« Bon, il s’agissait cette fois-ci de parler d’un mode de calcul. » C’est ainsi que le ministre du Travail, Marc Spautz, a minimisé la polémique autour d’une augmentation du salaire minimum (RTL, 29 mars 2026). Il s’est référé à la « médiane de Kaitz ». « On peut parler de la médiane selon Kaitz. […] C’est celle de… enfin, de la méthode Kaitz, c’est celle-là qui est la bonne. »
Il y a sept mois, Georges Mischo, alors ministre du Travail, a présenté un projet de loi visant à transposer la directive européenne sur le salaire minimum. Le nom de Kaitz n’apparaît dans aucun des documents parlementaires. Aujourd’hui, il est le nouveau héros du ministère du Travail.
Hyman Benjamin Kaitz (1916-1996) était chef de service au Bureau américain des statistiques du travail. En 1970, il a rédigé, dans le Bulletin n° 1657 de ce bureau, un chapitre consacré au salaire minimum et au chômage chez les jeunes hommes et femmes, intitulé « Negroes and other races » (p. 38). Il proposait de mesurer le salaire minimum par rapport à un « taux de salaire moyen pondéré » (p. 34). Ses successeurs ont baptisé cet indice « indice de Kaitz ». Marc Spautz a transformé cet indice en une méthode.
La directive européenne pourrait imposer une augmentation structurelle du salaire minimum. Elle laisse le choix de la méthode de calcul : 60 % du salaire médian, 50 % du salaire moyen, le seuil de pauvreté ou le pouvoir d’achat (article 28). Cette dernière option serait celle qui se rapprocherait le plus du remboursement des coûts de reproduction de la main-d’œuvre.
Le CSV et le DP ne souhaitent pas augmenter davantage le salaire minimum. Les personnes qui travaillent le plus dur et gagnent le moins devraient se contenter de l’ajustement traditionnel en fonction de l’évolution des salaires, c’est-à-dire de l’indice. Cet ajustement en fonction de l’évolution des salaires est inscrit dans la loi depuis 53 ans. Les ajustements à l’indice ne constituent pas des augmentations salariales ; ils permettent d’éviter les pertes de salaire réel dues à l’inflation.
Afin d’éviter une augmentation structurelle, Luc Friedens, ministre du Travail, cherche la méthode de calcul appropriée : il ne base pas le salaire minimum sur le salaire moyen, mais sur le salaire médian, qui est inférieur. Et ce, bien que le salaire minimum soit ajusté tous les deux ans en fonction de l’évolution du salaire moyen, et non de celle du salaire médian (projet de loi n° 8459, p. 2).
Afin que le salaire médian soit encore plus bas, le ministre du Travail ne tient pas compte du 13e mois, ni des majorations pour heures supplémentaires, ni des majorations pour travail le dimanche, ni des primes. Or, le salaire minimum est toujours ajusté en fonction de l’évolution du « salaire annuel régulier, y compris toutes les rémunérations accessoires telles que les gratifications, les pécules de vacances et autres » (projet de loi n° 8459, p. 13). En effet, « les gratifications contribuent à élever le niveau de vie du salarié, et doivent donc être prises en considération pour l’évaluation du pouvoir d’achat des salariés » (Rapport final du groupe de travail chargé d’examiner le mécanisme d’ajustement des pensions et d’adaptation du salaire social minimum, 1994, p. 6).
Les chiffres ne mentent pas. Il suffit de choisir les bons. « [L]a promesse d’un gouvernement impersonnel », estime Alain Supiot, « a pris aujourd’hui la forme d’une gouvernance par les nombres » (La Gouvernance par les nombres, Paris 2015, p. 22).
Le gouvernement est plus proche des femmes d’affaires et des restaurateurs que des vendeuses et des serveurs. Face à l’électorat, il se cache derrière l’autorité scientifique afin de rendre ses décisions politiques incontestables. Pour dissimuler de manière objective et neutre les enjeux économiques en jeu.
L’Inspection générale de la sécurité sociale vient en aide au gouvernement en lui fournissant des calculs. Elle présente une « Analyse comparative des indicateurs utilisables » (Cahier méthodologique, n° 7). Elle aborde de manière superficielle les avantages et les inconvénients des indicateurs utilisables. Elle retient rapidement comme la bonne la méthode de calcul la plus coûteuse pour les salariés percevant le salaire minimum. Et celle qui est la moins coûteuse pour les employeurs : « [L’]IGSS préconise le recours à l’indice de Kaitz, […] parce qu’il offre les meilleures garanties pour assurer une comparaison dans le temps du caractère adéquat du SSM » (p. 2). Quoi que cela puisse signifier.