Deux ans après la chute du IIIe Reich, la société luxembourgeoise reste profondément divisée et traumatisée par l’épreuve de l’occupation nazie. Le pays continue de vivre dans un état d’urgence qui ne dit pas son nom. Les paysages dévastés de l’est et du nord du pays, témoins muets des souffrances récentes, contribuent à « prolonger » la misère de guerre des sinistrés et leurs appréhensions. À quand la lumière au bout du tunnel ? La hantise des « profiteurs de guerre » sans scrupules, s’enrichissant sur le dos des sinistrés, s’ajoute à la chasse aux « collabos » du passé récent : «&Des millions ont coulé dans les poches des architectes, des experts, des entrepreneurs, des propriétaires d’ardoisières et de scieries dans une mesure qui n’est pas en rapport avec le travail fourni et le rendement obtenu », peut-on lire dans Le Soir en avril 1947.1 Ce climat de méfiance et de rancœur constitue l’un des marqueurs de l’état psychologique collectif d’une population en proie aux rumeurs et « exaspérée » par les prétendues injustices et lenteurs de l’effort de reconstruction. Cet article s’intéresse à ceux dont la mission est de servir de maillon essentiel entre l’État superviseur et les sinistrés de guerre : le corps des architectes diplômés.
Certaines localités souffraient encore, durant l’été 1947, d’importants retards en matière de reconstruction. Le Wort se fait l’écho de la colère des habitants, notamment ceux de Schlindermanderscheid : «&malgré les efforts de notre architecte et de notre conseiller municipal, malgré les trois plans soumis il y a un an aux instances supérieures chargées de la reconstruction, notre école est toujours en ruines. Toute l’année, les cours ont dû se dérouler dans un local insalubre. Le résultat ? Tous nos enfants sont anémiques et malades. Nous, les parents, refusons désormais d’envoyer nos petits dans un tel local scolaire. Mieux vaut des enfants un peu moins intelligents que des enfants malades. […] D’ailleurs, les travaux de reconstruction dans notre village sont complètement à l’arrêt cette année. Pourquoi donc ? Au chef-lieu de la commune, des esprits envieux aux mains agiles mettent tout en œuvre pour empêcher complètement la reconstruction ici. […] Seules les résidences secondaires des environs sont construites avec le plus grand soin, jusqu’à la dernière planche. »2
Mais comment expliquer ces retards ? Sont-ils dus à la jalousie de véritables « saboteurs » malveillants et vénaux, comme le laisse entendre l’auteur ? Il faut d’abord analyser comment l’État tente d’organiser l’appareil de reconstruction nationale. Estimant avoir échappé au pire après les dégâts relativement limités de la première libération de septembre 1944, les autorités de l’État, de retour de leur exil londonien, créent l’Office de l’État des Dommages de Guerre le 4 octobre1944. 3 Le 11 octobre 1944, celui-ci décide de ne pas imposer le contrôle d’un architecte lors de la procédure d’indemnisation des sinistrés de guerre reconstruisant leurs maisons. Mais la situation change radicalement au lendemain de la bataille des Ardennes et des destructions effroyables dans le nord et l’est du pays. L’Office des Dommages de Guerre fait volte-face le 22 février 1945 : les architectes attitrés sont désormais incontournables pour les sinistrés de guerre espérant bénéficier d’une aide financière à l’issue d’une procédure officielle.4 Il est vrai que les enjeux sont énormes. Plus de 18 000 logements privés ont subi des dégâts, 3 000 d’entre elles ont été réduites en ruines et sont devenues inhabitables, 108 000 personnes ont été directement touchées par les dommages de guerre.5 Le 23 février 1945, une seconde institution vient renforcer les structures étatiques en place : le Commissariat général à la Reconstruction, dirigé par l’ingénieur Joseph Schroeder.6
Au cours d’une phase initiale que l’on pourrait qualifier de « reconstruction sauvage », l’État tente tant bien que mal de reprendre le contrôle de la situation. Cette période se caractérise par le désordre le plus complet : des villages en cendres, des infrastructures anéanties, un risque d’épidémies, le danger des munitions de guerre qui guettent les imprudents, l’absence totale d’autorités officielles… Il faut alors pallier les manques les plus criants, apporter une aide d’urgence et réparer ce qui reste des habitations endommagées avec les maigres moyens disponibles.7
Tous les architectes présents sur le territoire ont été réquisitionnés en février 1945 pour prêter main-forte aux instances gouvernementales, comme le résume Joseph Schroeder en septembre 1946 : « Les régions dévastées avaient été divisées en 41 secteurs d’importance sensiblement égale, chacun étant dirigé par un architecte chargé de superviser les travaux sur place et d’en assurer la réception. Le contrôle des factures en ce qui concerne le prix unitaire et les calculs, ainsi que la passation des contrats avec les entrepreneurs, s’effectuent au Commissariat général. »8
À compter du 30 avril 1945, toute mesure de reconstruction dont le coût dépasse 10 000 francs doit être autorisée par l’État et supervisée par un architecte.9 Tous les travaux de déblaiement et de démolition, ainsi que les mesures de conservation (réparation), sont désormais à la charge de l’État. « Réparer le plus vite possible sans se soucier d’une expertise » ; « réparer d’abord, reconstruire ensuite »10 : telles sont les devises de la phase initiale de la Reconstruction, entre le printemps 1945 et l’été 1946.
Le 1er août 1945 a lieu la fondation de l’Ordre des Architectes, sous la présidence de Victor Engels. L’association compte alors 47 membres. Comme il regroupe la quasi-totalité des architectes diplômés exerçant au Luxembourg, l’Ordre des Architectes devient immédiatement l’interlocuteur privilégié du Commissariat général à la Reconstruction, et le restera au cours des années suivantes.11
À la suite des élections législatives d’octobre 1945 et de la formation d’un gouvernement d’Union nationale, le Commissariat général à la Reconstruction est placé sous la tutelle du ministre du Travail, Pierre Krier (LSAP), tandis que l’Office des Dommages de Guerre relève du ministre de l’Intérieur, Eugène Schaus (Groupement démocratique).12
En janvier 1946, des conférences sont organisées dans chaque commune. Elles ont pour rôle de faciliter la coopération et les échanges entre les acteurs locaux et les instances étatiques. Joseph Schroeder en résume ainsi les missions : « Ce comité a pour mission principale de fixer les priorités, tant pour les réparations que pour la reconstruction, de contrôler au besoin les factures et de veiller à ce que tous les travaux soient exécutés avec tout le soin et la rigueur requis. » Des critères politiques (attitude patriotique pendant la guerre, etc.) et socio-professionnels (famille nombreuse, indigence, etc.) déterminent les bénéficiaires prioritaires selon un système de pondération uniforme. Après de nombreuses tergiversations (compréhensibles face à l’énormité des défis), on constate une systématisation des stratégies, qui aboutit en 1946 à une définition claire du rôle primordial réservé aux architectes dans l’appareil dirigiste de la Reconstruction. Les architectes exercent donc une fonction essentielle de planification et de contrôle. Or, leur mission s’avère fastidieuse et ingrate.
Inévitablement, le chantier titanesque de la Reconstruction provoque des frictions entre les acteurs concernés et engendre des tensions de toutes sortes. La méfiance mutuelle a souvent imprégné les débats et donné lieu à des accusations virulentes : « Les intérêts des victimes et ceux de l’architecte ne s’opposent-ils pas ? Les sinistrés aimeraient que la reconstruction se fasse le plus rapidement possible, tandis que l’architecte a intérêt à ce qu’elle dure le plus longtemps possible », déclarait ainsi le député Joseph Artois en mai 1945.13
Au cours de la phase initiale de la Reconstruction, les difficultés structurelles entravent fortement le travail de tous les acteurs concernés. En juillet 1945, le député du Nord Joseph Simon (CSV) en dresse un portrait certes non exhaustif, mais évocateur, lors d’une session de l’Assemblée constituante.14 Il décrit tout d’abord le manque de matières premières pour la construction : bois, verre, acier, etc. Les pénuries touchent tous les secteurs en raison de la perturbation des chaînes d’approvisionnement. Il en va de même pour la main-d’œuvre qualifiée. Même si des centaines d’ouvriers sidérurgiques du sud du Luxembourg ont pu être redéployés dans les zones dévastées en raison d’un arrêt temporaire de la production métallurgique, leur nombre reste insuffisant. Les travailleurs étrangers d’avant-guerre, notamment italiens, font défaut. Les salaires peu rémunérateurs fixés par l’Office des prix pour les chantiers de reconstruction d’État ne stimulent guère la motivation au travail. Les infrastructures nécessaires pour se rendre sur les chantiers et y bénéficier de conditions acceptables restent précaires : routes, voies ferrées et ponts détruits, manque de logements, pénurie de carburant et de moyens de transport, réseaux électriques et téléphoniques encore lacunaires… rien n’est facile.
Évoquant le rôle des architectes, Simon constate qu’ils sont débordés par l’abondance des demandes et par la distance trop importante entre les chantiers dont ils doivent s’occuper : « L’architecte doit continuer à recevoir des gens le matin et ne consacre que la soirée à un travail utile. Les architectes ne peuvent pas venir à bout de leur charge de travail s’ils ne sont pas secondés dans chaque canton par trois ou quatre employés et surveillants [sic]. » Eux aussi souffrent des difficultés de déplacement : « Sur les 5 architectes du canton de Wiltz, un seul possède une voiture. » On peut imaginer le surmenage et le désarroi des architectes assaillis de toutes parts par des sinistrés désespérés, exigeant d’être les premiers à bénéficier d’une aide. Souvent livrés à eux-mêmes, à un moment où le système de la Reconstruction est encore loin d’être rodé, les architectes doivent improviser en permanence et s’attirent ainsi les foudres de ceux qui s’estiment laissés pour compte.
Ces lignes illustrent les débuts hésitants des premiers mois de la Reconstruction, marqués par le flou et la méconnaissance des procédures officielles. Ce n’est qu’en janvier 1946 que les « conférences communales » déchargeront les architectes. Désormais, ce sont les comités locaux qui examinent et contrôlent les diverses demandes des sinistrés, selon le système des listes prioritaires déjà évoqué. Cela signifierait-il pour autant une réduction des tracasseries administratives ? Au contraire. Contraints de suivre la méthode dirigiste de l’État, les architectes se retrouvent confrontés à une véritable avalanche de circulaires du Commissariat général à la Reconstruction : leur nombre dépasse la centaine par an pour la période de 1945 à 1948. 15 Reflétant la difficulté de coordination des mesures de reconstruction au niveau national, elles transmettent pêle-mêle des informations diffuses sur une variété de sujets techniques en rapport avec les architectes et les relations qu’ils doivent entretenir avec l’État, les entrepreneurs et les sinistrés.
La jungle administrative et la paperasserie toujours croissante vont bientôt être source de tensions entre les architectes et le Commissaire général, au point d’alimenter des frictions et des frustrations de toutes sortes. Les accusations de l’État portent sur les « abus » du système des avances. Le soi-disant manque de sérieux et les erreurs des architectes lors des expertises sont des arguments récurrents exploités tour à tour par les représentants du Commissariat général à la Reconstruction et par les entrepreneurs pour justifier les retards sur les chantiers et les litiges qui en découlent.16
Les opposants politiques aux méthodes dirigistes de l’État n’hésitent pas à accuser les architectes de ne pas faire leur part : « À long terme, ça ne marche en tout cas pas ; les architectes n’ont toujours pas publié de directives pour le programme de construction 46. Même si, d’une manière générale, les architectes font de leur mieux pour aider, il y a tout de même des brebis galeuses parmi eux ; ainsi, par exemple, un architecte qui ne sait regarder que 14 degrés dans son secteur — et qui est en plus complètement fou — n’a pas sa place dans la reconstruction, mais en prison. »17
Autre source d’incompréhension récurrente : la réparation des immeubles avant leur reconstruction. Là encore, les architectes sont pris en tenaille entre les intérêts des sinistrés – qui souhaitent passer immédiatement à la reconstruction – et les méandres de la procédure administrative, qui privilégie dans un premier temps une remise en état provisoire. Une source de frustration exploitée avec délectation par un journaliste du Wort. Il critique l’« inélasticité » et la « lourdeur » de l’appareil de reconstruction, dirigé par des responsables socialistes : «&Partout, la négligence règne en maître ; on perd son temps en pleine haute saison de la deuxième année de reconstruction à faire des réparations. Et là où l’on envisage sérieusement de construire, des différends surgissent entre les entrepreneurs et le commissariat à la Reconstruction, les plans d’urbanisme entravent la mise en œuvre du programme prioritaire, les permis de construire ou les artisans font défaut, etc. »18
Il convient de noter qu’en été 1946, il n’existait encore aucune base juridique pour la reconstruction (la loi sur les dommages de guerre ne sera votée qu’en 1950) et que les architectes attendaient toujours la conclusion d’une convention collective régissant clairement leur engagement au sein de l’appareil d’État. Les négociations entre l’Ordre des architectes et le Commissariat général en vue de conclure un tel contrat ont été épineuses. Lancées en janvier 1946, elles vont rapidement s’enliser autour de la question des frais de déplacement et provoquer le licenciement collectif des architectes en avril 1946, entraînant des échanges acerbes de part et d’autre dans la presse. Lors d’une séance de l’Assemblée constituante en juin 1946, Joseph Schroeder explique cette lacune par une simple question technique : « Le code d’honneur présenté par les architectes ne concerne que leurs clients privés. Or, dans le cadre de la reconstruction, l’architecte doit avant tout se considérer comme un organe du pouvoir exécutif de l’État, habilité à disposer des fonds publics ; les architectes doivent en être pleinement conscients. »19
Compte tenu du rôle capital des architectes dans la Reconstruction, un accord sera finalement conclu en août 1946 et la législation finira par définir les modalités de leur assermentation en bonne et due forme devant un tribunal d’arrondissement : « Je jure d’exercer mes fonctions avec intégrité, exactitude et impartialité, et de réaliser mes expertises en mon honneur et en ma conscience, que Dieu me vienne en aide ! »20
Quant aux amendes et peines d’emprisonnement infligées à ceux qui se seraient rendus coupables d’abus, elles ont déjà été définies dans un arrêté grand-ducal du 13 août 1945. On y lit que « les mêmes peines seront appliquées aux architectes, surveillants, entrepreneurs et artisans qui, dans la direction, surveillance ou exécution des travaux ou de la fourniture de matériaux de reconstruction, auront sciemment contribué à se faire verser ou à faire verser aux sinistrés des sommes supérieures à la valeur des travaux ou des marchandises fournies ou aux dommages subis, notamment par la délivrance de certificats de complaisance, ou par la signature ou l’établissement de factures incomplètes ou inexactes. »21
Des affaires de fraude impliqueront certains acteurs de la Reconstruction, tant parmi les entrepreneurs et les fonctionnaires municipaux que parmi les sinistrés. Des accusations de fraude et de faute professionnelle pèsent sur certains architectes. En décembre 1945, un architecte de Luxembourg-Ville est licencié par le Commissariat général à la Reconstruction pour « faux en matière de dommages de guerre. »22 En mai 1947, une longue et pénible enquête menée par la police et le service des fraudes du ministère des Dommages de guerre, impliquant divers témoins, conclut qu’un architecte de Luxembourg-Ville a indûment déclaré des travaux de menuiserie (habillages de radiateurs et cache-radiateurs) comme « dommages de guerre ». L’intéressé est déféré au parquet et suspendu de ses fonctions d’architecte à la Reconstruction.23 Ces cas isolés scandalisent bien sûr l’opinion publique, toujours en proie aux ragots et aux articles incendiaires, dont certains discréditent des professions tout entières.
Comment les architectes se défendent-ils contre ce genre d’accusations ? Parmi les nombreuses prises de position publiques de l’Ordre des architectes publiées dans la presse, citons un article du Wort paru le 18 juin 1946, qui nous semble bien refléter le point de vue des architectes. Voici les arguments qu’ils avancent concernant la question des abus et des honoraires excessifs : « Il se peut qu’un nombre infime de confrères ait manqué à ses obligations envers la collectivité, mais il appartient alors aux autorités d’intervenir ; l’Ordre des architectes ne prendra certainement pas leur défense. Il serait toutefois erroné de rendre l’ensemble de la profession responsable de ces erreurs et de la discréditer aux yeux du public. »24
Quant aux retards, ils seraient dus à une multitude de facteurs, notamment les problèmes d’approvisionnement, les matières premières défaillantes et de mauvaise qualité, l’absence de production en série de certains éléments de base (portes, fenêtres, etc.), le problème des factures impayées, les retards d’exécution de la part des entrepreneurs et la priorité accordée, juste après la bataille des Ardennes, à des chantiers bien plus urgents que l’achèvement des expertises administratives. À ceux qui accusent les architectes d’élaborer des plans d’urbanisme irréalistes et chronophages au lieu de se concentrer sur l’essentiel, on rétorque que ces plans correspondent aux souhaits du Commissariat général et que personne ne peut prédire leur éventuelle mise en pratique.
Dernier point d’intérêt soulevé dans l’article : la question de la « fiabilité politique » des architectes engagés dans la Reconstruction. Sujet omniprésent dans les débats de l’après-guerre, l’épuration touche toutes les professions et toutes les couches sociales. Dans ce contexte, les architectes affirment soutenir pleinement les enquêtes administratives et souhaiter l’exclusion de ceux d’entre eux qui se seraient compromis avec l’ennemi pendant l’occupation nazie.25 Il convient de noter qu’en effet, sept architectes seront sanctionnés par la 11e commission d’enquête, les sanctions allant du simple blâme à l’exclusion définitive des appels d’offres, des travaux et des fournitures.26
L’appareil dirigiste chargé de la reconstruction de l’État s’est très tôt appuyé sur l’expertise des architectes pour accélérer le redressement du pays. Il va sans dire qu’au vu de l’ampleur des destructions et des difficultés structurelles auxquelles le Luxembourg était confronté après l’offensive des Ardennes, la tâche s’est avérée ardue et la coopération harmonieuse entre les différents acteurs a mis du temps à se concrétiser. Contraints d’improviser faute de moyens matériels, tiraillés entre un nombre écrasant de chantiers, bombardés de demandes émanant de sinistrés impatients, puis submergés d’instructions officielles alourdissant les formalités administratives, exposés aux rumeurs et à la désinformation, pris pour cible par des débats publics houleux, la position des architectes n’a certes pas été enviable. Boucs émissaires bienvenus car assumant leur mission pour le compte de l’État, les architectes ont souvent été associés aux lenteurs des procédures officielles exaspérantes et au prétendu gaspillage de ressources et d’argent.
Mais aurait-il pu en être autrement ? La situation telle qu’elle se présentait en février 1945 était tellement inédite et cauchemardesque qu’une reconstruction sans entraves était tout simplement illusoire. Face à l’énormité des problèmes, il n’y a pas eu de solution miracle ni de scénario tout fait, mais un long processus d’improvisation et de réorganisation fait de tâtonnements et de revirements.
Quoi qu’il en soit, il semble que le pire soit passé pour les architectes de la Reconstruction après la conclusion de leur convention collective en août 1946. Celle-ci a permis de dégager le terrain. Désormais, les domaines de compétence et les devoirs des architectes dans le cadre de la Reconstruction sont clairs, les procédures établies, la communication améliorée. Compte tenu des progrès accomplis en 1945-1946, les esprits s’apaisent. Les voix discordantes ont tendance à se taire, et ce au plus tard après l’éclatement du gouvernement d’Union nationale en mars 1947. En entraînant l’absorption du Commissariat général à la Reconstruction (relevant du LSAP) par l’Office des dommages de guerre (relevant du Groupement patriotique et démocratique), cette mesure sonne le glas des ressentiments politiques sous-jacents, qui avaient envenimé les relations antérieures entre ces deux institutions, et permet de centraliser encore davantage les procédures. Il est, en tout état de cause, aberrant d’accuser les architectes d’avoir chômé : en 1948, 65 pour cent des habitations détruites ou endommagées ont été complètement reconstruites.27
Philippe Victor a fait ses études d’histoire à l’université de Paris IV. Dans le cadre de son mémoire de master II, il s’est intéressé aux initiatives d’endoctrinement et d’embrigadement de la jeunesse luxembourgeoise sous l’occupation nazie. Il travaille actuellement en tant que professeur au Lycée classique de Diekirch et enseignant détaché au Musée national d’histoire militaire.
Cet article est une version abrégée d’un texte publié en 2021 dans *Ons zerschloen Dierfer* (premier volume). Il s’agit du catalogue de l’exposition éponyme que le Musée national d’histoire militaire et le Musée d’Histoire[s] de Diekirch avaient consacrée à la reconstruction du Luxembourg entre 1944 et 1960
1 E.M., Billet du Grand-Duché. « La reconstruction des régions dévastées », dans : Le Soir (23 avril 1947), p. 5.
2 « La reconstruction à Schlindermanderscheid », dans : Luxemburger Wort (13 juillet 1946), p. 2.
3 Arrêté grand-ducal du 4 octobre 1944 portant création de l’Office de l’État des Dommages de Guerre, dans : Mémorial 8 (16 octobre 1944), p. 65.
4 « Communication aux sinistrés de guerre », dans : Luxemburger Wort (22 février 1945), p. 2.
5 Joseph Schroeder, La Reconstruction au Grand-Duché de Luxembourg, Paris : Rapport édité à l’occasion du Congrès technique international, 1946, p. 1-2.
6 Arrêté grand-ducal du 23 février 1945 portant création du poste de commissaire général pour la reconstruction, dans : Mémorial 8 (27 mai 1945), p. 66 e.s.
7 Paul Dostert, « La politique de reconstruction du Luxembourg après la Seconde Guerre mondiale », dans : Destruction et reconstruction des villes, vol. 2, éd. Martin Körner, Berne : Haupt, 2000, p. 327–346.
8 Schroeder, La Reconstruction, p. 5.
9 Arrêté grand-ducal du 30 avril 1945, concernant l’interdiction de nouvelles constructions, de transformations et de réparations d’immeubles, ainsi que le recensement, la réquisition et la distribution des matériaux de construction, dans : Mémorial 24 (19 mai 1945), p. 263-264.
10 Schroeder, La Reconstruction, p. 4.
11 Ordres des architectes et des ingénieurs-conseils, Chronologie, URL : https://www.oai.lu/fr/37/accueil/oai/chronologie/ (consulté le 03/08/2021).
12 Paul Dostert, « La Reconstruction au Luxembourg 1945-1955 : un problème fondamental de l’après-guerre », dans : Revue Culturelle et Pédagogique, Differdange 29 (2011), p. 539-556.
13 Marius Remackel, L’Assemblée consultative de 1945 : la chambre consultative luxembourgeoise dans l’immédiat après-guerre, Luxembourg : Travail de candidature (Histoire) ; Ministère de l’Éducation nationale, 2016, p. 76. Voir également : Député Joseph Artois, dans : Compte-rendu de l’Assemblée consultative (24 mai 1945), p. 242.
14 « Rapport de la Chambre, porte-parole des habitants sinistrés de l’Ösling », dans : Luxemburger Wort (13 juillet 1945).
15 Archives communales d’Ettelbruck (AC Ettelbruck), dossier « Circulaires /Architectes ».
16 Voir également : Délégation de l’Association des entrepreneurs luxembourgeois, dans : Obermosel Zeitung (06/02/1946), p. 2.
17 Auteur paraphrasant le député Vic Abens. « Reconstructio’n », dans : D’UNIO’N. Quotidien de la Résistance luxembourgeoise (16 mai 1946), p. 1.
18 M[arcel] F[ischbach], « L’herbe pousse sur les décombres des maisons, » dans : Luxemburger Wort (11/07/1946), p. 6.
19 « Rapport de la Chambre », dans : Escher Tageblatt, (18 juin 1946), p. 4.
20 Arrêté du 19 juillet 1946 concernant la prestation du serment des employés-experts et taxateurs des Commissariats généraux aux Dommages de guerre et à la Reconstruction, ainsi que des architectes, dans : Mémorial 37 (5 août 1946), p. 589.
21 Arrêté grand-ducal du 13 août 1945 sur les faux et la conduite antipatriotique en matière de dommages de guerre, dans : Mémorial 42 (24 août 1945), p. 471.
22 Linster, Classeur OAL, correspondance de
J. Schroeder à Victor Engels (14 décembre 1945).
23 Linster, Classeur OAL, Ministère de la Reconstruction, Service des fraudes, rapport n° 49636 (23 juin 1947).
24 Rapport de la Chambre, dans : Luxemburger Wort (18/06/1946), p. 5.
25 Ibid., p. 5. « En conclusion, les architectes exigent : a) que soient exclus de la reconstruction tant leurs confrères qui se sont révélés incompétents que ceux qui se sont compromis par négligence de leurs devoirs ; dans les cas graves, que leur autorisation d’exercer leur profession leur soit retirée ; b) qu’aucun architecte politiquement indésirable ne soit toléré dans la reconstruction. »
26 Archives nationales du Luxembourg, EPU-02-302, Commission d’enquête – décisions prises concernant les dossiers analysés, 1946-1947.
27 Jean Jaans, « D’Rekonstruktioun nom Krich », vol. VII, dans : De Cliärrwer Kanton 2 (1997), p. 21