Mercredi soir, Luc Frieden a qualifié la coalition CSV-DP de « moment historique », car la dernière remonte à vingt ans. Cette affirmation selon laquelle une nouvelle ère s’ouvrait ne cadrait pas vraiment avec le papier peint de style Biedermeier du salon privé de l’Hôtel Parc Belle-Vue, où M. Frieden a présenté à la presse les membres du gouvernement issus du CSV.
La composition du nouveau gouvernement n’est pas historique. Parmi les 15 ministres, on ne compte que cinq femmes. Le gouvernement sortant, composé du DP, du LSAP et des Verts, était encore plus éloigné de la parité (cinq femmes sur 17) et ne présentait qu’une image légèrement meilleure lorsque Corinne Cahen (DP) en faisait encore partie. Mais du simple fait que le CSV s’était présenté dans le district sud et à l’est avec une double direction masculine, et le DP dans le sud et le nord, l’inévitable s’est produit : la répartition des postes au sein du gouvernement devait privilégier les candidats les mieux classés dans chaque circonscription, tout en respectant la proportionnalité entre les circonscriptions et, bien sûr, l’équilibre des forces au sein de la coalition. Ce sont donc principalement des hommes qui ont trouvé un nouveau poste.
En nombre de sièges, le CSV est le partenaire le plus fort de la coalition, même si son résultat électoral du 8 octobre n’est pas meilleur que celui de 2018, tandis que le DP a, quant à lui, gagné deux sièges. Ainsi, comme par le passé, le CSV occupera, outre le ministère d’État, des postes clés au cours des cinq prochaines années, notamment ceux des Finances (Gilles Roth), de la Justice (Elisabeth Margue) et du ministère de l’Intérieur, particulièrement intéressant sur le plan politique en raison de ses compétences en matière communale. Le fait que son nouveau chef, Léon Gloden, soit en outre chargé de la police fait de lui le ministre de l’ordre public dans les communes. En tant qu’expert en droit constitutionnel de son groupe parlementaire, fonction qu’il occupait lors de la législature précédente, il devra répondre à la question de la pertinence d’une police communale. Avec Elisabeth Margue, il s’agira de savoir s’il faut « une véritable expulsion » et si le Luxembourg peut réellement se permettre d’introduire la comparution immédiate, alors que la France est en train de la supprimer.
Le ministère des Affaires étrangères, que le CSV cède traditionnellement à son partenaire de coalition, a de nouveau intégré le commerce extérieur. Xavier Bettel, qui nourrissait au sein de son parti de nombreuses réserves quant à une coalition avec le CSV dirigé par Luc Frieden, pourra non seulement passer beaucoup de temps à l’étranger, mais sa mission consistera aussi, de manière encore plus claire, à promouvoir la place financière en lui donnant un visage à taille humaine. Le fait que Lex Delles se voie confier un portefeuille économique aussi important que celui d’Etienne Schneider (LSAP) entre 2013 et 2018, comprenant les petites et moyennes entreprises, l’énergie et le tourisme (ce dernier domaine étant délégué à Eric Thill), constitue un atout de prestige pour Delles et le DP et devrait créer des synergies. À d’autres postes, la répartition des fonctions pourrait toutefois avoir l’effet inverse.
Par exemple, Serge Wilmes devra prouver s’il sera capable, en tant que nouveau ministre de l’Environnement, de s’imposer face à sa collègue de parti Martine Hansen, la nouvelle ministre de l’Agriculture. La « protection raisonnable de la nature », promise tant par le CSV que par le DP pendant la campagne électorale, n’a pas beaucoup de sens au vu des nombreuses réglementations européennes en la matière. Au niveau national, cependant, le potentiel de conflit entre les normes de protection de la nature et les intérêts des agriculteurs – un électorat important pour le CSV – est tel que Wilmes et Hansen pourraient non seulement se heurter, mais aussi que des luttes puissent éclater pour savoir lequel des deux bénéficie du plus grand soutien du parti. La position de Wilmes au sein du CSV n’est déjà pas des plus faciles aujourd’hui. Un ministre de l’Environnement affaibli ne serait toutefois pas une bonne chose pour un gouvernement qui prend au sérieux la protection du climat.
Le fait que Martine Hansen ne soit pas devenue ministre de l’Éducation, mais que Claude Meisch, du DP, conserve ce poste – alors même que Mme Hansen briguait cette fonction et que le CSV avait annoncé pendant la campagne électorale vouloir tout faire différemment du DP –, constitue un succès pour les libéraux et pour M. Meisch. Pour Martine Hansen, cela équivaut à une petite humiliation. Meisch, quant à lui, se voit en outre confier les compétences en matière de logement, d’aménagement du territoire et de Grande Région. Regrouper ces deux derniers portefeuilles entre les mains d’une seule personne est certainement judicieux : l’aménagement du territoire doit en effet être mené de manière transfrontalière. Mais on peut tout aussi bien trouver des arguments en faveur d’un rattachement à ce ministère, afin de parvenir à un équilibre politique avec l’autonomie communale. C’est ce que Meisch devra rechercher par l’intermédiaire de Léon Gloden. À condition que le portefeuille de l’Éducation lui en laisse le temps et que Gloden soit réellement intéressé par cette collaboration. La réussite de cette collaboration entre Meisch et Gloden permettra sans doute de déterminer si Luc Frieden a raison lorsqu’il affirme avoir délibérément séparé certains portefeuilles afin que les ministres travaillent ensemble. Il en va de même pour la construction de logements : le rôle du ministre de l’Intérieur, chargé des communes et de l’aménagement du territoire, est important dans ce domaine, peut-être même plus important que celui du ministre du Logement, qui n’a guère plus que le secteur public sous sa responsabilité et se contente d’octroyer des subventions. Si le CSV et le DP ne tiennent pas leurs promesses en matière de construction de logements, cela rejaillira sur Claude Meisch, comme cela a été le cas récemment pour le Vert Henri Kox.
On pouvait s’attendre à ce que Gilles Roth (CSV) devienne le nouveau ministre des Finances. En revanche, on ne s’attendait pas à ce que son prédécesseur, Yuriko Backes, reprenne tous les portefeuilles de François Bausch (Les Verts) et, en plus, celui de l’Égalité. Le cumul de fonctions est en tout cas considérable pour elle ; elle devra se familiariser avec les domaines de la mobilité et de la construction (dont relèvent également les Ponts et Chaussées). Nommer une diplomate à la tête du ministère de la Défense peut sembler judicieux pour façonner les relations du Luxembourg avec l’OTAN et la défense de l’UE. Mais dès son retour au pays, Mme Backes devra prendre toute une série de décisions difficiles concernant la défense et l’armée (voir p. 13).
La nomination de Georges Mischo au poste de ministre du Travail est surprenante. Il tenait absolument à devenir ministre des Sports, ce qu’il va désormais être ; le fait qu’il doive également assumer l’autre fonction et devenir le nouveau Georges Engel est peut-être le prix à payer. Cela semble indiquer que personne d’autre n’avait vraiment envie de se confronter aux syndicats et aux organisations patronales sur les questions du droit du travail, des conventions collectives et de la flexibilisation du temps de travail. Tout aussi surprenante est la nomination au poste de ministre de la Culture d’Eric Thill (DP), maire de Schieren âgé de 29 ans, qui deviendra également ministre délégué au Tourisme. Fernand Etgen et André Bauler, les deux premiers élus sur la liste DP-Nord, n’entrant pas en ligne de compte pour un poste au gouvernement, il a fallu en trouver un pour le suivant sur la liste. Eric Thill est jusqu’à présent inconnu dans le milieu culturel (voir aussi p. 17).
Tant le CSV que le DP avaient critiqué l’« économie planifiée socialiste » dans le secteur de la santé et avaient largement mis ce sujet en avant pendant la campagne électorale. La nomination de Martine Deprez aux postes de la Santé et de la Sécurité sociale est intéressante : Mme Deprez siège au Conseil d’État pour le CSV et travaille au sein de sa commission des affaires sociales ; son nom avait déjà été évoqué pour la présidence du Conseil d’État. Sa nomination au gouvernement renforce le CSV dans le district Sud. En tant que mathématicienne à l’Inspection générale de la sécurité sociale, Mme Deprez a travaillé en étroite collaboration avec l’ancien directeur de cette institution, Georges Schroeder. Elle connaît bien le fonctionnement de la Santé et de la Sécu et est probablement peu influencée par les intérêts des lobbies. Le fait que certaines voix au sein de l’Association des médecins de la Grande-Prince (AMMD) se plaignent déjà sur les réseaux sociaux pourrait en être une indication.
En revanche, on peut s’étonner que la docteure Stéphanie Obertin ne soit pas devenue ministre de la Santé, alors qu’en tant qu’onzième élue sur la liste centrale du DP, elle entrait tout de même en ligne de compte pour un poste au gouvernement. Les portefeuilles de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de la Numérisation qui lui ont été attribués semblent avoir été choisis de manière arbitraire. Le DP tenait absolument à avoir deux femmes, ou au moins une, au sein du gouvernement, aux côtés de Yuriko Backes. Cela n’aurait pas été si simple sans enfreindre la proportionnelle par circonscription et les prérogatives des candidats les mieux classés. Et peut-être que le CSV a finalement insisté pour que la responsabilité politique du domaine de la santé lui soit transférée.