d’Land : Monsieur Wiseler, le CSV tient absolument à empêcher l’extradition de Frank Schneider de la France vers les États-Unis. Pourquoi votre parti se préoccupe-t-il autant du sort de Schneider ?
Claude Wiseler : Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une affaire personnelle. C’est plutôt une question de principe : les citoyens luxembourgeois devraient – dans la mesure du possible – avoir le droit d’être jugés au Luxembourg.
Frank Schneider ne réside pas au Luxembourg et l’affaire One Coin dont il est question n’a que très peu de rapport avec le Luxembourg…
M. Schneider est toutefois un citoyen luxembourgeois.
Cette affaire revêt également une dimension politique. En tant qu’ancien directeur des opérations des services secrets Srel, Frank Schneider a largement contribué, en 2012, à la chute du CSV. Pourquoi le défendez-vous malgré tout ?
Bien sûr, M. Schneider n’est pas un inconnu. Si ce n’est pas la personne qui est en cause, mais le principe, cette question n’a pas d’importance.
On remarque toutefois que le député du CSV, Laurent Mosar, fait preuve d’un engagement particulier dans cette affaire…
Ce sont les députés membres de la commission de la justice qui s’expriment à ce sujet. C’est d’ailleurs leur rôle. Laurent Mosar s’occupe, avec d’autres collègues, des questions relatives à la justice.
Laurent Mosar a été membre du conseil d’administration de General Mediterranean Holding (GMH) jusqu’en 2009 ; selon Radio 100,7, cette société détenait des parts dans Sandstone, l’entreprise de Schneider. N’y a-t-il pas là un conflit d’intérêts manifeste ?
Je ne sais pas si ces liens sont réellement tels qu’ils sont présentés dans la presse. Vous devriez en discuter avec Laurent Mosar. Il s’est d’ailleurs exprimé sans ambiguïté à ce sujet.
Dans une interview accordée à Radio 100,7, Laurent Mosar a nié que GMH ait été actionnaire de Sandstone. En novembre 2012, Frank Schneider avait déclaré au Land qu’il était « particulièrement fier » que GMH ait financé Sandstone. L’un des deux n’a manifestement pas dit la vérité. En tant que président du parti, avez-vous essayé de déterminer s’il s’agissait peut-être de Laurent Mosar ?
Je ne suis pas au courant. Je crois Laurent Mosar. C’est à vous de clarifier ces questions avec lui.
En cas de conflit d’intérêts, ne devriez-vous pas intervenir en tant que président du parti ?
Oui, mais a priori, je crois M. Mosar et je soutiens ses déclarations.
La GMH n’est pas non plus une entreprise inconnue. Son propriétaire, Nadhmi Auchi, et son bras droit, Nasir Abid, ont été impliqués il y a 20 ans dans le scandale de l’équipe nationale. Malgré cela, Laurent Mosar a accepté en 2006 un mandat au sein du conseil d’administration de la GMH, tandis que le ministre d’État honoraire Jacques Santer y siège depuis 22 ans et a renouvelé son mandat en juillet. Ces faits vous inquiètent-ils ?
Je ne connais pas ce dossier et je ne vois pas où vous voulez en venir. Je ne peux pas répondre à cette question.
Alors peut-être une autre question : Laurent Mosar a exprimé la semaine dernière au journal *Der Land* sa sympathie pour la Chine. Il est membre du conseil d’administration de la banque publique Bank of China Europe depuis 2015. L’année dernière, le gouvernement chinois a imposé une interdiction d’entrée sur son territoire à son épouse, la députée européenne Isabel Wiseler-Lima. Avez-vous, vous aussi, de la sympathie pour la Chine ?
Je suis moi-même concerné par les sanctions prises à l’encontre de ma femme, car elles s’appliquent à toute la famille. Je n’ai guère de sympathie pour cette forme de responsabilité collective. Dans mon discours sur la politique étrangère prononcé au Parlement, j’ai clairement dénoncé les violations massives des droits de l’homme commises à l’encontre des Ouïghours et à Hong Kong. D’un autre côté, je pense que nous ne devons pas faire preuve de naïveté dans notre politique vis-à-vis de la Chine. On ne peut pas ignorer un tel pays ni rompre nos relations économiques avec lui. Les accords commerciaux avec la Chine ne sont certes pas possibles pour l’instant en raison des tensions géopolitiques, mais, par principe, il ne faut pas les exclure, car ces accords permettent de régler certaines choses de manière plus claire et d’obtenir des garanties. Par ailleurs, je suis favorable à une interdiction d’importation des produits fabriqués dans des régions où règne le travail forcé ; je désapprouve totalement la signature par le gouvernement de l’initiative « Belt and Road » et je ne comprends pas pourquoi ma proposition de loi relative au contrôle des investissements des entreprises chinoises et d’autres pays tiers, ni le projet de loi correspondant du gouvernement, n’ont pas encore été adoptés. En 2018, je m’étais également fermement opposé à ce que l’État luxembourgeois cède 25 % d’Encevo à un investisseur chinois. Ma position et celle du CSV vis-à-vis de la Chine sont donc tout à fait claires.
Comment cela s’accorde-t-il avec l’engagement de Laurent Mosar au sein du conseil d’administration de la Bank of China ?
M. Mosar peut siéger dans les conseils d’administration de son choix, c’est à lui d’en décider. Mais la position du parti est claire.
Cette incohérence au sein du CSV se retrouve également dans d’autres domaines, par exemple en matière de lutte contre le changement climatique.
En réalité, nos positions sont claires dans ce domaine également ; c’est simplement que certains les expriment différemment des autres. En tant que parti, nous nous engageons très fortement en faveur de la protection du climat ; la protection de ce qui rend la vie digne d’être vécue fait partie intégrante d’un parti social-chrétien. La politique de protection du climat doit toutefois être réaliste, s’appuyer sur la technologie et être tournée vers l’avenir. Elle ne doit pas se résumer à une politique d’interdictions. Ce que cela signifie concrètement figurera dans notre programme électoral.
Ces derniers mois, vous vous en êtes surtout pris aux Verts. Dans un discours sur deux et dans bon nombre de vos publications sur les réseaux sociaux, vous parlez d’« idéologie » et de « politique d’interdiction ». Quel est votre objectif ?
Il est tout à fait normal que l’on parle des Verts lorsqu’il est question de climat et d’environnement, car ce sont eux qui, au sein du gouvernement, assument la responsabilité politique de ces domaines et qui défendent ces idées avec force à l’extérieur. Cela ne fait que confirmer que nous nous intéressons beaucoup à la politique climatique.
L’antipode de Laurent Mosar au sein du CSV est Paul Galles, qui s’est rendu en Égypte pour la COP27 et a même parcouru une partie du trajet à vélo.
Paul Galles est vice-président du parti et Laurent Mosar est l’un de nos députés de longue date. Tous deux ont leur place au sein du CSV.
Le CSV est-il encore crédible en tant que parti populaire ? Est-il encore assez fort pour réussir à concilier des positions aussi opposées ?
Depuis 100 ans, la grande force du CSV réside dans le fait que nous couvrons un large éventail d’opinions et que nous en tirons une ligne politique dans laquelle les gens se reconnaissent. Le grand écart entre l’aile sociale et l’aile libérale-conservatrice s’étend désormais à d’autres thèmes. Je pense toutefois qu’au final, nous serons en mesure de présenter des positions cohérentes tant en matière de politique climatique que de politique étrangère. La manière dont chacun interprète ensuite ces positions relève davantage de la personnalité de chacun que de divergences au sein du parti.
Dans l’opinion publique, cette cohérence interne au parti ne semble pas encore être pleinement perçue. Lorsqu’un parti recueille 40 % des suffrages, il est peut-être logique qu’il couvre un large éventail d’opinions. Mais cela vaut-il également pour un parti qui n’atteint plus que 20 % ?
Cette question est bien sûr au cœur de nos réflexions. Je ne pense toutefois pas que la notion de « parti populaire » doive se définir en fonction du pourcentage obtenu aux élections. Être un parti populaire, c’est plutôt ne pas se contenter de défendre une partie de la population et de chercher à recueillir des voix auprès de ce groupe en particulier. Nous voulons mener une politique de compromis au service de tous les citoyens. Notre politique doit s’orienter vers l’ensemble de la société, y compris vers les citoyens que nous ne comptons peut-être pas directement parmi nos électeurs.
Quand on souhaite servir l’ensemble de la société, mais qu’on ne touche plus qu’un cinquième des électeurs, peut-on encore prétendre mener une politique au service de tout le peuple ?
On ne peut faire cela que lorsqu’on est au gouvernement. Dans l’opposition, c’est bien sûr impossible. La question est plutôt de savoir si la politique énoncée dans le programme électoral s’adresse à l’ensemble de la société ou seulement à une partie de celle-ci. Je tiens en tout cas à maintenir le cap et à m’adresser à tout le monde.
La coalition gouvernementale est certes composée de trois partis différents, mais ceux-ci couvrent ensemble avec compétence un large éventail de thèmes. Une telle alliance tripartite n’est-elle pas le meilleur « parti populaire » ?
Cela signifie-t-il que vous considérez Gambia comme un parti ? Je me pose parfois cette question moi aussi, mais ces derniers mois, la politique de la coalition tripartite n’a pas été particulièrement cohérente. La cohésion semble s’effriter à mesure que les élections approchent. La question de savoir si le gouvernement se présentera en bloc en 2023 est toutefois légitime. En tout état de cause, ce serait néfaste pour la vie politique luxembourgeoise si nous commencions à former des blocs et à les monter les uns contre les autres. Le CSV a toujours été, par tradition, ouvert à des coalitions avec des partis du centre de l’échiquier politique, sans se prononcer à l’avance. Je pense que c’est toujours la bonne voie à suivre.
Pour le CSV, c’était bien sûr facile, car il a été pendant des décennies le parti le plus puissant et pouvait choisir son partenaire junior.
En 2018 encore, nous étions le premier parti, mais déjà à l’époque, la question d’une campagne électorale en bloc s’était posée. En tout cas, nous ne suivrons pas cette voie, mais restons ouverts à tous les partis du centre.
Jusqu’à présent, le CSV ne parvient pas à se démarquer clairement de la politique du gouvernement. Les crises multiples ne facilitent certainement pas les choses, car il n’existe pas de solution miracle et de nombreuses décisions sont désormais prises au niveau européen.
Les périodes de crise sont toujours des périodes où le gouvernement est au pouvoir. Les ministres sont au centre de l’attention publique, car les médias, mais aussi les citoyens, se tournent de préférence vers eux, ce qui est un réflexe tout à fait normal, car on recherche alors un leadership. Pour les partis d’opposition, il est difficile de se démarquer dans de telles circonstances. Dès qu’on exprime une opinion contraire, on est qualifié de râleur ; si on approuve, on passe pour un suiveur.
Le CSV doit-il pour autant recourir à la polémique pour attirer l’attention, en utilisant des termes tels que « idéologie » dans le domaine de l’environnement et « économie planifiée » dans celui de la santé ? Sinon, il se perd surtout dans des questions de détail.
Les mots peuvent parfois prêter à polémique, mais nos alternatives – par exemple en matière de politique fiscale – diffèrent considérablement de celles des sociaux-lististes. En ce qui concerne la construction de logements, nous présenterons également des propositions différentes de celles que le gouvernement vient de soumettre. Nous mettrons également en avant ces différences lors de la campagne électorale.
Le CSV perd du terrain depuis dix ans ; selon les derniers sondages, il n’obtenait plus que 21 % des voix, soit 16 sièges. C’est pourquoi le parti s’est réinventé et s’est forgé une nouvelle image. Qu’est-ce qui caractérise donc ce nouveau CSV ?
Nous avons avant tout rajeuni la direction de notre parti. Avec mes cheveux gris, je ne suis peut-être pas le mieux placé pour le dire, mais la moyenne d’âge a considérablement baissé. Nous souhaitons également poursuivre ce renouveau de manière cohérente lors des élections municipales. Lors de la campagne pour les élections législatives, nous voulons adopter une approche totalement différente afin d’atteindre également des publics cibles auxquels nous avions jusqu’à présent moins facilement accès. Enfin, nous devons également aborder les questions de fond sous un angle nouveau. Je suis d’ailleurs tout à fait satisfait de la manière dont Elisabeth Margue, Stéphanie Weydert et Christophe Hansen se présentent actuellement.
L’objectif déclaré du CSV est de revenir au gouvernement. Ces derniers temps, cela ne semblait pas devoir être si simple. Quel est votre objectif électoral ?
Nous ne nous sommes pas encore fixé d’objectif électoral et je n’en annoncerai pas non plus aujourd’hui. 2021 a été une année difficile pour nous, en partie à cause de problèmes internes. Mais nous nous sommes stabilisés et j’espère que les choses vont désormais s’améliorer.
Supposons que la situation s’améliore à nouveau : avec qui préféreriez-vous former une coalition, avec qui le CSV partage-t-il le plus de points communs sur le plan programmatique ?
Vous savez bien que je ne vous donnerai pas de réponse à cette question. D’une part, personne n’a encore publié de programme, et d’autre part, on ne sait pas encore si le gouvernement se présentera à nouveau en bloc…
Les positions des différents partis sont pourtant largement connues.
Nous allons d’abord élaborer notre programme, puis définir les points de convergence avec les autres partis.
En matière de politique de sécurité, il existe des recoupements avec l’ADR. Sa position sur la guerre en Ukraine pourrait toutefois poser problème au CSV. L’ADR pourrait-elle être envisagée comme partenaire de coalition pour vous ?
Je ne ferai aucune déclaration concernant une éventuelle coalition pour l’instant. Si vous avez suivi mon discours sur la politique étrangère, vous savez ce que je pense de la position de l’ADR dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine. Pour moi, cette position est tout à fait incompréhensible et inacceptable.
Outre la direction du parti, le groupe parlementaire du CSV s’est lui aussi partiellement renouvelé. Vous-même n’êtes plus tout à fait un nouveau venu, mais vous continuez à jouer un rôle important, tant au sein du parti que du groupe parlementaire. Quelles sont vos ambitions pour 2023 ? Serez-vous à nouveau disponible pour être tête de liste ?
Au sein du parti, nous avons convenu de ne pas répondre par « oui » ou par « non » aux questions concernant les têtes de liste. Nous aborderons cette question ultérieurement.
Dans le nord, le duo de tête, composé de Martine et Christophe Hansen, semble déjà tout trouvé. Dans le sud, il pourrait s’avérer un peu plus difficile de trouver une candidate de premier plan.
Dans le nord aussi, les listes ne sont pas encore définitives. Voici vos réflexions.
En 2018, vous avez échoué en tant que tête de liste, alors que les sondages vous étaient favorables depuis longtemps. Cela tenait-il peut-être aussi au fait que, si vous prenez clairement position sur les questions de politique étrangère, vous hésitez souvent sur les questions de politique intérieure et avez du mal à prendre des décisions ?
Je ne pense pas hésiter sur les questions de politique intérieure. Je ne peux pas non plus prendre position sur tout, car nous nous sommes réparti les domaines au sein du parti et du groupe parlementaire. Vous verrez, lors de la campagne électorale, que nous avons des positions claires. En 2018, nous avons commis l’erreur de désigner le candidat tête de liste bien trop tôt. Ce n’est pas agréable d’être sous le feu des critiques pendant deux ans. De plus, de nombreux électeurs ne se décident que dans les semaines précédant les élections. À l’époque, après les vacances d’été, nous avons manqué l’occasion d’alimenter la dernière phase de la campagne électorale avec de nouveaux thèmes, car nous avions commencé notre campagne trop tôt. Cela a finalement conduit de nombreux électeurs à voter pour un autre parti.
Avez-vous la moindre chance face à Xavier Bettel, qui a une bien meilleure présence médiatique que vous et maîtrise également mieux les réseaux sociaux ?
Sa façon de communiquer semble plaire à beaucoup de gens.
Vous donnez certes l’impression d’être compétent, mais contrairement à Xavier Bettel, vous donnez parfois l’impression de ne pas prendre tout à fait au sérieux ce qu’on appelle la « politique politicienne » et la proximité avec les citoyens, comme si vous étiez trop malin pour vous laisser entraîner dans le cirque politique. Partagez-vous cette analyse ?
Je m’intéresse à la politique parce que je suis passionné par les principes, les idées et les concepts, ainsi que par leur mise en œuvre. Le contact avec les citoyens est important pour moi ; les scandales, les petites affaires et autres sujets de ce genre m’intéressent en réalité moins.