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Institutions et démocratie 12 min de lecture

L’évêque Bouddha

Le cardinal Hollerich se montre ouvert aux réformes sur la scène européenne. Au Luxembourg, en revanche, il renforce les conservateurs de droite. Les tensions entre les laïcs et le clergé s'intensifient.

Article paru dans Édition décembre 2022
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L’Église est en train de se réinventer. D’octobre 2021 à juillet 2022, une consultation sur l’évolution future de l’Église a été menée, à laquelle 4 500 habitants du Luxembourg ont participé. « Les fidèles d’ici se sont prononcés en faveur de l’hospitalité et d’une Église qui réponde aux défis du monde », déclare Jean-Louis Zeien, qui a dirigé, avec Josiane Mirkes, l’équipe synodale du diocèse. Le pape François a lancé un processus synodal mondial afin de discuter de la manière dont l’Église catholique romaine pourrait évoluer. Une première étape s’est achevée fin octobre : après que les diocèses locaux se sont réunis et ont formulé des recommandations, celles-ci ont abouti à un document de travail. Le Synode des évêques de 2023 s’appuiera sur les recommandations contenues dans ce document désormais disponible. Le cardinal Hollerich a été nommé par le pape secrétaire général du Synode des évêques, ce qui confère au Luxembourgeois un rôle central dans l’animation et les travaux de fond du Synode.

« En ce qui concerne le Luxembourg, nous avons constaté que nous sommes une ancienne Église du peuple qui est en passe de devenir une Église au sein du peuple. Cela signifie que nous devons mieux nous organiser en tant que communauté et que nous souhaitons une implication plus forte des laïcs, y compris en ce qui concerne les célébrations liturgiques », explique Jean-Louis Zeien. Au niveau international, il apparaît en outre que les catholiques sont ouverts à l’idée du diaconat des femmes, et qu’une petite partie d’entre eux se prononce en faveur du sacerdoce des femmes, a rapporté le secrétaire général Jean-Claude Hollerich lors d’une conférence à la faculté de théologie de Fulda. Le document de travail souligne également que les bénévoles sont au bord de l’épuisement en raison de la baisse de leurs effectifs. « D’un côté, on critique la distance perçue entre le clergé et les laïcs ; de l’autre, les prêtres sont même considérés, dans certains endroits, comme un obstacle à une communauté féconde », rapporte le diocèse autrichien. Outre l’autocritique, le secrétaire général Hollerich et son équipe ne manquent pas, dans leur rapport publié fin octobre, de mentionner les courriers méfiants adressés à ceux qui souhaitent des réformes : « Je ne fais pas confiance au synode. Je pense qu’il a été convoqué pour modifier encore davantage les enseignements du Christ et infliger de nouvelles blessures à son Église », déplore une personne d’Angleterre dans le document.

Au Luxembourg aussi, des tensions règnent entre les laïcs et le clergé. Souvent, de bonnes propositions émanent de bénévoles actifs au sein des paroisses ; ceux-ci sont en mesure d’évaluer les besoins des fidèles, savent comment aller à la rencontre des jeunes, comment maintenir vivante la pratique spirituelle et quelles tâches administratives devraient être mieux gérées. Mais l’autorité ecclésiastique laisserait tomber les laïcs ; le clergé promettrait de prendre en compte les suggestions, mais finirait par bloquer les réformes, rapportent des personnes déçues. Jean-Louis Zeien voit les choses autrement : « Les assemblées étaient participatives, nous avons pu travailler en toute indépendance et sans pression hiérarchique ». Les échanges au sein de l’Église seraient constructifs et le synode aurait permis d’accélérer le processus de démocratisation. Dans l’ensemble, l’Église actuelle, avec le pape François et sa dernière encyclique Fratelli Tutti sur la « fraternité et l’amitié sociale », serait sur la bonne voie. D’autres personnes rapportent que Jean-Claude Hollerich est un jésuite cultivé, doté d’une expérience pastorale, capable d’écouter les autres sans a priori. Les voix dissidentes, en revanche, font remarquer que l’archevêque veut toujours avoir le dernier mot et ne sait pas discuter d’égal à égal avec les laïcs.

Depuis mars 2018, Jean-Claude Hollerich est également président de la Commission des conférences épiscopales de la Communauté européenne. Il quittera toutefois cette fonction en mars prochain. L’une des missions de cette commission est de donner des impulsions en faveur d’une Europe unie, sur la base de la doctrine sociale chrétienne. Pour faire le point, il a rencontré lundi le pape François et a ensuite accordé une interview à Domradio. Il n’aborde que brièvement ce que la Conférence épiscopale a précisément accompli à Bruxelles et quels appels elle a lancés aux responsables politiques de l’UE. M. Hollerich s’exprime de manière un peu vague : « Quand on jette un regard rétrospectif sur ces cinq années, je pense notamment à Mme Mogherini et au fait qu’on nous ait demandé d’élaborer des points relatifs au respect des droits de l’homme dans la politique étrangère, en particulier en matière de liberté religieuse. Et là, nous avons pu apporter une contribution très positive. » S’ensuivent quelques déclarations contre la corruption et le nationalisme, sans toutefois les associer à des revendications concrètes. Ce linguiste, qui a passé beaucoup de temps dans sa tour d’ivoire à l’université Sophia de Tokyo, a désormais appris le langage de la diplomatie politique. On ne sait pas vraiment s’il aime parler ce langage. Un collègue journaliste de Bruxelles estime que M. Hollerich évite la presse, s’efforce d’empêcher que les conflits internes de cet organe de l’UE ne soient rendus publics, et se montre réservé quant à la contribution de l’Église catholique à la cohésion européenne, soit parce qu’il n’a pas d’avis tranché sur la question, soit pour ne pas attiser davantage les tensions. Les discussions entre les 27 États membres aboutissent rarement à l’unanimité ; les opinions libérales des évêques d’Europe centrale ne seraient pas toujours compatibles avec celles de Pologne et de Hongrie. Hollerich adopte une approche diplomatique et prudente. Or, l’image de l’Église catholique est ternie et celle-ci pourrait justement, en ce moment, envoyer des signaux de solidarité européenne et mondiale.

Le fait qu’il soit parfois difficile à cerner – Hollerich lui-même s’en vante désormais. Dans le recueil d’entretiens *Was auf dem Spiel steht* (2022), il affirme : « Les uns pensent : “Il est ultra-conservateur.” D’autres estiment que je suis terriblement libéral. » Mais il n’est « ni l’un ni l’autre ». On constate sans cesse des décisions contradictoires. Ainsi, d’un côté, il déplore la récupération du christianisme par la droite populiste au service d’une politique antidémocratique et xénophobe, telle que la mènent également les responsables politiques de l’ADR Tom Weidig et Fred Keup, qui ne sont tous deux pas pratiquants, mais qui invoquent le christianisme comme un patrimoine culturel distinctif. D’un autre côté, il offre un refuge aux « Scouts de l’Europe » au Luxembourg, au sein desquels on retrouve des courants aux idées identitaires et d’extrême droite. L’archevêque se défend en affirmant que, s’il y a certes « beaucoup de Français très conservateurs » parmi les parents, ceux qui prennent le temps de s’intéresser aux jeunes constatent que « ceux-ci ne sont pas toujours tels que leurs parents pourraient l’imaginer ».

Lorsque l’on s’intéresse au parcours et aux centres d’intérêt du cardinal, on constate qu’il n’avait pas l’intention d’occuper des fonctions politiques : En réalité, peu avant sa nomination comme évêque en 2011 par Benoît XVI, il avait l’intention de rédiger sa thèse de doctorat sur les jésuites en Thaïlande au XVIIIe siècle. Il souligne d’ailleurs souvent son intérêt pour les différentes langues, les études régionales et la théologie sacramentelle comparée. À l’université Sophia de Tokyo, il a dirigé des travaux d’étudiants sur les mangas ; dans sa jeunesse, il s’est intéressé aux pièces de théâtre de Bertolt Brecht et aux œuvres d’Anna Seghers. Au Japon, il a pratiqué la méditation bouddhiste zen et, à l’Institut grand-ducal, il a notamment donné des conférences sur l’orientalisme, les caricatures des musulmans et le manque de volonté de comprendre d’autres cultures et religions. Ce n’est qu’après l’annonce par la coalition tripartite, en 2013, de la séparation de l’Église et de l’État qu’il a commencé à s’exprimer davantage sur les réformes institutionnelles. Il a déclaré accepter les décisions du gouvernement. Celle-ci a supprimé l’enseignement religieux, ainsi que la rémunération par l’État des prêtres nouvellement engagés, et la responsabilité des édifices religieux a été dissociée de l’État. Hollerich présente ce tournant comme une opportunité : « À long terme, nous devons, en tant qu’Église, reconnaître que le gouvernement nous a contraints à nous pencher de manière réaliste sur notre avenir ». Il s’entend désormais bien avec le Premier ministre Xavier Bettel (DP), affirme le cardinal Hollerich dans son recueil d’entretiens récemment publié. Il a accompagné le Premier ministre, en compagnie de son épouse, chez le pape. « Au Vatican, cela a suscité un certain émoi, mais le pape a trouvé cela amusant ».

Le document de travail publié en octobre, co-rédigé par le cardinal Hollerich en sa qualité de secrétaire général du Synode, fait état des différentes positions adoptées par les Églises locales à l’égard des personnes divorcées remariées, des personnes vivant dans un mariage polygame et des personnes LGBTQ. Certaines Églises locales recherchent un dialogue de réconciliation. La Conférence épiscopale sud-africaine, par exemple, a toutefois déclaré qu’elle ne pouvait pas formuler de position sur les relations entre personnes du même sexe, car les membres de son Église exprimaient des points de vue divergents. L’archevêque est plus clair sur ce point : « Le cardinal Hollerich sait qu’il y a des homosexuels parmi ses prêtres », titrait *Das Wort* au début de l’année, « et ceux-ci savent qu’ils ont leur place au sein de l’Église », poursuivait l’ancien journal diocésain. Le fait qu’il y ait probablement de nombreux prêtres homosexuels dans le catholicisme serait lié à l’idée que le prêtre est marié à Dieu ou – dans le langage catholique – à Jésus, analyse le spécialiste des religions Jeffrey Kripal dans son ouvrage *Secret Body* (2017). Les institutions catholiques romaines offriraient aux hommes homosexuels, dans des sociétés où l’homosexualité était et reste punissable, la possibilité de sublimer leur sexualité de manière créative en une vie spirituelle ou intellectuelle productive. Kripal précise à la *Los Angeles Review of Books* qu’il ne porte aucun jugement de valeur : « Bien au contraire, je pense que les hommes gays sont souvent plus doués sur le plan spirituel que les hommes hétérosexuels ». Qualifier Jésus d’homosexuel serait anachronique, mais il était « tout sauf hétéro », ne prônait pas un modèle familial hétérosexuel et exhortait ses disciples à quitter leurs familles. Le cardinal Hollerich, quant à lui, fait valoir que la morale sexuelle conservatrice actuelle de l’Église découle en partie de la morale bourgeoise du XIXe siècle et n’a aucun fondement biblique. Sur d’anciennes représentations religieuses, on reconnaît par exemple des femmes enceintes lors de leur mariage, ce qui permettrait de conclure à l’acceptation des rapports sexuels avant le mariage. La doctrine ecclésiastique, qui considère l’homosexualité comme un péché, ne serait plus d’actualité pour des raisons sociologiques et scientifiques. De plus, l’Église devrait reconnaître une interprétation erronée de la Bible concernant l’homosexualité : dans le Nouveau Testament, « il n’est question que d’actes homosexuels, qui étaient en partie des rites païens ». Selon Hollerich, le Nouveau Testament porte un jugement sur certaines pratiques sexuelles, et non sur les homosexuels.

L’archevêque s’exprime par ailleurs dans diverses interviews au sujet des cas d’abus sexuels survenus au sein de l’Église. Il les attribue avant tout à des problèmes structurels ainsi qu’à l’absence d’un dialogue ouvert sur la sexualité, et se dit bouleversé par ces faits : « Lorsque les enfants considèrent le prêtre ou l’évêque comme celui qui parle au nom de Dieu, c’est presque la pire chose qui puisse arriver. » Bien qu’il soit conscient des faiblesses structurelles des institutions catholiques, il a accueilli dans son diocèse des moines de la communauté Verbum Spei. Leur doctrine de « l’amour d’amitié », un concept inspiré de Thomas d’Aquin, pose particulièrement problème, car elle permettrait à ses adeptes de justifier les abus au sein même de la communauté, comme l’écrit Marie-Laure Rolland sur Reporter.lu. La communauté a été fondée par le prêtre dominicain Marie-Dominique Philippe, contre lequel des témoins ont déposé pour abus sexuels. Il s’agirait d’au moins 15 victimes, pour la plupart des religieuses. L’évêque auxiliaire Leo Wagener a assuré à Reporter que les moines de Verbum Spei étaient tenus de respecter les règles du diocèse visant à prévenir les abus. L’année dernière, cependant, un enfant est né d’une liaison entre un aumônier de l’université et une étudiante. Depuis lors, on a perdu la trace de ce prêtre ; la femme ne s’est pas exprimée sur cet incident, et la question de savoir dans quelle mesure cette relation était consensuelle reste en suspens. L’archevêque Hollerich a donné son accord pour que ces moines, en activité à l’université depuis 2016, assurent le service d’aumônerie. L’Église locale pourrait donc également prendre au sérieux l’appel à l’aide lancé cette année par les fidèles australiens lors du synode, face aux abus sexuels, financiers et spirituels : « Il est souligné qu’il est urgent de reconnaître l’horreur et la souffrance causées, et de redoubler d’efforts pour protéger les personnes vulnérables ». Le cardinal Hollerich envisage toutefois de réexaminer le célibat obligatoire pour les prêtres. La suppression du célibat pourrait contribuer à lutter contre les abus sexuels. Et résoudre le problème de la relève : « Je pense que nous devons aller dans cette direction, sinon nous n’aurons bientôt plus de prêtres ».

Alors que le cardinal Hollerich se présentait comme un libéral dans les pays germanophones, une controverse a toutefois resurgi cette semaine autour d’un groupe controversé : l’archevêque souhaite aider la communauté sacerdotale Saint-Martin à s’installer au Luxembourg, comme l’a révélé l’enquête de la journaliste du Reporter Véronique Poujol. On ignore encore quels liens il entretient exactement avec cette communauté ouvertement homophobe ; interrogée à ce sujet, sa secrétaire a répondu que le cardinal était en déplacement officiel. En 2015, le grand-duc Henri avait par ailleurs reçu une délégation de 80 de ses représentants. La communauté sacerdotale Saint-Martin est proche de personnalités politiques d’extrême droite telles qu’Éric Zemmour ou Marine Le Pen, et l’un de ses évêques, Marc Aillet, admire Vladimir Poutine. Selon certaines sources, des laïcs engagés dans la société civile secouent la tête et se demandent si le cardinal Hollerich voit réellement l’avenir de l’Église dans des groupes conservateurs de droite.