Ralph Lauren, son uniforme de campagne) a admis son malaise face à l’instantanéité des réseaux sociaux.&« Il faut savoir s’adapter, mais ça va », assurera-t-il dans son interview télévisée du Nouvel An. En raison d’une intervention chirurgicale bénigne et ambulatoire sur le nez du Premier ministre, l’entretien avait été enregistré deux bonnes semaines avant sa diffusion.

Dans cette longue interview d’une heure et 32 minutes, ce sont surtout les « petites phrases » sur le dérèglement climatique qui auront marqué les esprits. « La lutte contre le changement climatique est bien sûr un projet qui s’inscrit davantage dans le moyen et le long terme, et qui va à l’encontre des besoins à court terme de notre société », explique Luc Frieden. La journaliste Caroline Mart lui demande si l’accélération du réchauffement ne le préoccupe pas. Il serait « plus positif », répond le Premier ministre. « Plus détendu  ? », s’enquiert la journaliste. « nbsp;Oui, détendu… Détendu, c’est peut-être un peu trop « relax ». […] Tout le monde sait dans quelle direction il faut aller… Et quant à la vitesse à laquelle on y parvient, il faut peut-être voir les choses avec un peu moins de crispation. »

Entre « capital » et « plan de relance », on cherche en vain le mot « climat » dans l’index qui clôt Europa 5.0, le manifeste néolibéral signé en 2016 par Luc Frieden. Le terme apparaît une première fois à la page 51 : « climat hostile à la technologie » ; puis à la page 236 : « climat des affaires ». Enfin, à la page 243, un court paragraphe est consacré au changement climatique. Il commence ainsi : « Même si les prévisions relatives au changement climatique sont entachées d’incertitude […] ». La solution au dérèglement climatique ? « Des technologies de pointe ». Huit ans plus tard, Luc Frieden reste fidèle à ses convictions (en baskets blanches). « Ech gleewen un den technologesche Fortschrëtt », répète-t-il sur RTL-Télé. Il dit également croire en l’intelligence des gens, « a sécherlech vun de Lëtzebuerger » : « Ech mengen, datt d’Leit jo net domm sinn. Les gens n’aiment pas qu’on leur dise comment vivre, s’ils doivent prendre l’avion ou non, s’ils doivent prendre le train ou non », expliquait-il sur Radio 100,7 à la mi-décembre. Cinq mois plus tôt, Luc Frieden racontait sur le podcast Gëlle Fro que pendant ses deux années à Londres, il prenait fréquemment l’avion pour passer le week-end avec sa famille au Luxembourg. « C’est à une heure. Je connais par cœur chaque recoin de l’aéroport de Londres-City. Dat ass kee Problem. »

Au cours de la campagne de 2023, Frieden a fait du populisme anti-écologiste son cheval de bataille. Il a vu juste. Si la coalition libérale a volé en éclats, c’est à cause de son maillon faible, Déi Gréng, et de son effondrement électoral. Contrairement aux apparences (suggérées par les sondages), le CSV n’a pas remporté les élections. Il s’est consolidé, mais à un niveau historiquement bas. Cela n’empêche pas Luc Frieden de revendiquer un mandat électoral fort : « Hei ware Walen an dësem Land ! », s’est-il exclamé sur RTL-Télé pour justifier l’introduction de la comparution immédiate et de l’« expulsion ». « Les partis qui ont remporté les élections ont l’intention de tenir leurs promesses », proclame-t-il dans les colonnes de Paperjam.

Dans un monde qui se désagrège, Luc Frieden se présente comme le garant du statu quo, c’est-à-dire du mode de vie de la classe moyenne luxembourgeoise. L’adaptation partielle du barème d’imposition à l’inflation avait été décidée par le gouvernement précédent ; Frieden et Roth l’ont poussée 1,5 tranche plus loin, la célébrant comme une manifestation du « méi Netto vum Brutto ». « Il y a, là encore, un aspect psychologique : permettre aux gens de mieux vivre et d’utiliser cet argent pour consommer », expliquait le Premier ministre à Paperjam, ajoutant que « les classes moyennes représentent la quasi-totalité de la population ». (En oubliant que sur les 300 000 ménages résidents, un tiers vit avec un revenu imposable inférieur à 2 500 euros par mois.) Dans le Wort, Frieden promettait début décembre que la « sélectivité sociale » ne s’appliquerait qu’aux nouvelles aides et prestations ; « nous ne remettons toutefois pas en cause les mesures existantes ». L’austérité, c’était l’ancien Luc, promet le nouveau Luc.

Le nouveau Premier ministre reste en revanche fidèle à l’atlantisme, qui a toujours été l’une de ses caractéristiques politiques. Dans les années 2000, le ministre de la Justice Frieden affichait ainsi sa proximité avec son homologue ultra-conservateur John Ashcroft. En 2006, il estimait ainsi dans le Wort que la relation avec Washington serait « exemplaire » : « Le ministre ne croit pas que la politique du gouvernement Bush ait créé de nouveaux foyers de tension. » Lors de l’interview du Nouvel An, Luc Frieden est interrogé sur les bombardements de Gaza par l’armée israélienne. Le Premier ministre s’aligne sur la position du président américain Joe Biden : « Je m’abstiens totalement de juger s’il faut cesser de réagir ou non ». Certes, les cessez-le-feu seraient « toujours utiles ». Mais Israël serait « la seule démocratie de la région », même s’il aurait « un gouvernement particulier ». En tout cas, ce n’est pas à lui de décider quand la riposte militaire devrait prendre fin. En adoptant une vision campiste, Frieden établit des « parallèles dans la réflexion intellectuelle » entre l’Ukraine et Israël (« les attaqués ») d’un côté, et la Russie et Gaza de l’autre.

Luc Frieden conserve l’attitude d’un premier de la classe, toujours soucieux de l’étiquette et du protocole. Il a ainsi renoncé au titre de « ministre d’État » afin de ne pas semer la confusion lors de ses déplacements officiels (et de ne pas faire de l’ombre au chef de l’État, le Grand-Duc). Sa prestation de serment en tant que Premier ministre au Palais est un vieux rêve qui se réalise enfin. « On ne va pas au gouvernement juste pour avoir une belle voiture avec chauffeur », expliquait-il sur le podcast Gëlle Fro. Puis de préciser : « J’en ai déjà eu une… J’en ai aussi eu une sur le banc, d’ailleurs, quand j’étais président. » Interrogé sur les raisons de son succès, il répondait : « Je pense qu’il faut d’abord avoir de bons gènes quand on commence. Le soutien qu’on reçoit à la maison joue déjà un très grand rôle. Ma mère m’a toujours un peu poussé à l’école. Ça m’a un peu agacé à l’époque, mais grâce à ça, j’ai pu aller dans de bonnes écoles par la suite […] ».

« Le nouveau Luc doit encore faire ses preuves », plaisantait Frieden dans l’émission « Gëlle Fro » en juillet. « Je ne sais toujours pas vraiment qui l’a inventé », dira-t-il au Télécran en décembre. Souvent raillée, la formule aura été efficace. L’agence de communication hambourgeoise Guru y est sans doute pour quelque chose. Depuis 2022, elle conseille le CSV dans la redéfinition de son image de marque, accompagnant le parti des élections municipales jusqu’aux européennes, en passant par les législatives. (Parmi ses clients, Guru compte également la CDU ainsi que les grandes fédérations patronales allemandes.) Sur son site, l’agence présente l’éventail de ses services en termes d’« influence stratégique et communicative sur les processus politiques » : « Tout est question d’histoire. […] Les mécanismes en jeu sont les mêmes que dans l’industrie du divertissement. Les gens ne veulent pas qu’on leur fasse la leçon, ils veulent être divertis. »

Dès 2022, le CSV et Guru souhaitaient mettre en avant une équipe de jeunes, soudés autour d’un homme politique expérimenté. À l’époque, peu de gens se doutaient que Frieden allait se retrouver au centre de ce portrait de groupe. Pour les législatives, les chargés de communication venus de Hambourg mettaient l’accent sur la simplicité. Le parti devait se concentrer sur une poignée de messages clés. Plutôt que d’évoquer un « plan » flou (comme l’avait fait Claude Wiseler), Frieden répétera ad nauseam les mêmes éléments de langage. Le « nouveau Luc » commence également à utiliser fréquemment l’adjectif « cool » : « J’ai passé deux ans à Londres, c’était méga cool » (Gëlle Fro) ; « mes enfants ont dit que [j’étais] plus cool, plus détendu » (Eldoradio).

Après sa prestation de serment, le nouveau Premier ministre a eu droit à un portrait élogieux dans le *Wort* (dont il avait présidé la maison d’édition), en compagnie de son épouse, Marjolijne Droogleever Fortuyn, qui le décrit comme « une personne très sensible ». Certaines phrases de ce portrait semblent tout droit sorties du magazine Gala : « Ces souvenirs lui arrachent même un sourire ». Comme dans d’autres interviews, Luc Frieden y parle beaucoup de ses enfants, Philippe et Anouk : « Je souhaite continuer à m’entretenir régulièrement avec eux à l’avenir, car ils sont tous deux au début de leur vie professionnelle et ont une perspective tout à fait différente ». Le fils travaille à Paris chez Baker McKenzie, la fille à Munich chez McKinsey & Company. Comme leur père, ils ont étudié respectivement à Cambridge et à Harvard.

Les deux prédécesseurs de Frieden au ministère d’État savaient jouer sur la corde sensible. Par moments, ils parvenaient même à s’émouvoir jusqu’aux larmes en prononçant leurs propres discours. Jean-Claude Juncker cultive une fausse dialectique et un véritable sens de l’humour. Xavier Bettel maîtrise très mal les dossiers, mais très bien les relations interpersonnelles. Déguisé en nouveau Luc le temps d’une campagne, le vieux Frieden, rigide et maladroit, risque de refaire rapidement surface. On ne fait pas de deux gouttes d’eau…