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Institutions et démocratie 14 min de lecture

La prochaine grande nouveauté

Les opposants à la « dictature du coronavirus » se sont intéressés à la réforme constitutionnelle. L'ADR n'y est pas tout à fait étrangère. Les quatre grands partis non plus.

Article paru dans Édition novembre 2021
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Droits fondamentaux Depuis près de 30 ans, Chantal Reinert (53 ans) dirige avec son mari Francis Bettendorf une entreprise d’électricité. Ils ont commencé tous les deux à Consdorf. Il y a 20 ans, ils ont emménagé dans une grande ferme à Christnach. Aujourd’hui, l’entreprise familiale compte environ 50 employés. Une culture d’entreprise sociale a toujours été importante pour elle et son mari, mais elle ne s’est jamais intéressée à la politique, explique Mme Reinert lors d’un entretien avec le journal « Land ». Elle s’occupait de ses cinq enfants et de ses chevaux, passait son temps libre « avec des amies » et organisait régulièrement des soirées de vente d’appareils Thermomix. Elle votait pour le DP et le LSAP, car c’étaient « ceux en qui elle avait le plus confiance ». Elle ne s’était jamais préoccupée des droits fondamentaux et des libertés. Au printemps 2020, tout a basculé d’un seul coup.

C’est la faute au Covid-19. Non pas parce qu’elle-même ou un membre de sa famille est tombé gravement malade. C’est la politique sanitaire du gouvernement qui l’a agacée. Ces revirements incessants, l’incertitude, l’incohérence des mesures. C’est le couvre-feu qui l’a le plus agacée, lorsque son fils n’a plus pu rendre visite à sa petite amie le soir en toute bonne conscience. Or, cette restriction n’était pas nécessaire, car les bars, les restaurants, les installations sportives et culturelles étaient de toute façon fermés. Le couvre-feu lui a rappelé la guerre, les bombes dont il faut se protéger. C’est à ce moment-là qu’elle a pris conscience de l’existence des droits fondamentaux.

Nora Pleimling (36 ans) est éducatrice de formation. Elle vit elle aussi à Christnach avec sa famille. Elle connaît Chantal Reinert depuis longtemps, leurs enfants ont fréquenté la même école. Il y a un an, elles auraient constaté que les directives du ministre de l’Éducation Claude Meisch (DP) concernant le port obligatoire du masque n’étaient ni cohérentes ni très judicieuses, explique Chantal Reinert. Leurs enfants n’arrivaient plus à comprendre ces règles, et elles-mêmes non plus, d’ailleurs. Obliger les enfants à porter un masque, même dans la cour de récréation, sans leur fournir d’explication logique, allait à l’encontre de leur conception de l’éducation. C’est pourquoi les deux mères ont décidé ensemble de retirer leurs enfants de l’école et de leur faire suivre un enseignement à domicile. Nora Pleimling a donc démissionné de son poste au club des seniors de Syrdall.

Parallèlement, toutes deux se sont lancées sur les réseaux sociaux. En septembre 2020, elles ont créé sur Facebook le groupe privé « Elteren, Enseignanten, Educateuren an Etudianten stinn op », au sein duquel elles « informent » sur les masques et la vaccination contre la Covid. « Pour le bon développement physique et psychique des enfants : pas d’obligation de port du masque, pas de distanciation, pas d’obligation de vaccination », peut-on lire dans la description du groupe. Outre Chantal Reinert, deux de ses trois enfants adultes figurent parmi les administrateurs. Ce groupe ne se consacre pas seulement à la « sensibilisation », mais aussi à la mise en réseau ; il compte désormais plus de 2 300 membres.

Résistance Au sein de ce réseau numérique de résistance contre les mesures liées au coronavirus jugées restrictives de liberté, Chantal Reinert et Nora Pleimling se sont fait de nombreuses nouvelles connaissances ces derniers mois. Une petite « scène » s’est développée sur les réseaux sociaux et les services de messagerie tels que Facebook ou Telegram. Beaucoup d’entre eux participent à la Marche blanche. Ils considèrent comme une insulte les étiquettes telles que « négationnistes du Covid », « opposants à la vaccination » et « adeptes de théories du complot ». Selon eux, ces termes ne serviraient qu’à discréditer des personnes qui « font preuve d’esprit critique et remettent en question certains faits ». Beaucoup d’entre eux ne sont pas fondamentalement opposés à la vaccination ; ils rejettent simplement les vaccins contre la Covid-19 actuellement disponibles, car ceux-ci sont encore « en phase d’essai ». Les personnes vaccinées sont néanmoins les bienvenues parmi eux. Ensemble, ils souhaitent s’engager « contre la division du peuple par le gouvernement ».

C’est dans ce groupe Facebook privé que les deux femmes de Christnach ont fait la connaissance de Patrick Mischel (54 ans), de Berburg, et de Sasha Borsellini (27 ans), d’Esch-sur-Alzette. M. Mischel, cheminot et « parent éloigné » de la politicienne de l’ADR Sylvie Mischel, est actif au sein du groupe Facebook privé « (Un)vaccinated – together stronger », créé début septembre, qui vise à aider les gens à se mettre en réseau et à « briser le silence », comme l’indique la description. Ce groupe compte environ 3 500 membres. Giichtchen Borsellini, qui se présente dans des vidéos et des textes sur Facebook comme un défenseur de la liberté de droite libérale contre la « dictature du coronavirus », intervient en tant que modérateur. Le groupe utilise comme image symbolique un poing tendu brisant une seringue ; le slogan qui l’accompagne est #UnvaccinatedLivesMatter.

Aux côtés de Reinert et Pleimling, Mischel et Borsellini constituent le noyau dur du comité d’initiative qui, le 22 octobre, a fait usage de son droit constitutionnel d’organiser un référendum sur le premier chapitre de la réforme constitutionnelle, destiné à se substituer au vote de la Chambre des députés en deuxième lecture. Pour atteindre cet objectif, au moins 25 000 électeurs et électrices doivent se rendre à la mairie de leur commune de résidence entre le 19 novembre et le 20 décembre afin de soutenir l’initiative par leur signature. Outre les quatre personnes déjà mentionnées, le comité compte quatre autres membres : Fritz Bettendorf (59 ans), époux de Chantal Reinert, et Henri Mehlen (72 ans), père de Nora Pleimling et cousin de l’ancien député de l’ADR Robert Mehlen, jouent pour l’essentiel un rôle de figurants afin de faire le nombre. Gérard Koneczny (60 ans), membre du CSV et initiateur de la pétition de 2007 « E Referendum iwwert ons Verfassungsreform », motivée par des considérations conservatrices et qui avait recueilli près de 20 000 signatures, n’a été admis au comité qu’au dernier moment. D’autres membres déclarent au journal *Der Land* qu’ils ne savent pas exactement « d’où Koneczny est soudainement sorti », précisant qu’ils n’avaient en réalité eu aucun contact avec lui jusqu’à présent.

Président C’est le président du comité d’initiative, Luc Deitz, qui a accueilli Koneczny, sans doute avant tout en raison du succès de sa pétition. Deitz est titulaire d’un doctorat en philologie, a suivi des études de philosophie et occupe à titre principal le poste de directeur du département des manuscrits et des documents rares de la Bibliothèque nationale. Il est devenu président du comité d’initiative avant tout pour des raisons pratiques. En tant qu’universitaire, il se sent capable de rédiger un texte sans faute ; un bureau de poste se trouve juste au coin de la rue, ce qui facilite l’envoi de lettres en recommandé. Mais le président n’a pas plus de pouvoir que les autres membres, souligne M. Deitz. Il ne se distingue pas seulement des autres « militant·e·s » par son niveau d’études élevé. Selon ses propres dires, M. Deitz n’a encore jamais participé à une « Marche blanche », il n’est présent ni sur Facebook ni sur d’autres réseaux sociaux, et il n’utilise même pas de smartphone. Ce n’est que récemment qu’il a fait la connaissance de ses compagnons de lutte grâce au bouche-à-oreille au sein de son cercle d’amis. Il n’est membre d’aucun parti ni d’aucune autre association ; il mène une vie très retirée. Lors d’un entretien avec le journal *Der Land*, il se décrit comme un « homme de lettres et de mots », citant Kant et Thucydide.

Deitz n’est certes pas un « opposant à la vaccination », mais les « journalistes idéologisés du courant dominant » et les « médias financés par l’État et instrumentalisés » le qualifieraient généralement de « climatosceptique ». Il met en doute l’urgence et le changement climatique d’origine humaine, affirmant que les périodes glaciaires et le réchauffement climatique ont toujours existé. Le véritable problème, selon Deitz, serait la surpopulation. À cet égard, même des mesures théoriquement idéologiques, telles que l’augmentation du prix des combustibles fossiles, ne seraient d’aucune aide. « Je me déplace à pied, je trie mes déchets, je suis pour la forêt, pour les animaux et pour un air pur, mais les moyens invoqués de manière quasi oraculaire ne sont pas les bons », explique le philologue classique pour exposer son point de vue. C’est pourquoi il s’oppose à ce que la neutralité climatique soit inscrite dans la Constitution en tant qu’objectif national. Chantal Reinert et Nora Pleimling s’offusquent elles aussi de certains « objectifs politiques » qui, selon M. Deitz, n’ont pas leur place dans une Constitution et devraient être régis par la loi. « Certains députés veulent que l’essence coûte quatre euros le litre. Cela donne à réfléchir. Comment les personnes touchant le salaire minimum pourraient-elles encore se le permettre ? », s’interroge l’entrepreneuse.

Par ailleurs, les deux femmes s’opposent surtout aux dispositions relatives à la famille, qui doivent être modifiées dans le cadre de la réforme. En revanche, elles approuvent l’inscription de la protection des animaux comme objectif d’État dans la Constitution. De son côté, M. Deitz craint que l’État luxembourgeois ne cède trop de pouvoir à la Commission européenne dans les nouveaux textes et partage l’interprétation controversée de l’ADR selon laquelle la réforme introduirait par des moyens détournés le « droit de vote des étrangers ».

ADR Bien que de nombreux arguments avancés par les militants du référendum soient très similaires à ceux diffusés par le député Fernand Kartheiser dans la presse traditionnelle et par sa compagne Sylvie Mischel sur les réseaux sociaux, la plupart des membres du comité rejettent avec et ne souhaitent pas être associés à ce parti. Chantal Reinert affirme au journal *Der Land* : « Je ne suis pas l’ADR, je m’en sers tant qu’elle me sert, dans la mesure où elle veut la même chose que moi, à savoir un référendum. Si ce n’est pas le cas, je me moque complètement de ce parti. » En 2023, elle a certes l’intention de voter pour l’ADR pour la première fois, mais non pas parce qu’elle se sent proche du parti ou qu’elle s’identifie à son programme, mais parce que certains membres l’ont soutenue concrètement lors de la campagne référendaire et qu’elle a collecté des signatures avec Sylvie Mischel. Son attitude vis-à-vis de la monarchie (« s’ils suppriment la monarchie, ce n’est pas une grande perte ») et de la participation politique des non-Luxembourgeois·e·s (« c’est dommage que seuls les électeurs et électrices puissent participer à un référendum ») ne semblent être que partiellement compatibles avec les « valeurs » de l’ADR.

Sur le plan formel, Deitz prend lui aussi ses distances par rapport à l’ADR. Il affirme ne pas être membre du parti, mais si, à la lecture des textes constitutionnels réformés, il parvient à des conclusions similaires à celles de Kartheiser, c’est aussi parce que, jusqu’à présent, l’ADR est le seul parti à avoir avancé des arguments. Les quatre grands partis auraient négligé, ces dernières années, d’informer les citoyennes et citoyens de manière adéquate et détaillée sur la réforme constitutionnelle.

On trouve certes tous les textes sur le site Internet de la Chambre, mais pour le citoyen lambda, il n’est pas si facile de s’y retrouver dans ce « français ampoulé et alambiqué », explique Mme Pleimling. C’est pourquoi elle a traduit les quatre chapitres en allemand. Malgré tout, elle ne comprend toujours pas ce qui se cache « entre les lignes ». C’est aux juristes de se charger de cette interprétation, puis d’expliquer ensuite les choses au public : « Nous avons besoin de soirées d’information dans un langage que les gens comprennent ».

En réalité, ces dernières années, la population ne s’est guère intéressée à la révision constitutionnelle. Lorsque le CSV a menacé en 2019 de saboter le scrutin et que les quatre grands partis se sont ensuite mis d’accord pour ne pas organiser de référendum, la presse en a largement fait état, mais cela n’a pas suscité d’indignation générale. Nora Pleimling et Chantal Reinert attribuent l’intérêt accru pour la Constitution, observé aujourd’hui dans certaines franges de la population, aux restrictions des libertés imposées pendant la pandémie. « Depuis quelques mois, la confiance dans la politique est quelque peu ébranlée », explique Chantal Reinert. C’est pourquoi le moment est mal choisi pour faire passer une réforme constitutionnelle « à la va-vite », sans consulter le peuple.

La réunion d’information, qui a quelque peu dégénéré, organisée par la Chambre le 8 octobre au Tramsschapp, n’a manifestement pas contribué à rétablir la confiance dans la politique. Chantal Reinert, qui était présente à cette réunion, qualifie d’arrogante l’attitude des députés chargés des quatre chapitres. Elle considère que l’argument selon lequel on ne ferait pas confiance au peuple pour se prononcer sur ces textes, au motif que la Constitution serait trop compliquée, constitue une forme de mise sous tutelle. « Nous ne sommes pas la populace à qui une poignée de personnes dicte ce qui est bon pour nous. Nous savons nous-mêmes ce qui est bon pour nous. S’ils expliquent correctement les textes, nous pouvons prendre une décision de manière autonome. » Et les militant·e·s espèrent que des explications ne seront fournies que si un référendum est organisé. Les partis seraient alors pour ainsi dire obligés d’organiser des soirées d’information. « Ils seront alors contraints d’agir », déclare Nora Pleimling.

Scepticisme : ce qui lie encore Luc Deitz, Chantal Reinert et Nora Pleimling à l’ADR, c’est leur interprétation de la manière dont les quatre grands partis ont géré la réforme constitutionnelle. Le CSV, le DP, le LSAP et Déi Gréng auraient manqué à leur promesse électorale lorsqu’ils ont décidé, en 2019, de diviser la révision en quatre chapitres et de ne pas organiser de grand référendum. Ce faisant, ils auraient menti à près de 80 % des électeurs et électrices qui avaient voté pour les quatre grands partis en 2018, critique M. Deitz. C’est « infâme ». Le CSV est en grande partie responsable, car il avait menacé en 2019 de faire valoir sa minorité de blocage, pour imposer ses revendications visant à affaiblir l’indépendance de la justice et à renforcer la monarchie, et qu’il a ainsi boycotté, ironiquement, le texte que son ancien député Paul-Henri Meyers avait rédigé en consensus avec les autres partis, n’est bien sûr guère mentionné dans le discours de l’ADR.

On peut toutefois se demander si cette initiative citoyenne aboutira. Luc Deitz se montre « très sceptique » quant à la possibilité que 25 000 électeurs se rendent dans une mairie pour signer la pétition. C’est pourquoi il a déposé début octobre la pétition 2035, dans laquelle il demande au Parlement de mettre en place un dispositif permettant de lancer une procédure de référendum également par le biais de signatures en ligne. À ce jour, moins de 1 700 citoyens ont signé, alors qu’il reste encore 18 jours. Reinert et Pleimling pensent eux aussi que la tâche s’annonce difficile, mais ils souhaitent s’engager avec enthousiasme pour informer le public et promouvoir le référendum. Comme ils l’ont déjà fait ces dernières semaines, lorsqu’ils ont interpellé les gens pour recueillir des signatures en faveur de la pétition 2007 de Koneczny. Chantal Reinert a déjà informé les clients de son entreprise familiale, les participants à ses soirées Thermomix et les visiteurs du « Haupeschmaart » à Munshausen au sujet de la Constitution. Beaucoup n’étaient pas au courant de cette réforme. Cela doit changer à l’avenir. « Au cours des 20 derniers mois, il y a toujours eu un sujet qui occupait le devant de la scène. D’abord, ce furent les masques, puis la vaccination. Ces sujets sont désormais dépassés », explique Nora Pleimling. « Aujourd’hui, c’est la Constitution qui est au centre des débats. C’est un sujet d’une importance capitale. »