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Institutions et démocratie 12 min de lecture

La petite armée et la guerre

Le ministre de la Défense et l'état-major de l'armée ont clairement défini cette semaine ce que sont des dépenses de défense judicieuses. Avant que le CSV ne se serve de la guerre pour faire campagne

Article paru dans Édition avril 2022
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« Totalement contre ! » Il souhaite « procéder ici à une analyse précise » de ce qu’impliquerait une augmentation des dépenses de défense à 2 % du produit intérieur brut (PIB), a déclaré lundi le ministre de la Défense François Bausch (Les Verts) au début de la conférence de presse spécialement organisée à cet effet. Et il ajoute : il avait également présenté ces calculs deux heures plus tôt devant la commission parlementaire de la défense.

En effet, depuis le début de la guerre en Ukraine il y a cinq semaines et l’envoi par l’OTAN de renforts sur son « flanc est », on ne cesse de lire, et pas seulement dans les journaux, que le Luxembourg, avec ses dépenses de défense par rapport au PIB, est « la lanterne rouge » des 30 pays de l’OTAN. Le CSV s’est lui aussi emparé de la question. Début mars déjà, le chef du parti, Claude Wiseler, avait déclaré au Parlement qu’elles devaient être revues « à la hausse de manière significative ». Cette année, elles devraient représenter 0,6 % du PIB, pour passer à 0,72 % en 2024. M. Wiseler a estimé qu’un pour cent « pourrait être financé et mis en œuvre » (d’Land, 4 mars 2022). Il a réitéré ce point de vue lors du congrès du CSV samedi dernier à Ettelbruck. Une raison suffisante pour que M. Bausch souhaite enterrer le sujet une fois pour toutes.

Le ministre de la Défense recourt à toutes sortes de comparaisons pour illustrer son propos. En effet, d’un point de vue mathématique, le problème du Luxembourg réside dans sa richesse par habitant : si celle-ci était aussi élevée que celle de la Belgique, « alors, avec les 464 millions d’euros de dépenses de défense de cette année, nous atteindrions déjà 1,5 % du PIB ». En revanche, si la situation en Belgique était similaire à celle du Luxembourg, « la Belgique devrait alors dépenser douze milliards d’euros au lieu de 4,7 milliards pour atteindre un peu plus de 1 % ». Aux Pays-Bas, il faudrait 25 milliards au lieu de 11,5 milliards. Quant à la Lituanie, dont les dépenses de défense s’élèvent à 2,1 % de son PIB, elle devrait les multiplier par six si elle était aussi riche que le Luxembourg et souhaitait rester à 2,1 %.

L’autre facette du scénario : si le Luxembourg consacrait à la défense une part de son PIB aussi importante que celle de la Lituanie, dont l’économie est bien plus faible, on pourrait se demander à quoi cela servirait. Bausch fait le calcul : le Luxembourg pourrait acquérir une flotte d’avions de chasse F-35. « Ou bien, chaque année, un satellite d’observation Luxeosys, un avion de transport A400M et 80 véhicules blindés de reconnaissance », tels que l’armée devrait en recevoir en 2028 pour remplacer les Dingos et les Humvees. « Le gouvernement y est totalement opposé ! », s’exclame le ministre, qui ne saurait d’ailleurs pas dans quel « hangar » tout cet équipement serait entreposé.

« Les Russes sont déterminés. » Ce n’est pas tout à fait un hasard si, deux jours plus tard, l’état-major de l’armée invite à se rendre au Herrenberg pour faire le point sur les « défis actuels et futurs de l’armée ». « Cela n’a rien à voir avec la guerre en Ukraine », répond le général Steve Thull à un journaliste qui lui demande si l’on va aborder ici ce que l’armée compte faire face à ce conflit. « Nous voulions déjà vous inviter en 2021. Mais cela n’a pas été possible à cause du coronavirus. » Pour le chef d’état-major, la guerre en Ukraine s’inscrit dans une évolution. Depuis 2008, l’OTAN parle de « période post-guerre froide » : Lorsque la Russie a soutenu les régions séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud en Géorgie, à l’instar de ce qu’elle a fait à partir de 2016 dans le Donbass, en Ukraine orientale, il est apparu clairement « que les Russes sont fermement déterminés » à recourir à la force. Alors qu’après la fin de l’Union soviétique en 1991, l’approche de l’OTAN consistait à entretenir des formations plus légères et plus mobiles plutôt que du matériel lourd destiné à de longues guerres conventionnelles, l’alliance a réorienté sa stratégie en 2014 : le matériel lourd devait désormais faire l’objet d’une planification commune. Dans le cadre du processus de planification de défense de l’OTAN, un « Blue Book » est publié tous les deux ou trois ans, répertoriant les contributions des États membres de l’OTAN. Une importance particulière est accordée à l’« interopérabilité » et à la nécessité de s’adapter aux dernières évolutions technologiques. C’est pourquoi l’OTAN a introduit en 2016 le « cyber » comme quatrième domaine aux côtés du terrestre, du maritime et de l’aérien, puis l’« espace » comme cinquième domaine en 2019.

Thull raconte une histoire similaire à celle de son ministre, mais sous un angle différent : comme le Luxembourg a toujours voulu être un partenaire « fiable » de l’OTAN, il a suivi toutes les évolutions. Son armée s’est chargée des missions de reconnaissance. Il a fait l’acquisition d’un A400M avec la Belgique, car les pays européens membres de l’OTAN manquent d’avions de transport. Elle a financé un A330 en tant qu’avion « polyvalent », capable de transporter des passagers, mais aussi de ravitailler des avions de chasse en vol. Elle s’est lancée dans les communications par satellite. Elle exploite des drones de reconnaissance, dont quatre depuis peu, qui volent à une altitude si élevée (près de 7 000 mètres) que cela nécessite une coordination avec l’aviation civile. Pourtant, l’armée luxembourgeoise ne compte qu’environ 1 000 personnes, dont 800 militaires. « Cela correspond à un bataillon », précise le général. À l’étranger, un bataillon a une mission clairement définie. « Nous, en revanche, nous sommes une armée et nous sommes tellement diversifiés que nous ne pouvons pas aller plus loin dans cette voie. Sinon, nous faisons beaucoup de choses, mais un jour, nous ne ferons plus rien de bien. »

« C’est quand même quelque chose… » En réalité, il s’agissait de diversifier davantage les activités d’un hôpital militaire. L’idée a vu le jour il y a cinq ans au Centre hospitalier Emile Mayrisch (Chem) et a été soumise à Lydia Mutsch, alors ministre de la Santé du LSAP, qui l’a transmise à Etienne Schneider, ministre de la Défense du LSAP. Il l’a trouvée intéressante : au sein de l’OTAN, de telles capacités sont recherchées. Lors de la planification du nouveau Südspidol à Esch, on avait envisagé un service distinct, accessible par un tunnel. Il aurait dû servir à la fois d’hôpital militaire et d’« hôpital pour incidents majeurs », au cas où un accident majeur faisant de nombreux blessés se produirait au Luxembourg ou en cas de pandémie.

Une question se posait toutefois : le système hospitalier luxembourgeois, avec ses médecins majoritairement libéraux, était-il adapté à cette mission ? En effet, les médecins d’un hôpital militaire doivent être opérationnels sur ordre. Ce qui serait difficilement envisageable pour des médecins dont l’association, l’AMMD, leur avait permis, lors de la dernière réforme de la loi sur les hôpitaux en 2018, d’acquérir davantage de pouvoir vis-à-vis des directions de leurs cliniques.

Le projet n’était guère plus défini lorsque François Bausch en a hérité d’Étienne Schneider. Accompagné de Gilles Feith, alors chef de la Direction de la Défense, Bausch a pris contact avec l’AMMD. Celle-ci a estimé qu’une collaboration avec l’université s’imposait, tant dans le domaine de la recherche que dans celui de la chirurgie robotisée. Et elle a insisté : les médecins de l’hôpital militaire ne devaient pas être titulaires, afin de ne pas modifier le « rapport de forces » au sein du corps médical. Pour faire avancer le projet, le gouvernement a conclu un protocole d’accord avec le CHEM à l’été 2019. Mais la pandémie de Covid-19 est alors survenue et le projet s’est retrouvé pris dans les rouages de la concurrence entre les cliniques. Le directeur de l’époque de la Fondation de l’hôpital Schuman, l’ancien ministre de la Défense du CSV Jean-Louis Schiltz, a fait la promotion d’un « hôpital Covid » qui, si nécessaire, pourrait également servir d’hôpital militaire. Schiltz a alors mis en avant la Clinique Sainte-Marie d’Esch. Georges Mischo, maire CSV d’Escher et président de la Chem, s’en est indigné : « L’hôpital militaire, c’est pour nous ! », a-t-il déclaré au journal *Der Land* à l’été 2020. Entre-temps, le ministre de la Défense avait dû se faire expliquer que les médecins libéraux ne seraient probablement pas adaptés à l’hôpital militaire et que l’OTAN ne pourrait pas accepter le projet. Bausch souhaitait faire répondre à ces questions en suspens dans le cadre d’une étude de faisabilité. Un comité interministériel devait s’en charger, sous la houlette du ministère de la Défense, afin que l’hôpital reste d’actualité en tant que contribution à l’OTAN. Lors de sa conférence de presse de lundi, interrogé sur l’hôpital militaire, Bausch a répondu spontanément : « C’est aussi un peu ça », après avoir expliqué comment on pouvait « jeter l’argent par les fenêtres ». Mais il se reprend aussitôt. Il déclare : « La balle est désormais dans le camp du ministère de la Santé, qui nous a dit que la pandémie avait montré que nous devions mettre en place une mesure qui aide tous les hôpitaux ». Il ne se montre pas plus précis, se contentant d’ajouter que le projet n’est « pas écarté ». Mais si le ministère de la Santé s’en charge désormais et envisage peut-être la création d’une sorte d’hôpital pandémique, la contribution de l’OTAN à l’hôpital militaire semble bel et bien écartée.

« C’est un véritable défi », « Ces 2 % nous mettent sous pression », reconnaît le général Thull alors qu’il nous guide à travers un grand hangar du Herrenberg, au milieu de véhicules blindés et de drones de reconnaissance. Mais l’objectif de dépenses en pourcentage du PIB n’est pas le seul « indicateur » adopté par l’OTAN lors du sommet de 2014 au Pays de Galles. Un autre consiste à consacrer au moins 20 % des dépenses de défense à de nouveaux investissements. La Belgique et l’Allemagne n’atteignent que 10 %, révèle Thull. C’est notamment pour cette raison que la République fédérale redouble désormais d’efforts. « Nous, en revanche, avons toujours dépassé les 40 % ces dernières années. » Ce que l’OTAN ne trouve bien sûr pas mauvais.

Or, le dernier « Blue Book » sur la planification des capacités, publié en 2020, impose notamment au Luxembourg de mettre à disposition un demi-bataillon de reconnaissance. Et ce, avec un niveau de capacité opérationnelle « moyen » plutôt que « léger », comme c’est le cas jusqu’à présent pour l’ensemble de l’armée luxembourgeoise. « Moyenne » signifie une reconnaissance avec contact avec l’ennemi. Des éclaireurs qui ne se contentent pas d’observer, mais qui tirent également pour déterminer d’où et avec quoi l’autre camp riposte. Le fait que cela signifie que les soldats luxembourgeois vivront dans des conditions plus dangereuses n’a jusqu’à présent guère été abordé. L’autre moitié du bataillon sera fournie par la Belgique. Les deux gouvernements ont signé une déclaration d’intention à ce sujet en 2021. Un accord devrait suivre en 2023 ; d’ici là, il faudra déterminer de quel équipement le bataillon aura besoin et où il sera stationné. D’un point de vue purement technique, cela entraînerait une nouvelle augmentation des dépenses de défense luxembourgeoises.

Une chose est déjà certaine : l’armée luxembourgeoise ne dispose pas encore des effectifs nécessaires pour former un demi-bataillon. Elle en aurait sans doute assez pour deux des quatre compagnies de reconnaissance. En revanche, il faudrait recruter 100 à 120 militaires supplémentaires pour constituer une compagnie de « soutien ». Selon les informations communiquées mercredi par l’état-major général, il serait encore plus difficile de constituer un demi-état-major de bataillon. Cela nécessiterait en effet des officiers expérimentés, à partir du grade de capitaine.

D’une manière générale, la question du personnel constitue un véritable défi pour l’armée. Thull fonde de grands espoirs sur la réforme de la loi sur l’armée, qui vise à instaurer de nouvelles filières de carrière pour les militaires de carrière titulaires d’un baccalauréat ou d’une licence. Ces parcours existent dans la fonction publique depuis 2015, et dans la police depuis 2018. Ce qui a nui depuis lors à l’attractivité de l’armée. Par ailleurs, la modification législative prévoit de prolonger le service volontaire de trois à quatre ans. Cela serait nécessaire, d’une part parce que la formation devient de plus en plus intensive, et d’autre part parce que les missions à l’étranger peuvent désormais durer trois ans. L’état-major général souhaiterait avant tout que l’armée soit perçue à l’extérieur, dans le pays, comme un « employeur » proposant des emplois attractifs. De sorte que, par exemple, les volontaires de l’armée puissent enchaîner avec une carrière professionnelle après leurs trois, ou bientôt quatre, années de service. C’est encore rare aujourd’hui. Mais l’armée ne deviendra jamais un employeur tout à fait normal, car c’est l’armée. Et elle est soumise à la tension dialectique inhérente à son appartenance à la fonction publique. Le général s’emporte quelque peu lorsqu’il mentionne qu’« un » syndicat de l’armée exige de compenser l’équivalent de quatre semaines de mission spéciale par l’équivalent de sept semaines de congés. « Je ne peux pas l’autoriser, sinon on fermera la boutique ici ! », s’emporte le général.

Chez « Russ », ce genre de discussions n’a sans doute pas lieu.