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Institutions et démocratie 11 min de lecture

La paix peut-elle être synonyme de guerre ?

Lors des négociations de coalition entre le CSV et le DP, d'importantes propositions en matière de politique militaire avaient été écartées. Il n'est donc pas étonnant que ce « tournant » au Luxembourg soit marqué par la confusion et l'incertitude.

Article paru dans Édition juillet 2024
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Le tournant de la politique militaire du Luxembourg ne se fait pas sans une certaine confusion et une certaine incertitude, qui se reflètent notamment dans les récentes déclarations de la ministre de la Défense, Yuriko Backes (DP). Ainsi, elle a déclaré dans le *Tageblatt* le
2 avril : « Une guerre fait rage à nos portes », puis le 12 avril dans le journal *Land*, d’une part : « Nous n’allons tout de même pas entrer en guerre », et d’autre part : « Notre armée se prépare chaque jour à une situation de guerre. » Pour déclarer ensuite, le 29 juin, dans le *Wort*, qu’au Luxembourg, à l’instar de ce qui se passe à l’étranger, un débat sur le service militaire obligatoire allait probablement s’ouvrir. C’est sur ce dernier point que la dynamique de ce qui est dit ou, plutôt, de ce qui est concevable, apparaît particulièrement clairement. Ainsi, dans une interview accordée au Land le 12 avril, Yuriko Backes avait encore déclaré à propos du service militaire obligatoire : « Pour nous, ce n’est pas un sujet d’actualité pour le moment. »

Outre la capacité d’imagination des responsables politiques, le système d’approvisionnement et la structure interne de l’armée sont également bouleversés par l’annonce de cette évolution. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a remis la guerre terrestre classique contre un adversaire symétrique au cœur des priorités de la planification de l’OTAN. Les responsables luxembourgeois au sein du gouvernement, de la Direction de la défense et de l’état-major général partaient toutefois du principe qu’il était possible de s’en tenir aux missions menées par le passé. C’est ainsi qu’en 2019, afin de remplacer les véhicules de type Hummer et Dingo, en partie obsolètes ou usés, l’armée a lancé un appel d’offres pour des modèles de type Eagle V, conçus pour la reconnaissance, la surveillance et les patrouilles dans le cadre de missions de maintien de la paix. L’objectif était également d’uniformiser le parc de véhicules de l’armée. La livraison des Eagle V est prévue pour 2025.

L’OTAN a toutefois exigé la mise en œuvre de l’objectif des 2 %, ainsi qu’une contribution plus importante de la part du Luxembourg, à la suite de quoi ce dernier s’est engagé, conjointement avec la Belgique, à mettre sur pied un bataillon binational chargé de la reconnaissance de combat de moyenne portée.

Une certaine nostalgie transparaît dans le texte du projet de loi n° 8389 du 31 mai 2024 relatif au financement de l’acquisition de véhicules et d’autres équipements destinés au bataillon binational : Le texte stipule clairement que les missions de maintien de la paix continuent de faire partie des missions de l’armée.

Le fait que l’on se sente capable de mener ces deux missions témoigne de la confiance en soi de la troupe. L’auteur ignore toutefois si un service militaire obligatoire est déjà secrètement prévu dans ce cadre. Outre la dénomination qui évoque la robustesse du bataillon (bataillon de reconnaissance de combat de type médian), la description technique des véhicules de combat Jaguar, Griffon et Serval, qui doivent être livrés après les Eagle V non encore livrés, donne une idée de leur robustesse : « Sa mission est d’aller au plus près de l’ennemi pour acquérir du renseignement… », ou encore : « Les véhicules de type médian combinent l’agilité des véhicules légers avec la plus grande létalité et la capacité de survie des véhicules lourds de type chars de combat chenillés. » Ces véhicules doivent donc être capables, en cas d’urgence, d’affronter également des chars de combat. Ils correspondent ainsi à l’image des chars de reconnaissance classiques. Leur mission ne se limite pas à une simple observation en évitant tout contact avec l’ennemi, mais comprend également la reconnaissance au combat : par l’attaque ou les tirs, l’ennemi est contraint de se dévoiler, de révéler ses positions, ses effectifs et ses mouvements. Cela vaut aussi bien lors des avancées de nos propres forces que lors de la défense ou de la manœuvre d’esquive. Ces véhicules sont également destinés à mener des avancées rapides et de grande envergure, ainsi qu’à occuper et tenir des points stratégiques, tels que des ponts, des carrefours et des hauteurs, jusqu’à l’arrivée de nos forces principales.

Il s’agit là de la discipline reine du métier militaire. Le potentiel d’une telle unité ne peut être pleinement exploité que si elle sait tirer parti de manière autonome des opportunités qui se présentent lors de ces avancées. Ce qui suppose, à son tour, une liberté de décision et d’action aussi grande que possible, en connaissance de cause et dans le cadre des intentions du commandement supérieur. Cela nécessite une formation à l’initiative personnelle, un savoir-faire technique ainsi qu’une confiance mutuelle entre les commandants et leurs subordonnés.

C’est précisément là que se pose le problème, qui a déjà été abordé à plusieurs reprises dans le pays : la culture de commandement actuelle, remise en question par les militaires de carrière, est diamétralement opposée aux exigences d’une telle troupe. On déplore un micro-management excessif et des directives trop contraignantes quant à la manière d’atteindre les objectifs. Les militaires de carrière réclament que l’on s’oriente vers le principe du commandement par mission : le supérieur hiérarchique communique son intention, fixe des objectifs clairs et réalisables, et met à disposition les moyens et les effectifs nécessaires. Il ne donne d’instructions détaillées sur la mise en œuvre que dans des cas exceptionnels.

Dans une interview accordée au journal *Der Land* le 12 avril, la ministre de la Défense a déclaré à ce sujet : « Je n’ai absolument rien contre l’initiative personnelle et la créativité », avant d’ajouter quelques lignes plus loin : « Il faut pour cela des structures hiérarchiques claires et de la discipline », et : « Sans hiérarchie ni discipline, cela ne marchera pas. » La ministre voit donc manifestement une opposition entre le principe du « commandement par mission » et les principes de hiérarchie et de discipline.

Il ne s’agit pas de préserver les habitudes, les exigences et les préférences chères aux hauts responsables militaires. Il s’agit plutôt de répondre aux exigences du combat dynamique dans le cadre d’une force hautement mobile et technicisée, confrontée à des situations qui évoluent rapidement et à un rythme soutenu. Une hiérarchie pyramidale n’est tout simplement pas en mesure d’analyser, de prendre des décisions et de donner des ordres aussi rapidement et en si grande quantité que nécessaire. L’autonomie d’action des échelons inférieurs, dans le cadre de l’intention de commandement, est indispensable et s’appelle, dans le jargon militaire, le « commandement par mission ». Dans le cadre du service de garnison actuel, le phénomène de la microgestion constitue un facteur majeur de démotivation des militaires de carrière et des civils, qui perçoivent ce style de commandement comme absurdement paternaliste et condescendant. Il est ainsi impossible de motiver les volontaires à s’engager ni de les fidéliser, c’est-à-dire de les maintenir dans les rangs. Dans sa récente interview accordée à Wort, la ministre Backes a admis de manière alambiquée que les efforts visant à renforcer les effectifs de l’armée n’avaient jusqu’à présent abouti à rien et qu’il y aurait probablement, comme à l’étranger, un débat sur le service militaire obligatoire.

L’auteur a mené des recherches sur des thèmes militaires et estime qu’un service militaire obligatoire, qui vise avant tout à augmenter le nombre de forces mobilisables, nécessite des capacités différentes et nettement plus importantes que celles d’une armée professionnelle et de volontaires en temps de paix. Il faut davantage d’infrastructures (logements, stands de tir, terrains d’entraînement, etc.) et davantage d’équipements (armes, véhicules, matériel de toutes sortes). Mais surtout, il faut davantage de personnel (cadres) pour former et diriger cette force plus importante. Un service militaire obligatoire qui servirait exclusivement à combler les lacunes de l’armée actuelle serait inutile : il mobiliserait d’importantes capacités pour former des soldats engagés pour une courte durée, car la durée du service militaire obligatoire ne devrait guère dépasser 15 mois. Cela n’aurait de sens que si les conscrits obtenaient ensuite le statut de réservistes et étaient, par exemple, convoqués chaque année à des exercices de réserve jusqu’à l’âge de 45 ans. Cela permettrait ainsi d’augmenter les effectifs en cas de besoin. Cette solution ne semble pas encore faire l’objet d’un consensus politique et social à l’heure actuelle, mais elle doit être anticipée et les conditions organisationnelles nécessaires doivent être mises en place dans la mesure du possible.

Il semble toutefois logique, avant d’instaurer un service militaire obligatoire général, de constituer une réserve militaire composée des volontaires en fin de service ayant effectué trois ou quatre années de service. Ces volontaires sont formés et pourraient combler des lacunes à court terme. Il convient d’examiner dans quelle mesure le cadre juridique le permet et s’il existe une volonté provisoirement volontaire à cet égard, ou si celle-ci pourrait être suscitée par des mesures incitatives appropriées. À titre de mesure d’urgence, le statut de réserviste doit être intégré au cadre réglementaire applicable aux volontaires et aux militaires de carrière. Ce vivier permettrait également de recruter du personnel afin de disposer, en cas d’éventuel retour ultérieur au service militaire obligatoire, d’une partie du personnel d’encadrement nécessaire, selon le principe : « la réserve dirige la réserve ». Cette solution serait, dans une large mesure, sans incidence sur les coûts, car les volontaires sortants appartiennent de toute façon, dans leur grande majorité, à une branche ou une autre de la fonction publique.

Ces deux options, le service militaire obligatoire et la réserve, supposent toutefois impérativement un changement de la culture militaire. C’est la seule façon de gagner l’adhésion des conscrits et des réservistes à leur service dans une démocratie libérale occidentale. Cette adhésion est indispensable pour constituer une force armée opérationnelle, capable de répondre aux exigences futures. À l’approche des élections législatives, plusieurs propositions pertinentes ont été formulées à cet égard. Outre le principe du commandement par mission et celui d’une armée de réserve, il a également été demandé de créer une sorte de « Haut-Commissaire aux Affaires Militaires » doté de pouvoirs clairement définis.

Ces éléments sont indispensables pour garantir que l’armée reste, ou devienne, un instrument efficace et accepté, dans un contexte marqué d’une part par les mutations sociales et démographiques et, d’autre part, par une situation géopolitique globale qui s’assombrit. Yuriko Backes a indiqué lors d’un entretien accordé au journal « Wort » le 29 juin que la Défense n’était pas le seul domaine dont elle avait la charge. Elle est également responsable de la mobilité, des travaux publics, de l’égalité des sexes et de la diversité. La création d’un ministère de la Défense autonome et doté de pleines compétences avait notamment été réclamée par son prédécesseur, François Bausch (Les Verts), mais a manifestement été écartée lors des négociations de coalition. À cet égard, il est remarquable que Mme Backes se plaigne désormais de ses multiples responsabilités. Le fait que la défense allait rapidement gagner en importance et en part du budget était déjà prévisible lors des discussions de coalition, ce qui rend cette décision d’autant plus incompréhensible. Actuellement, la dynamique croissante du développement fait régulièrement traîner la politique nationale dans son sillage. Le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, devrait annoncer publiquement que l’entraînement militaire ne se fait pas sur des tapis de yoga et n’est pas financé par la petite caisse. Il doit faire comprendre que le service militaire obligatoire fait partie des éléments idéologiques fondamentaux de l’identité nationale et de la raison d’être des conservateurs, tout en constituant un dernier recours légitime pour défendre les idéaux de la société ouverte défendue par la gauche libérale et les Verts face à la guerre de conquête impérialiste menée par Poutine.

Le service militaire obligatoire présuppose une conception de la vocation de l’État et de la société différente du consensus matérialiste sur la création et la répartition de la richesse, sur lequel on s’est de plus en plus mis d’accord au cours des dernières décennies comme étant le plus petit dénominateur commun. Oui, cela peut paraître inhabituel, mais le service militaire obligatoire signifie aussi servir plutôt que gagner sa vie. Il offre toutefois également une opportunité de construction identitaire et de cohésion sociale.

Luc Frieden a remporté le poste de PDG de la « fabrique de la prospérité » luxembourgeoise en adoptant une vision « décontractée » des problèmes climatiques et en annonçant son intention de redynamiser l’activité principale : la production de prospérité. Sera-t-il également capable de mener à bien ce tournant militaire, ce changement de paradigme au sein de la société et des forces armées ? La question qui se pose de plus en plus est de savoir s’il a aussi un petit côté Churchill ou s’il n’est qu’un simple PDG. Frieden est-il capable de faire la guerre ?

Reiner Hesse est politologue et sociologue. Il a mené des recherches sur la politique militaire et la sociologie militaire.