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Institutions et démocratie 8 min de lecture

Il n’y a pas de boîte assez grande pour qu’on puisse y entrer tous

Le CSV craint de finir au fond d'une boîte, comme une relique d'une époque révolue, et souhaite donc se rapprocher davantage du Parti pirate. Pour l'instant, il n'y parvient pas encore.

Article paru dans Édition octobre 2021
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« Nous ne sommes ni de droite, ni de gauche, nous sommes aux côtés des gens. » C’est par cette déclaration que le président du parti, Claude Wiseler, a expliqué aux participant·e·s du congrès statutaire qui s’est tenu samedi dernier à Oberkorn l’orientation politique future du CSV, qui cherche depuis plus de dix ans à se forger une nouvelle identité, afin de se positionner politiquement dans ce monde postmoderne marqué par une fragmentation croissante du paysage politique. « Aucune case n’est assez grande pour nous y faire rentrer », a déclaré Wiseler, qui souhaitait avant tout, par ses propos, se disculper du reproche formulé dans la presse selon lequel c’est justement lui, l’ancien tête de liste au caractère doux et compréhensif, désigné pour succéder à Juncker, qui voudrait ramener le CSV sur une voie conservatrice. Cette accusation faisait suite à une déclaration qu’il avait faite à RTL fin août, selon laquelle la crise afghane ne devait pas donner lieu à un « tourisme d’asile ». Ses rivaux politiques et plusieurs médias l’avaient alors accusé de dériver vers l’extrême droite. Wiseler était ensuite revenu sur ses propos.

Début août, le président du parti avait encore déclaré dans une interview accordée à Reporter que le CSV pouvait et voulait être conservateur. Toutefois, son interprétation de ce terme devait se démarquer de celle de l’ADR, qui se considère comme conservatrice au sens traditionnel du terme. Le CSV prône en revanche un conservatisme plus ouvert sur le monde : pour le CSV, défendre les valeurs conservatrices signifie aujourd’hui protéger le climat et l’environnement, mais aussi la liberté de l’individu et la famille. « La protection de la vie et la préservation de ce qui rend la vie digne d’être vécue », a déclaré M. Wiseler samedi, sans préciser ce que son parti considère comme digne d’être vécu, ni qui ou quoi il exclut de cette définition.

« Être un parti populaire, c’est se consacrer à toutes les questions centrales qui comptent pour notre société. » La stratégie du CSV est évidente. Il tente de concilier les nouveaux défis sociétaux avec ses valeurs traditionnelles et son identité de parti populaire. On peut toutefois se demander si cela fonctionne aussi simplement. Un exemple en est le discours alarmiste que le parti a lancé ces derniers mois, en qualifiant en un clin d’œil non seulement le quartier de la gare de la ville de Luxembourg, mais aussi les villes d’Esch-sur-Alzette, Ettelbruck et Differdange (et même Wiltz, la seule à s’y être opposée avec véhémence) en zones sensibles, où la criminalité supposée ne pourrait être maîtrisée qu’à l’aide de la surveillance et d’une violence policière répressive. Cette approche conservatrice, qui aurait tout aussi bien pu venir de l’ADR, est certes présentée par le CSV comme « proche des gens », mais il s’agit en réalité d’une stratégie perfide et populiste consistant, d’une part, à construire un scénario de menace à l’aide de préjugés, d’affirmations invérifiables et de statistiques ambiguës et, d’autre part, à proposer d’emblée des solutions prétendument toutes faites qui pourraient éliminer cette menace fictive. Contrairement à ce qu’affirment le CSV (et parfois le DP), la liberté de l’individu n’est pas garantie par le recours à la vidéosurveillance ou l’application de l’expulsion, mais au contraire massivement restreinte. De plus, la politique de « loi et ordre » discrimine des groupes entiers de citoyennes et de citoyens qui sont sans-abri, malades et/ou toxicomanes, ou qui gagnent leur vie en exploitant les failles d’une politique antidrogue défaillante, en répondant à la demande sociale de substances psychoactives que l’État ne veut pas satisfaire. Enfin, le fait de laisser entendre discrètement que les vendeurs de drogue sont souvent des immigrés clandestins (« touristes de l’asile ») originaires d’Afrique conduit à une méfiance générale envers les personnes d’origine africaine et attise les ressentiments racistes. On ne voit pas comment cette approche est compatible avec les valeurs chrétiennes auxquelles le CSV continue de se réclamer.

« Nous sommes favorables à l’économie et nous sommes sociaux ». Un autre exemple est la protection du climat qui, selon le coprésident du groupe parlementaire Gilles Roth, fait partie de « l’ADN du CSV ». Le CSV rejette toutefois la « politique idéologique d’interdiction » des Verts et souhaite plutôt trouver des « solutions pragmatiques », comme l’a expliqué M. Roth samedi. Cela implique notamment que les investissements climatiques des entreprises soient fiscalement déductibles et que la taxe sur le CO₂ soit intégrée dans le panier de consommation utilisé pour l’indexation des prix. On peut toutefois douter que ces mesures suffisent à enrayer le changement climatique d’origine humaine. Cela ressemble plutôt à une tentative désespérée d’offrir des avantages fiscaux tant aux riches qu’aux pauvres.

Il en va de même dans le domaine social. Samedi, le CSV a, en apparence, défendu des positions proches de celles des syndicats. M. Roth a demandé au gouvernement d’accorder des allègements fiscaux aux parents isolés, d’indexer les allocations familiales et d’alléger la charge fiscale de la classe moyenne dans son ensemble. L’OGBL, le LCGB et la CGFP avaient formulé des revendications similaires la semaine dernière lors de la réunion bipartite. Contrairement à l’OGBL, le Parti populaire refuse toutefois d’imposer davantage les grandes fortunes et les revenus élevés. Le CSV ne peut pas non plus soutenir une augmentation de l’imposition des entreprises. Il ne précise donc pas comment il compte financer les allègements fiscaux envisagés.

Sur le fond et sur le plan programmatique, le CSV est encore loin d’avoir trouvé sa ligne directrice. À moins que le renoncement délibéré à toute idéologie et le retrait autoproclamé des systèmes de classification politiques n’exigent pas de ligne directrice uniforme. Pour un petit parti d’opposition comme les Pirates, l’approche pragmatique et opportuniste consistant à n’élaborer ses propres positions qu’au fur et à mesure, en fonction des débats ponctuels sur des questions et des problématiques spécifiques, peut-être fonctionner, mais pour un parti populaire qui a pour ambition de « revenir en 2023 là où est notre place, c’est-à-dire au gouvernement », le pragmatisme à l’état pur ne suffit pas.

« À droite ou à gauche, ça nous est complètement égal. C’est ainsi que la politique était conçue autrefois. » Samedi, le CSV a en tout cas fait avancer sa refonte structurelle. À la quasi-unanimité, les 243 délégués ayant le droit de vote ont adopté la modification des statuts qui permet de pourvoir à la fois la tête de liste nationale pour les élections législatives, ainsi que la présidence du parti et le secrétariat général, par un binôme paritaire. Pour ces fonctions au sein du parti, les deux candidat·e·s doivent se présenter en binôme. Avant qu’Elisabeth Margue et Stéphanie Weydert, qui avaient déjà été désignées lors du congrès ordinaire du parti fin avril comme adjointes du président Wiseler et du secrétaire général Christophe Hansen, puissent se présenter aux élections, il leur reste toutefois quelques « obstacles à franchir ». En effet, Margue et Weydert sont co-accusées dans le procès « Frëndeskreess » concernant le contrat de travail présumé illégal de l’ancien président du parti Frank Engel, pour escroquerie et abus de confiance, tout comme Félix Eischen, André Martins Dias, Georges Pierret et Georges Heirend (ce dernier n’étant accusé « que » d’abus de confiance). Le procès, prévu pour durer trois jours, débutera le 19 octobre ; plusieurs semaines pourraient encore s’écouler avant qu’un verdict ne soit rendu. Ce n’est qu’après un éventuel acquittement que Margue et Weydert devraient être confirmés lors d’un nouveau congrès extraordinaire et que le rajeunissement de la direction du parti pourra enfin être achevé.

Le renouvellement des effectifs au sein du groupe parlementaire s’avère encore plus difficile. Samedi, on a une nouvelle fois répété que cela tenait au fait que le CSV soit dans l’opposition. Françoise Hetto-Gaasch (61 ans) a montré comment cela pouvait néanmoins fonctionner : il y a trois semaines, elle a cédé son mandat au candidat suivant sur la liste dans la circonscription Est, Max Hengel (44 ans). La direction du parti souhaiterait que de tels changements soient également possibles dans d’autres circonscriptions, mais Ali Kaes (66 ans), Viviane Reding (70 ans) et Jean-Marie Halsdorf (64 ans) seraient, selon certaines sources, peu enclins à renoncer prématurément à leur mandat pour laisser la place à Jeff Boonen (36 ans), Elisabeth Margue (31 ans) et Laurent Zeimet (46 ans).

Depuis le départ de Jean-Claude Juncker, le CSV n’a cessé de perdre du terrain : selon les derniers sondages de Wort et RTL, il n’atteignait plus que 24,6 % des voix et 17 sièges. Si cette tendance se poursuit jusqu’en 2023, le CSV pourrait, pour la première fois depuis 1964, ne pas devenir le premier parti du Luxembourg. La défaite électorale de la CDU et de la CSU lors des élections fédérales de dimanche dernier ne devrait pas contribuer à inverser cette tendance à la baisse.