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Institutions et démocratie 8 min de lecture

L’armée de la Comté

Les problèmes rencontrés par l'armée avec son service sanitaire mettent également en évidence des faiblesses structurelles

Article paru dans Édition avril 2023
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Comme toute force militaire, l’armée grand-ducale dispose d’un service de santé. Une norme de l’OTAN datant de septembre 2019 prévoit des critères minimaux à cet effet. Elle définit les capacités en quatre niveaux (Roles). Le « Role 1 » assure les premiers soins médicaux aux troupes au combat. Les trois autres niveaux vont plus loin, jusqu’au « Role 4 » et à un hôpital situé en dehors de la zone d’opération. Dans le cadre du « Role 1 », en revanche, une équipe composée de plusieurs membres et dirigée par un médecin prend en charge, outre le triage et le diagnostic initial, des mesures d’urgence avancées visant à sauver des vies : hémostase, traitement de la douleur, prise en charge des voies respiratoires, ventilation artificielle et stabilisation circulatoire, à l’instar d’un service des urgences. L’objectif est de stabiliser le patient en vue de son transport ultérieur. Chaque unité médicale, y compris une unité luxembourgeoise de niveau 1, doit présenter le même degré de disponibilité opérationnelle que l’unité dont elle a la charge.

Le Luxembourg met à la disposition de l’OTAN et de l’UE des unités militaires à haut niveau de préparation. Cependant, l’armée ne dispose pas des conditions minimales requises en matière de service médical, le « Role 1 ». C’est ce qui ressort notamment d’un tweet du chef d’état-major adjoint Pascal Ballinger, daté du 7 avril 2022 : « Le déploiement d’un Role 1 reste un rêve pour @ArmyLuxembourg… mais nous y travaillons… Ce ne sera probablement pas réalisable au cours de cette décennie, mais nous allons tout mettre en œuvre… »

On constate une incohérence entre ce tweet et le passage suivant du rapport annuel 2021 du ministère des Affaires étrangères : « En 2020, l’armée luxembourgeoise s’est engagée auprès de l’OTAN à mettre en place une ou plusieurs équipes chirurgicales déployables correspondant à la capacité « MED-ST » telle que définie dans les NATO105 Bi-Strategic Commands Capability Codes and Capability Statements du 22 janvier 2020. Ces équipes devront être déployables dès 2028 »1. MED-ST signifie « medical surgical team » (équipe médico-chirurgicale). D’une part, le chef d’état-major adjoint déclare donc sur Twitter que les exigences minimales ne pourraient probablement être satisfaites que dans une décennie. D’autre part, le ministère des Affaires étrangères indique que le Luxembourg s’est engagé auprès de l’OTAN à mettre en place, d’ici 2028, des équipes chirurgicales de campagne opérationnelles.

La demande concernant ce concept, ou plutôt l’hypothèse de travail qui s’y rapporte, a reçu une réponse négative de la part de la Direction de la défense du ministère des Affaires étrangères par e-mail le 12 août 2022, sous prétexte de confidentialité. De même, le document de l’OTAN qui définit l’unité médicale MED-ST ne peut pas être rendu accessible, selon un e-mail du service de presse de la Direction de la défense daté du 17 août 2022. Il s’agirait ici de la variante militaire du Samu civil (service médical d’urgence) : un médecin ayant suivi une formation complémentaire en médecine d’urgence, un ambulancier et un secouriste. Le terme « surgery teams » est toutefois également couramment utilisé pour désigner des unités spéciales qui ont besoin de capacités médicales étendues, car elles opèrent derrière les lignes ennemies. Elles doivent donc prodiguer des soins aux blessés pendant une durée plus longue, jusqu’à ce que ceux-ci puissent être évacués. Le bataillon de reconnaissance belgo-luxembourgeois annoncé pour 2028, ou plutôt ses sous-unités, pourrait tout à fait opérer derrière les lignes ennemies et avoir besoin de capacités de chirurgie de campagne. Il va de soi que la « robustesse » exigée par l’OTAN dans ce contexte peut s’accompagner d’un nombre accru de pertes. Les unités spéciales belges ont testé le concept MED-ST au Mali et en Afghanistan. Reste à savoir comment l’armée luxembourgeoise compte développer de telles capacités d’ici 2028. Dans le domaine des services médicaux, le développement des forces grand-ducales s’est jusqu’à présent révélé extrêmement insatisfaisant.

Ainsi, pendant un certain temps, l’armée n’a pas disposé de médecin militaire dans ses rangs. Le poste d’officier-médecin a été mis au concours en septembre de l’année dernière. Comme aucun candidat ne répondait à tous les critères, un médecin contractuel a été engagé. Des mois plus tard, il s’est avéré qu’il avait fait l’objet d’une condamnation définitive en Belgique, notamment pour des délits liés à son activité médicale. L’armée n’avait pas procédé à une vérification indépendante du candidat : À première vue, tout semblait en règle sur le plan formel et la procédure s’était déroulée conformément aux règles, comme l’ont indiqué le ministre de la Défense François Bausch (Verts) et la ministre de la Santé Paulette Lenert (LSAP) en réponse à une question parlementaire du groupe CSV. Une recherche sur Internet effectuée par le service des ressources humaines de l’armée, comme c’est aujourd’hui couramment le cas chez les employeurs civils, aurait sans doute permis d’éviter cette erreur. Finalement, ce sont des informations provenant d’une autre administration qui ont mis fin à l’activité de ce médecin. Manifestement, l’armée parvient à créer des capacités satellitaires stratégiques pour des centaines de millions d’euros, mais elle échoue systématiquement à recruter du personnel médical à tous les niveaux de qualification et à le retenir dans ses rangs.

Un document qui permettrait de mieux cerner la situation et la rotation du personnel est mentionné dans le rapport annuel 2021 du ministère des Affaires étrangères : « Les activités de l’Armée luxembourgeoise en 2021 font l’objet d’un rapport d’activités séparé. » Malgré plusieurs demandes, la rédaction n’a pas réussi à obtenir ce rapport d’activités de l’armée, qui est pourtant censé être public. En revanche, les recherches menées dans le cadre de cet article ont révélé l’existence d’une rotation du personnel particulièrement marquée au sein du service médical de l’armée. Les raisons de cette situation semblent multiples.

La pénurie générale de personnel médical dans le pays est incontestable. Mais ce n’est pas tout : dans l’ensemble de la fonction publique, pratiquement plus aucun médecin local ne postulerait aux postes vacants, a expliqué Claude Haagen, ministre des Affaires sociales du LSAP, en réponse à une question parlementaire posée par l’ADR. Les écarts de rémunération par rapport aux médecins libéraux seraient trop importants. En ce qui concerne l’armée, la perspective d’une mission de plusieurs mois dans un camp de campagne en Europe de l’Est ou dans des régions tropicales ne semble manifestement pas attirer les médecins luxembourgeois. À cela s’ajoute le fait que la pénurie de médecins fait émerger de nombreuses alternatives à l’armée en tant qu’employeur.

Cela vaut également pour toutes les catégories de paramédicaux. Outre le salaire, ils sont toutefois confrontés à une certaine incohérence entre leur formation et la situation juridique : l’activité des paramédicaux au Luxembourg est réglementée par le ministère de la Santé. La formation, en particulier celle des ambulanciers, s’effectue en revanche à l’étranger. Or, dans ces pays, les compétences des paramédicaux en matière d’urgence sont plus étendues qu’au Luxembourg. Dans la pratique, cela signifie qu’une série d’« actes médicaux » ne sont pas légalement autorisés aux ambulanciers dans ce pays. Cela concerne par exemple l’administration de médicaments, l’administration d’oxygène ainsi que la mise en place d’une perfusion. Ces actes ne peuvent être effectués que sur prescription et sous la supervision d’un médecin.

Cette règle s’applique également à l’armée. Ainsi, une photo prise lors de la journée portes ouvertes au Herrenbeg en juillet dernier reflétait davantage un vœu pieux que la réalité : des infirmiers administrant des perfusions, de l’oxygène et des médicaments, alors qu’ils ne sont pas autorisés à le faire de leur propre chef. Est-il judicieux de maintenir les secouristes militaires sous la réglementation en temps de paix d’un ministère de la Santé civil ?

Mais outre les circonstances extérieures, une politique du personnel incohérente ainsi que des pratiques de commandement anachroniques conduisent manifestement à ce que le personnel médical qualifié, qu’il ait un statut civil, semi-militaire ou militaire, soit muté hors du secteur sanitaire, soit tourne systématiquement le dos à l’armée. Compte tenu de la robustesse prévisiblement plus coûteuse en pertes dans le cadre du futur bataillon binational, le service sanitaire doit occuper une place plus importante dans la réflexion des hauts responsables militaires. C’est la réalité du combat qui doit servir de cadre de référence, et non les animosités et les préférences propres à une garde de palais en temps de paix absolue. Aucun scénario prévisible de guerre en Ukraine, ni d’éventuelles guerres qui s’ensuivraient, ne justifie de continuer comme jusqu’à présent. Les dividendes de la paix sont épuisés ; les opérations militaires, si elles devaient avoir lieu, redeviendraient des guerres. Pour les militaires occidentaux, la mort et les blessures passeront du statut de cas isolés regrettables à celui d’un destin potentiellement multiple. La classe politique de la Comté grand-ducale n’ose pas annoncer aux Hobbits la nouvelle réalité géopolitique. Cette réalité est qu’il ne sera pas possible de s’en sortir en dépensant de l’argent pour acheter des armes, des munitions et des satellites.

1 Rapport annuel 2021 du ministère des Affaires étrangères (p. 106). https://gouvernement.lu/fr/publications/rapport-activite/minist-affaires-etrangeres-europeennes/maee/2021-rapport-activite-maee.html

Reiner Hesse est politologue et sociologue.
Il a mené des recherches sur la politique militaire et la sociologie militaire.