Quiconque, lorsqu’il évoque l’architecture nazie, pense avant tout aux grands chantiers de Berlin et de Nuremberg, rendus célèbres par de nombreux documentaires télévisés, méconnaît le fait que le Troisième Reich, en tant qu’État totalitaire, a cherché à s’imposer non seulement dans tous les domaines de la vie publique, mais aussi dans toutes les régions. La volonté de donner aux villes une nouvelle image uniforme s’étendait littéralement « de la Meuse au Memel ». Si, au départ, l’attention des urbanistes nazis se concentrait uniquement sur les centres administratifs appelés « capitales de Gau » dans ce qu’on appelait l’« Altreich », l’annexion de l’Autriche et des Sudètes a ensuite entraîné l’intégration des villes situées dans ces régions, désormais considérées comme du territoire allemand. Avec le début de la Seconde Guerre mondiale et les premiers succès de la Wehrmacht, cette ambition s’étendit aux pays occupés et annexés. Si le réaménagement urbain dans l’« Altreich » visait à affirmer le pouvoir et à rendre public un nouveau modèle de société, la politique de construction dans les territoires occupés à l’étranger avait en outre pour fonction de forger une identité ou de la supplanter. La tradition architecturale locale devait être effacée et une identité allemande, national-socialiste, devait être réimposée. Outre ses objectifs idéologiques, la politique architecturale des occupants allemands revêtait une dimension économique qu’il ne faut pas sous-estimer. Pour l’Europe de l’Est, cette stratégie a récemment fait l’objet d’une excellente étude menée par l’historien de l’art Richard Nemec. Un phénomène similaire s’est produit à la frontière occidentale, elle aussi déplacée par la guerre.
Outre l’Alsace et la Lorraine, le Luxembourg, annexé de facto en 1940, a connu des programmes de construction qui suivaient les directives des autorités de Berlin. Dans ce contexte, l’architecture et l’urbanisme sont devenus des éléments importants de l’appareil de propagande visant à convaincre les Luxembourgeois de l’idéologie nazie. La politique de construction des occupants concernait plusieurs projets au Luxembourg, notamment de vastes travaux d’infrastructure destinés à assurer la liaison avec le Reich. Des réunions avec les autorités des villes allemandes voisines ont eu lieu à cet effet, et les chemins de fer luxembourgeois, exploités avant la guerre par plusieurs sociétés, ont été transférés à la Deutsche Reichsbahn.
La construction d’autoroutes a fait l’objet d’une attention encore plus grande. Dès octobre 1940, Richard Hengst, maire installé par les nazis à Luxembourg-Ville, considérait le pays annexé comme la future « porte de sortie du Reich vers l’Ouest », en pensant notamment à Bruxelles et à Paris. Par ailleurs, les dirigeants misaient sur l’aviation. Anticipant une augmentation considérable du trafic aérien civil après la guerre, ils réfléchissaient à la manière dont la région du Grand Luxembourg pourrait y être reliée. Le projet d’aéroport Luxembourg-Trèves, déjà discuté avant 1939, restait d’actualité ; toutefois, selon la Lufthansa, qui se montrait sceptique, il ne devait servir que de liaison court-courrier vers Cologne et Francfort. Par ailleurs, une extension de l’aérodrome d’Esch était au moins envisagée, comme en témoigne la « Société anonyme pour l’extension et l’exploitation de l’aéroport d’Esch/Alzig ».
Tous ces projets s’articulaient autour de l’idée des nazis de transformer le Luxembourg en un pôle touristique. Bien qu’ils puissent apparaître comme de simples projets d’ingénierie, ils sont clairement imprégnés de l’idéologie nazie. D’autres projets le montrent encore plus clairement, par exemple les plans de piscines sur la Haute-Moselle ainsi que les appels d’offres pour la construction d’auberges de jeunesse.
Mais ce sont surtout trois vastes projets d’aménagement urbain, présentés pour les villes de Luxembourg, Esch et Diekirch, qui ont retenu l’attention. À la fin de l’été 1941, le trésorier du Reich, Franz Xaver Schwarz, s’est rendu dans le nouveau « Moselgau ». Lors d’un rassemblement du parti organisé à cette occasion, il annonça officiellement les projets de construction pour les trois villes et examina par ailleurs les premiers plans et maquettes, comme le rapporte notamment l’Escher Tageblatt du 16 septembre 1941.
Alors que les plans concernant la ville de Luxembourg, où un forum politique surdimensionné devait voir le jour sur le plateau du Kirchberg, sont connus grâce à certains travaux de recherche, on ne sait pratiquement rien à ce jour des mesures prévues à Diekirch. Lors de la séance du conseil communal qui s’y est tenue le 27 août 1942, il n’a été fait mention que de manière générale de « la poursuite de l’extension et d’un aménagement planifié de la ville » (selon le Luxemburger Wort du lendemain). À l’exception de la constitution de réserves financières destinées aux installations sportives, peu de choses ont apparemment été entreprises. La situation était différente à Esch-sur-Alzette, où d’autres mesures ont été prises et des plans élaborés, qui sont longtemps restés dans l’oubli ; seul Alain Linster les a brièvement présentés en 1999 dans le Lëtzebuerger Almanach.1
Après Luxembourg, Esch peut certainement être considérée comme la deuxième ville la plus importante du pays occupé, notamment en raison de l’importance de la sidérurgie dans l’économie de guerre. Au moment de l’invasion allemande, la ville comptait environ 27 500 habitants. Après le rattachement de Schifflange en 1941, ce chiffre est passé à environ 32 000. Esch – germanisée dans le jargon nazi par le surnom « an der Alzig » – était un site stratégique pour l’effort de guerre, dont l’importance symbolique en tant que poste-frontière à l’Ouest revêtait en outre une valeur considérable sur le plan de la propagande. Dans le cadre d’un isolement délibéré vis-à-vis de la France, la propagande nazie présenta dès lors Esch comme « le chef-lieu de canton le plus occidental de l’Allemagne », comme le rapportait l’Escher Tageblatt les 11 et 12 juillet 1942. Dans ce contexte, il était tout naturel de présenter des projets de réaménagement.
C’est grâce aux séances du conseil municipal d’Esch, dont la presse rendait souvent compte en détail, même si c’était avec une touche de propagande, que nous connaissons les intentions en matière d’urbanisme. Une liste publiée le 10 novembre 1941 dans le « Luxemburger Wort » est particulièrement révélatrice. En effet, au-delà de son rôle de site industriel, Esch devait à terme être transformée en un centre administratif allemand. Après la guerre – selon le « Luxemburger Wort » – « il faudrait ériger de nombreux et grands bâtiments neufs, à savoir un forum de district, une sous-préfecture, un bureau des impôts, une agence pour l’emploi, un tribunal d’instance, un foyer des Jeunesses hitlériennes et un logement pour les dirigeants de la HJ, un lycée de filles, un collège, un lycée d’économie, une école de musique populaire, une caisse d’épargne du district, des logements de fonctionnaires, des logements sociaux, des lotissements, un complexe sportif avec piscine et une station de traitement des eaux.» La guerre en cours constituait également un argument acceptable pour ne pas donner suite à ces grandes annonces. Seuls des « aménagements urbains » peu coûteux ont été mis en œuvre. Il s’agissait notamment de planter des arbustes et de clôturer des terrains vagues.
Un article paru dans le *Tageblatt* des 8 et 9 novembre 1941 met en lumière les fondements idéologiques qui sous-tendaient les plans d’urbanisme nazis pour Esch-sur-Alzette : On y affirme qu’Esch est « une ville industrielle typique qui, à l’époque du développement à l’américaine, a connu une certaine période de fondation, avec toutes ses faiblesses et ses erreurs […] sans culture architecturale ni sens de la construction ». On critique les maisons trop hautes aux façades de la grande bourgeoisie dans un environnement rural et on déplore l’absence d’« un style architectural ancré dans le terroir et attaché à la région ».
Ces deux articles de presse datant de novembre 1941 ont été rédigés à l’occasion de la première réunion des conseillers municipaux d’Escher sous la présidence du maire par intérim Otto Komp. C’est également de cette époque que datent les plans conservés, qui font aujourd’hui partie de la collection du Musée national de la Résistance et des Droits de l’Homme (MNRDH).2 Les croquis sont signés par le directeur du service d’urbanisme, Karl-Heinz Löb, architecte municipal. On sait peu de choses à son sujet, mais quelques indices peuvent être rassemblés à partir de certains registres d’état civil. Il est né le 25 août 1908 à Mannheim, fils d’Adam et de Johanna Löb, née Schmieg. Il était donc issu d’une dynastie d’architectes prospères qui, vers 1900, comptait parmi la haute bourgeoisie aisée de Mannheim. À Esch, il était enregistré comme citoyen allemand du Reich et architecte de confession protestante, ayant sa résidence principale à Coblence. Il y résidait depuis fin mars 1938 et y avait épousé Margarta Graf le 3 avril 1940. En novembre 1944, on perd la trace du couple après que celui-ci eut déménagé à Kirchen an der Sieg (Rhénanie-Palatinat).
Les plans de Löbs concernant Esch-sur-Alzette, qui nous sont parvenus, sont pour la plupart datés des 9 et 10 septembre 1941 et donnent une idée très concrète des projets relatifs à un forum du parti. On a conservé un plan d’ensemble, des plans de fond et des élévations, ainsi qu’une isométrie en couleur. Il s’agit sans aucun doute des documents qui ont été présentés aux responsables lors de la séance du conseil municipal du 22 janvier 1942. Le Luxemburger Wort et l’Escher Tageblatt rapportent le lendemain que l’architecte Löb a présenté une maquette en plâtre et des croquis afin d’exposer les projets en cours. Même si la maquette mentionnée n’a probablement pas survécu à la guerre, il existe une photographie qui correspond aux plans et permet ainsi de tirer des conclusions sur les mesures prévues.
Au nord-est de la ville, on souhaitait utiliser le jardin du château, situé à côté du château de Berwart, comme terrain à bâtir. C’est sur ce site que devaient être réalisés les aménagements les plus importants, désignés sur les plans sous le nom de « forum du parti ». Dans le projet, le forum du parti se compose de quatre bâtiments qui encadrent trois côtés d’une place d’appel. Le quatrième côté s’ouvre sur la ville, où deux longues ailes de bâtiments dotées de galeries flanquent un bassin de l’Alzette. Ce chemin – qui suit approximativement le tracé de l’actuelle rue Helen Bucholtz – donne l’impression d’une structure historique. Les arcades d’allure médiévale sont un motif récurrent de l’architecture nazie lorsqu’il s’agit de conférer à une ville un caractère « vieux-allemand ».
Sous la place d’appel adjacente, l’Alzette aurait été canalisée sous terre pour ne refaire surface qu’au-delà du Forum. Côté ville, le bassin rejoint l’actuelle place de l’Hôtel de Ville. Deux monuments schématiques sont reconnaissables à l’entrée. Bien qu’ils ne soient pas clairement visibles ni sur les dessins ni sur la photo de la maquette, ils rappellent les aigles créés par le sculpteur de Cologne Willy Meller, qui se trouvent dans la cour dite « Adlerhof » de l’Ordensburg Vogelsang, dans l’Eifel. Sur la place elle-même, on distingue un pavillon entre des rangées d’arbres ainsi qu’un bâtiment au toit en croupe du côté sud-ouest. Les maisons situées à cet endroit, sur la place Norbert Metz, auraient apparemment dû céder la place.
La fonction des bâtiments du Forum peut être déduite dans la mesure où de telles dispositions s’inscrivent dans un certain canon qui remonte à Hitler lui-même : en février 1941, son architecte favori, Albert Speer, écrivait au trésorier du Reich Schwarz, mentionné plus haut : « En principe, le Führer souhaite la construction, dans toutes les capitales de Gau, d’un Gauforum où se trouveraient principalement les bâtiments du parti, une salle du Gau, une place de rassemblement, un clocher, mais aussi le siège de l’administration du gouverneur du Reich. Ce forum de Gau est […] le point central de toutes les réflexions en matière d’urbanisme. »3
En principe, la disposition d’Escher répond à cette exigence, même si, en tant que forum de parti au niveau du district, elle se situe un échelon plus bas dans la hiérarchie administrative. Le point central est la salle de réunion, conçue en plan comme un espace à trois nefs avec un vestibule transversal. Sur les côtés se trouvent deux cages d’escalier menant aux galeries de l’étage supérieur. Côté place, le vestibule se prolonge sur la même largeur sous la forme d’une colonnade ouverte (dans l’architecture classique, on parlerait d’une « stoa »). Les sanitaires sont aménagés dans les pièces d’angle. Avec ses colonnes colossales néoclassiques et ses larges pylônes latéraux ornés d’aigles impériaux, la façade mise sur un effet théâtral. La hauteur de la gouttière ou de l’acrotère aurait été d’environ 17 m. Avec plus de 60 m, le clocher latéral aurait été plus de trois fois plus haut. Reposant sur un sous-sol massif, il se présente comme un campanile élancé, couronné d’une lanterne abritant une plate-forme d’observation. Diverses réflexions ont déjà été menées sur la signification profonde de ces tours, qui font partie intégrante de chaque forum du parti nazi. L’hypothèse selon laquelle on aurait recouru à des motifs religieux pour conférer au régime une aura pseudo-sacrée ne peut être écartée.
Les deux bâtiments qui flanquent le hall et encadrent ainsi la place devaient sans doute être destinés à l’administration du parti. Il s’agit de bâtiments administratifs de trois étages, de tailles différentes et d’un style assez traditionnel. Ils sont dotés d’un soubassement en pierre apparente au rez-de-chaussée et présentent leur façade principale vers la place. Le plus grand bâtiment rappelle le type architectural de l’hôtel particulier urbain, avec un plan en angle qui, du côté nord, vers le parc Berwart, se serait ouvert sur une pergola. Le plus petit complexe présente un plan rectangulaire, avec un « balcon du Führer » au-dessus de l’entrée donnant sur la place. L’intégration de ce motif architectural aux bâtiments publics n’avait guère pour but de permettre à Hitler de s’y tenir un jour. Il s’agit plutôt d’un symbole de pouvoir qui, comme l’a formulé Wolfgang Schäche, est imprégné « de l’aura de l’omniprésence du Führer ».4
Dans l’ensemble, l’aspect du forum du parti prévu pour Esch est toutefois peu spectaculaire. Sur le plan stylistique, les bâtiments s’inspirent du style « Heimatschutz », même si leur aspect définitif n’était pas encore tout à fait arrêté. Comparés aux plans grandioses, mais tout de même inhabituels, prévus pour le Kirchberg, les projets d’Esch manquent de créativité. Le forum se compose des éléments obligatoires dans leur combinaison habituelle, qui constituaient un type architectural à part entière au plus tard depuis 1937, avec la construction du Gauforum de Weimar. Le Forum de Weimar a quant à lui servi de modèle à d’innombrables autres villes, ce qui a conduit à une uniformité architecturale des forums du parti, qui a même parfois déplu aux dirigeants. D’un autre côté, les plans du complexe du parti d’Escher étaient donc, sur le plan stylistique et formel, parfaitement conformes à la ligne du parti. Ils révèlent néanmoins des faiblesses évidentes sur le plan architectural et urbanistique. La tour semble d’une longueur absurde et aucune attention n’est accordée aux flux de circulation. L’emplacement choisi était de toute façon mal choisi, situé directement le long d’une ligne de chemin de fer industrielle qui, depuis la construction du « Ronn Bréck » en 1926/27, reliait les usines métallurgiques de Terres-Rouges à l’Arbed. En raison de ce pont, qui a marqué le paysage urbain (jusqu’à sa démolition en 2017), le hall a dû être décalé de son axe. Aucun des bâtiments ne respecte les alignements de construction.
Pourquoi ce site a-t-il donc été choisi ? Les raisons idéologiques peuvent pratiquement être exclues. L’ancien château de Berwart, dont il ne reste aujourd’hui qu’une tour, n’offrait aucun point de repère permettant de construire un passé allemand et n’est de toute façon guère pris en compte dans le plan. Il est possible que la proximité de la zone industrielle ait été délibérément prise en compte. Sur le plan urbanistique, on a comblé le vide entre Schifflange, qui venait d’être rattachée à la commune, et l’ancien centre-ville d’Esch. Parallèlement, on a veillé à réorienter la ville vers le nord-est, c’est-à-dire en direction de l’Allemagne. Les urbanistes nazis ont également suivi cette stratégie ailleurs, par exemple au Kirchberg, à Cracovie ou à Strasbourg.
Le Forum lui-même est bien sûr orienté vers le centre-ville. Il devait se situer au bout de la rue de l’Alzette, rebaptisée Adolf-Hitler-Straße, qui prenait son départ à la Brill-Platz (aujourd’hui place de la Résistance). Un deuxième ensemble de places y était prévu, qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler la situation actuelle. Il était sans aucun doute conçu comme le pendant du forum du parti, de sorte que la rue de l’Alzette, légèrement incurvée, puisse servir de voie de liaison et d’axe de défilé. On retrouve fréquemment ce type de concepts dans les projets nazis. C’est ce qui s’est produit, par exemple, à Luxembourg avec l’avenue de la Liberté (rebaptisée elle aussi « Adolf-Hitler-Straße ») à l’occasion des congrès du parti.
De toute façon, les rassemblements de district constituaient des instruments essentiels de la mise en scène du régime au Luxembourg. Outre la mise en scène de l’espace public à l’aide de monuments éphémères et de drapeaux à croix gammée, le NSDAP avait impérativement besoin de locaux pour organiser des rassemblements auxquels participaient des personnalités plus ou moins importantes du parti. Il n’était donc pas possible d’attendre l’achèvement de la salle prévue. À Luxembourg-Ville, la salle du Limpertsberg offrait un espace de réunion adéquat, et une solution similaire fut recherchée pour Esch. Dans un premier temps, on s’était rabattu sur des tentes provisoires, mais les autorités du parti exigèrent, pour le congrès régional de 1942, une solution un peu plus représentative, qui consistait à louer un ancien garage automobile. Ce garage, baptisé « Stadthalle », appartenait à l’entrepreneur d’Esch Lise Giro, actif depuis 1905 dans les secteurs des transports, du tourisme et de l’automobile. Les locaux existent d’ailleurs encore aujourd’hui sous le nom d’ancienne « Muart-Hal ». Certes, le NSDAP estimait que la salle, et en particulier son hall d’entrée donnant sur la rue Xavier Brasseur, n’était pas assez solennelle, si bien que Karl-Heinz Löb procéda à des aménagements en conséquence fin 1941. À l’intérieur, il s’agissait avant tout de concevoir une scène ornée d’un aigle du Reich entouré d’une auréole, dont la réalisation est attestée par des photos d’événements nazis. Tout comme un décor de théâtre, le portail d’entrée du bâtiment extérieur, qui, sur un croquis, rappelle un arc de triomphe, a toutefois été réalisé de manière un peu plus pragmatique.
Parmi les autres projets de Löb figurent une proposition d’aménagement d’une loge de concierge dans le bâtiment du chef de district, ainsi qu’un document intitulé « Avant-projet d’aire de jeux pour enfants entre la Vinzenz et la Wasserstraße ». L’étude ne mentionne pas que cette place n’a vu le jour qu’après la démolition de la synagogue, début juin 1941. Vouloir aménager une aire de jeux pour enfants à cet endroit relève d’un cynisme sans pareil. Aujourd’hui, un mémorial se dresse à cet endroit, tandis que la nouvelle synagogue a été construite un peu plus à l’ouest après la Libération.
En conclusion, on peut affirmer que l’histoire de l’urbanisme national-socialiste à Esch correspond au déroulement de ce type de projets de construction ailleurs. Au départ, l’enthousiasme des urbanistes est grand, parfois débordant, et les plans sont ambitieux, indépendamment de leur faisabilité. Mais dans les faits, peu de choses ont été concrètement mises en œuvre. À Esch, cela s’est limité à des interventions « cosmétiques », comme la rénovation de la salle municipale. La mesure la plus ambitieuse n’est même pas une construction, mais une destruction perfide : la démolition de la synagogue. La pénurie de main-d’œuvre et de matières premières a rapidement entraîné l’abandon de tous ces projets, que l’on pouvait d’ailleurs déjà qualifier auparavant de simples « jeux d’imagination ». On parle ainsi d’un théâtre propre à Esch et d’un ambitieux projet de construction d’un nouveau cinéma. Le projet d’un lotissement appelé « Moselfranken » était plus concret. Contrairement à ce que la propagande laissait entendre, il ne s’agissait pas d’un nouveau programme, mais résultait de la reprise de la Société pour la construction d’habitations à bon marché, qui existait depuis 1919. Le 2 novembre 1941, une maquette de six maisons quadrifamiliales fut présentée ; celle-ci devait venir compléter quatre maisons déjà construites en 1939 rue Marie Muller Tesch. Le 26 novembre 1942, le maire sortant Komp déclara dans l’Escher Tageblatt que toutes les questions foncières avaient été réglées et que les plans, « tout prêts », se trouvaient dans un tiroir.
Il va sans dire que ni ces maisons ni le forum du parti d’Esch n’ont jamais été ne serait-ce qu’un instant sur le point d’être réalisés. Pendant la guerre, toutes les demandes de permis de construire devaient être soumises au Landrat et au service des bâtiments. L’agence pour l’emploi était également impliquée : elle fournissait, le cas échéant, de la main-d’œuvre et des bons d’approvisionnement pour les matériaux de construction, qui se faisaient de plus en plus rares. En raison de la pénurie de ces deux éléments, une interdiction de construire fut finalement décrétée, qui ne pouvait être levée qu’en cas d’urgence liée à l’effort de guerre. En mars 1943, cette dérogation fut par exemple accordée à l’Arbed, à la Kleinbessemerei de Rodange ainsi qu’à la Reichsbahn pour la remise en état des voies ferrées et de la rampe de chargement de minerai près d’Esch-Hoehl. Sinon, les dérogations concernaient principalement les bassins d’extinction et les abris anti-aériens, ainsi que, à partir de 1944, plusieurs fermes endommagées par les bombardements, dont le rôle dans l’approvisionnement devait ainsi être assuré.
Ces réparations et transformations sans prétention, qui se perdaient d’ailleurs souvent dans des procédures bureaucratiques, n’ont finalement plus rien à voir avec les projets démesurés et grandiloquents du NSDAP visant à remodeler Esch. Face à la défaite militaire, il ne restait plus grand-chose des prétentions grandiloquentes des « travaux de reconstruction » annoncés par le Troisième Reich. Si l’on cherche aujourd’hui les traces de l’architecture nazie dans le paysage urbain d’Esch, ce sont plutôt les destructions, comme la démolition de la synagogue, qui sautent aux yeux.
1 Cf. Alain Linster : « Analphabétisme architectural ? Jamais au cours d’un même siècle on n’a autant construit », dans : Lëtzebuerger Almanach vum Joerhonnert 1900-1999, sous la direction de Rob Kieffer, Romain Kohn et Marianne Trausch. Luxembourg 1999, p. 460-483, ici p. 470. –
Le présent texte s’appuie sur mon projet IDEL, mené pendant deux ans dans le cadre du FNR à l’Université du Luxembourg sous la supervision de Michel Pauly, ainsi que sur une étude qui en a résulté et qui a été publiée en 2021 dans l’ouvrage *Le Luxembourg et le Troisième Reich – un état des lieux*. On y trouvera d’autres références.
2 Musée national de la Résistance et des Droits de l’Homme, n° d’inv. D-Naz-Of-4500-ve à D-Naz-Of-4511-ve.
3 Cité d’après Jost Dülffer, Jochen Thiers et Josef Henke : *Les villes d’Hitler. La politique d’urbanisme sous le Troisième Reich. Une documentation*. Cologne et autres, 1978, p. 66.
4 Wolfgang Schäche : Architecture et urbanisme à Berlin entre 1933 et 1945. Planification et construction sous l’égide de l’administration municipale. Berlin, 1991, p. 210.