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Institutions et démocratie 11 min de lecture

Le combat politique au corps à corps

Christiane Thommes-Bach est maire d'une commune rurale. Devant chez elle, un débat fait rage au sujet des rues à circulation réduite

Article paru dans Édition mars 2023
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D’habitude, elle va marcher avec des amies le mardi matin, mais aujourd’hui, la séance de sport matinale a été annulée. d’Land est en visite dans la commune de Wahl. « L’engagement politique passe avant tout », concède la maire Christiane Thommes-Bach. Elle est assise à une table ronde à la mairie. En face d’elle se trouve un grand écran plat sur lequel s’affichent les budgets, les plans de construction et les ordres du jour des conseils communaux. À côté se trouvent deux distinctions : « Commune la plus active en matière de vélo (2021) » et « Le plus grand nombre de kilomètres à vélo par habitant (2022) ». Elle ne dispose pas de bureau à proprement parler : « Je travaille chez moi à Grevels ou sur ma tablette dans la salle de réunion. »

Peu après les élections de 2017, le maire Marco Assa a été gravement atteint d’un cancer ; il a démissionné et Christiane Thommes-Bach a pris la relève. Elle se souvient : « La première réunion du conseil municipal a été bouleversante. » À l’époque, le syndicat informatique Sigi avait averti, devant la presse quotidienne réunie, que la commune de Wahl était au bord de l’effondrement financier. Depuis la réforme des finances communales, les subventions de l’État sont principalement liées au nombre d’habitants et moins à la superficie. Et en termes de densité de population, Wahl, avec ses 1 089 habitants (chiffres de 2023), est l’une des plus petites communes. Avec la construction du campus scolaire prévu, cette localité du canton de Redange risquait de se retrouver avec une dette par habitant de 12 000 euros. « J’étais sous pression. » Depuis, elle surveille le budget de très près.

L’engagement politique de l’actuelle maire s’est développé progressivement mais sûrement. Elle s’est d’abord engagée au sein de la commission de la culture et des sports de la commune de Wahl ; au niveau national, elle est membre du Mouvement écologique. Grâce à son mari, qui était percepteur de la commune de Wahl, elle était toujours plus ou moins au courant de ce qui se passait à la mairie. Alors qu’elle était sur le point de prendre sa retraite, elle s’est dit : « Lance-toi, c’est le bon moment ». Elle a été élue en deuxième position. Elle est désormais à la tête de sept villages : Wahl, Grevels, Brattert, Buschrodt, Heispelt, Kuborn, Brattert et Rindschleiden.

Le profil de Christiane Thommes-Bach n’est pas atypique. En moyenne, les candidats et candidates aux élections municipales ont environ 48 ans. Tant les femmes que les hommes se portent souvent candidats à des fonctions municipales quelques années avant la retraite. La politique semble attirer des personnes dont les enfants – le cas échéant – sont indépendants, qui ont une situation professionnelle stable et qui sont à la recherche d’un nouveau défi. Selon des études sociologiques, les candidats ne s’aventurent pas en terrain inconnu : la plupart du temps, les élus locaux étaient déjà actifs au sein de la société civile auparavant. Sur un point toutefois, le profil des maires élus diffère : seuls 16 des 102 postes de maire sont occupés par des femmes. Les femmes sont également sous-représentées au sein des conseils de jurés, où l’on compte 37 femmes contre 189 hommes. On observe en outre un important écart régional entre le centre et le nord. Près de 40 % des candidats dans les zones urbanisées sont des femmes, contre seulement 25 % dans l’Ösling. Le Conseil national des Femmes (CNFL) a calculé que ce n’est que dans quatre communes que les femmes sont plus nombreuses que les hommes au sein du conseil communal : à Grevenmacher (64 %) ainsi qu’à Beaufort, Colmar-Berg et Manternach (55 %).

Helga Lukoschat, de l’Académie européenne des femmes à Berlin, a analysé les raisons pour lesquelles peu de femmes osent s’engager en politique locale, à partir d’une enquête menée auprès de plus de 1 000 femmes élues locales. Selon elle, ce sont surtout les stéréotypes culturels liés au genre et les structures politiques qui jouent un rôle : les hommes occupant des fonctions politiques ont l’habitude de s’orienter vers d’autres hommes lorsqu’il s’agit d’attribuer des places sur les listes électorales et des mandats. Les femmes ne sont pas toujours prises au sérieux lors des réunions et doivent plus souvent faire leurs preuves. Pour les jeunes qui s’intéressent à la politique municipale, et en particulier les femmes, le temps à y consacrer a également un effet dissuasif : l’engagement en politique municipale est incompatible avec l’entrée dans la vie professionnelle et avec les tâches domestiques, qui sont en grande partie assumées par les femmes.

La ministre de l’Intérieur, Taina Bofferding (LSAP), a pris connaissance de ces chiffres début janvier et a déclaré lors d’une conférence de presse : « Les femmes représentent la moitié de la population. Vouloir augmenter la proportion de femmes au sein des conseils communaux n’est donc pas une question d’idéologie, mais de représentation. » Afin d’inciter davantage de femmes à s’engager en politique locale, elle a donc lancé la campagne « Egalitéit liewen/Vivons l’égalité ». L’un des axes de cette campagne repose sur des vidéos réalisées par des femmes élues locales, destinées à motiver d’autres femmes à se lancer en politique. Simone Beissel, assesseure du DP, raconte dans sa vidéo : « J’ai longtemps vécu à l’étranger et, à mon retour, j’ai constaté qu’il y avait beaucoup à faire à Luxembourg-Ville. Je suis amie avec Lydie Polfer depuis toujours. Et c’est elle qui m’a demandé de m’impliquer. » Elle ajoute d’ailleurs : « Ça fait vraiment chaud au cœur d’entendre un simple “merci”. » Les vidéos sont quelque peu cachées sur la page Facebook « Egalitéit Liewen » ; on peut douter qu’elles touchent un large public.

En France, notre voisin du sud, on adopte depuis 20 ans une approche plus proactive. Les listes électorales alternent les noms des femmes et des hommes. La proportion de femmes au sein des conseils municipaux s’élève désormais à 42 %. 19 % des communes sont dirigées par des femmes. Avant les dernières élections municipales, la Belgique est également passée à des listes électorales paritaires de type « fermeture éclair » : la proportion de femmes maires est ainsi passée à 18 %. En Allemagne, elle stagne à 9 %.

À l’instar de Simone Beissel, qui a une grande expérience en la matière, la maire de Wahle estime elle aussi que « les habitants ont davantage tendance à se manifester pour formuler des critiques négatives ». Les habitants l’appellent spontanément chez elle, les agriculteurs garent leur tracteur sur le bord de la route dès qu’ils aperçoivent la maire – la politique se joue dans les jardins, à la sortie de l’école, lors du « Buergbrennen » et des fêtes associatives. « C’est beaucoup plus authentique, et ça permet aussi d’être plus accessible ici ». Mais elle a la peau dure, et la plupart du temps, elle sait encaisser beaucoup de choses. « J’ai été infirmière de bloc opératoire à Ettelbruck pendant 35 ans. Au bloc, il faut être concentrée et sur ses gardes. Ça a été une bonne leçon. »

Ces derniers mois, les zones limitées à 30 km/h et les chemins de campagne, qui ne devraient plus être accessibles qu’aux riverains, ont été au cœur des débats. Une pétition a alors circulé et une réunion publique houleuse a eu lieu. Le panneau « eng klimafrëndlech Gemeng » (commune respectueuse du climat) a été réécrit par un habitant pour devenir « keng klimafrëndlech Gemeng » (commune non respectueuse du climat). L’agressivité des habitants était palpable. Elle a dû trouver un consensus avec le conseil communal : « Nous devons tenir compte des souhaits des habitants de la commune » et a décidé de ne pas fermer les chemins de campagne à la circulation générale. D’autres diront peut-être : « Ah, ça a marché. »

C’est justement à la campagne que cela peut s’avérer difficile lorsque la politique locale modifie les priorités au sein du tissu social personnel. La sociologue Mina Mittertrainer a constaté, à l’université de Landshut, à partir d’enquêtes menées : lorsque, dans une petite communauté villageoise, les questions politiques se mêlent aux questions personnelles, cela peut peser sur la vie en communauté. Les femmes, en particulier, souhaitent éviter ce risque. Il n’est donc pas rare que la politique locale attire les nouveaux arrivants : sans avoir à tenir compte d’un passé familial ni d’imbrications sociales, ils peuvent justement participer à la vie sociale par le biais de la politique locale.

Depuis quelques mois, Christiane Thommes-Bach est également membre du parti des Verts. Cela lui permet de se présenter aux élections législatives et d’acquérir de nouvelles connaissances politiques. Mais cela peut aussi être source de tensions : « Dans les zones rurales, l’appartenance au parti vert n’est pas bien perçue, car une partie de la population craint que cela ne soit synonyme de restrictions », remarque-t-elle. Différents partis l’auraient contactée afin d’augmenter la proportion de femmes dans leurs rangs. Au départ, elle était tiraillée entre deux partis. Mais elle a finalement admis qu’elle s’identifiait davantage à la politique verte. Camille Gira, de Beckerich, premier maire vert du Land, est l’un de ses modèles. Il faut toutefois rester réaliste : dans cette commune à scrutin majoritaire, le conseil municipal s’efforce de poursuivre des objectifs communs. La politique partisane n’y joue pratiquement aucun rôle.

L’un des objectifs de ce mandat était, par exemple, d’achever la construction du campus scolaire « Nei Brasilien ». Le nom « Nei Brasilien » remonte à des Luxembourgeois qui souhaitaient émigrer au Brésil en 1828. Lorsqu’ils arrivèrent au port de Brême, on leur annonça qu’ils ne pourraient pas traverser l’Atlantique : l’empereur du Brésil, Dom Pedro, avait déclaré qu’il n’accueillerait plus d’Européens. Comme ceux qui s’étaient lancés dans l’émigration avaient tout abandonné auparavant et qu’ils sont revenus au Luxembourg complètement démunis, le gouvernement leur a attribué des terres inhospitalières dans les Ardennes – l’actuel Grevels. La nouvelle école accueille chaque jour 130 enfants, mais elle peut en accueillir jusqu’à 200. Une initiative visionnaire : la commune enregistre en effet une croissance de 2 %. Le revenu médian, calculé par le Statec en 2017, se situe dans la moyenne, à un peu plus de 3 400 euros. La plupart des personnes qui s’y installent actuellement sont originaires des environs. Des personnes qui n’ont plus à labourer le sol ardoisé et peu fertile, mais qui peuvent profiter du paysage : depuis le Campus Nei Brasilien, on aperçoit au loin les « Aareler Knippchen », la silhouette du Kirchberg et les cheminées de refroidissement de Cattenom. Lorsque, durant l’hiver 2020/2021, en plein confinement, la neige recouvrait les hauteurs ardennaises, la moitié du pays s’est rendue à Grevels avec des luges et du vin chaud. « Nous n’avions encore jamais connu un tel chaos routier ni autant de déchets », se souvient la maire.

Les élections du 11 juin s’annoncent particulièrement passionnantes à Wahl et à Grosbous. En effet, les conseillers municipaux et les habitants ont déjà voté – et ce, à une large majorité en faveur d’une fusion des communes. La course s’annonce désormais très serrée entre Paul Engel, membre du DP et actuel maire de Grosbous, et Christiane Thommes-Bach. Cet employé de Creos âgé de 45 ans et cette infirmière à la retraite ont obtenu des résultats similaires lors des dernières élections : le premier a recueilli 392 voix sur 660, la seconde 350 sur 633. De plus, vie privée et vie politique s’entremêlent depuis longtemps entre eux. Tous deux sont membres de la troupe de théâtre « De Schankemännchen », au sein de laquelle le fils de la maire sortante, Max Thommes, a fait ses premières armes sur les planches. Cette proximité ne la rend-elle pas nerveuse ? « Si. Je ne manque pas de remarquer que la date des élections approche, et tout le monde sait que nous sommes tous les deux candidats au poste de maire », répond-elle.

Mais elle veut continuer. Car malgré les querelles et les chuchotements devant sa porte, elle ne cesse de souligner : « On apprend beaucoup ». Et « on est en contact avec les habitants, on peut participer à l’élaboration des projets et aux décisions, et soutenir les associations ainsi que la vie sociale rurale ». Le minivillage de Rindschleiden, en particulier, est en train de devenir un nouveau pôle d’attraction en tant que zone de loisirs de proximité, mais aussi pour le tourisme lent, l’art et la culture rituelle laïque (d’Land, 19 août 2022). Dans sa vidéo pour la campagne « Egalitéit liewen/Vivons l’égalité », la maire élue déclare : « Toute personne qui souhaite s’engager socialement ne doit pas avoir peur de se présenter aux élections.»