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Institutions et démocratie 16 min de lecture

Je suis tellement content que tu sois là, Luc

Lors du congrès soigneusement orchestré du CSV du Nord, Luc Frieden a évoqué la belle région de l'Ösling, la famille et la « forte augmentation de la charge fiscale ». La base du parti a apprécié ces propos.

Article paru dans Édition mars 2023
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À la fin, les supporters du Nord ont réservé une ovation debout à l'équipe © Olivier Halmes

Marie-Josée Jacobs est impressionnée : « Mais ça, c’était comme une balle tirée d’un fusil ! » Elle est assise à une petite table dans la salle polyvalente de Clerf, où le CSV Nord tient son congrès régional. Nous sommes lundi soir, vers 20 heures ; Mme Jacobs a été nommée présidente du congrès. La salle n’étant pas très grande, elle ne trône pas devant le public, mais sur le côté. L’ancienne ministre, qui préside aujourd’hui Caritas, compense cet emplacement peu avantageux en réagissant à chaque intervention par un bref commentaire.

C’est Christophe Hansen, secrétaire général adjoint de la Ko, qui a fait la comparaison avec la balle de fusil. Il a d’abord raconté comment il avait contribué à « rétablir le calme au sein du parti » et à « remettre de l’ordre » après le coup de force du groupe parlementaire contre l’ancien président du parti Frank Engel et l’affaire embarrassante du « Frëndeskreess ». « J’ai parfois dû taper du poing sur la table. » Laissant ainsi le passé derrière lui, Hansen peut énumérer à un rythme soutenu tous les domaines dans lesquels le gouvernement échoue. La référence au Nord est ici importante. Le glissement de terrain dans le tunnel ferroviaire entre Kautenbach et Wilwerwiltz serait dû au fait qu’on a « dormi pendant des années ». Le fait que la route N7 de Dräibunn ne soit toujours pas aménagée provoque désormais des embouteillages dès Hosingen le matin, à l’heure de pointe. Sans oublier la politique de santé. « Le Nord compte moins de lits d’hôpital par habitant que le centre et le Sud, et pour les urgences pédiatriques, il faut se rendre jusqu’à d’Stad. » L’agriculture est également un sujet important dans le nord. Christophe Hansen affirme que le ministre de l’Agriculture du LSAP « n’a rien compris » s’il entend imposer des restrictions aux exploitations laitières comptant plus de 150 vaches. « Les grandes exploitations peuvent fonctionner de manière bien plus efficace. » Comme Hansen est député européen, il sait « d’où cela vient : de Timmermans », le commissaire européen au climat. « C’est une absurdité totale », affirme-t-il. Pour réduire l’utilisation d’engrais et de pesticides, « il existe d’autres moyens qu’une limite. Sinon, beaucoup d’agriculteurs de la Moselle risquent eux aussi de devoir mettre la clé sous la porte ». D’où cette conclusion : « Le CSV doit revenir au gouvernement. C’est la seule solution. »

Ces discours prononcés avec enthousiasme se sont toutefois fait attendre. Au début, on aurait même pu croire que peu de membres du Parti du Nord se rendraient au « Pavillon » de Clervaux. Une demi-heure avant le début de la manifestation, le grand parking extérieur était pratiquement vide. Un monsieur corpulent à lunettes était arrivé tôt et réfléchissait au long trajet depuis la capitale, où beaucoup travaillent. La fermeture du tunnel ferroviaire ne faisait qu’empirer les choses. « S’il s’était effondré en centre-ville, il aurait déjà été réparé depuis longtemps. » Les habitants d’Éisleken aiment se considérer comme des outsiders, négligés par la bourgeoisie de la capitale.

S’il n’y avait effectivement eu que peu de public et si les quelque cinquante chaises initialement disposées dans la salle avaient suffi, l’ambiance n’aurait pas été des plus réjouissantes pour accueillir Luc Frieden. Cela aurait même pu, au final, être de mauvais augure. Après tout, le candidat de tête – toujours non officiel – du CSV est originaire de Stater. Le congrès du Nord est le dernier que le CSV organise dans les quatre circonscriptions électorales ; la partie politique de chaque congrès rassemble à chaque fois un nombre inhabituellement élevé de figures de proue du parti, et c’est Luc Frieden qui prononce le discours de clôture. Le congrès du Nord revêt une importance particulière pour la tournée de Frieden, dans la mesure où il se tient le premier jour ouvrable suivant le consensus trouvé avec une rapidité remarquable au sein de la Tripartite. L’ancien ministre des Finances va-t-il s’exprimer à ce sujet ? Le président de la section de Clervaux, le député-maire Émile Eicher, est « impatient ». Et « immensément heureux que tu aies pu te joindre à nous aujourd’hui, Luc ! » Il est également « immensément heureux que tu aies, je ne dirais pas que tu t’es « sacrifié » pour cela », accepté de devenir tête de liste, « mais si nous sommes en pleine crise multiple et si quelqu’un est capable de nous en sortir, c’est bien toi ! »

L’une des questions qui déterminera l’issue de la campagne électorale sera de savoir si Frieden parviendra à se présenter comme un gestionnaire de crise plus convaincant que le Premier ministre du DP, Xavier Bettel. Ce dernier revendique ce rôle depuis son « état de la nation » d’octobre, et plus encore depuis son interview du Nouvel An sur RTL Télé. Mais le CSV souffre lui aussi d’une crise multiple, en raison de son absence du pouvoir qui dure désormais depuis plus de neuf ans.

Les répercussions de cette crise sont multiples, car elles se manifestent également au sein des instances locales du grand parti populaire. Au début de la soirée, les déléguées venues du Nord avaient rendu compte, lors de mini-congrès de quinze minutes, de leur travail de terrain, qui n’a pas grand-chose à voir avec la grande politique. Il serait manifestement utile d’avoir une raison d’être plus claire. Les Chrëstlech-sozial Fraen se plaignent de la « grande difficulté » à convaincre les femmes, surtout les plus jeunes, de s’engager politiquement. Il ne semble pas y avoir eu beaucoup d’activité au sein des CSF Nord l’année dernière ; la présidente de district, Annie Nickels-Thies, met surtout en avant une dégustation de vin « conviviale » chez Octavie Modert, sur la Moselle. Comme il s’agissait apparemment d’une rencontre nationale, la question suivante a été abordée : « À quoi servent encore les CSF, puisque les quotas existent désormais partout ? » Après une longue discussion, il a été décidé de « continuer comme ça », les Chrëschtlech-sozial Fraen.

La secrétaire de la Jeunesse sociale chrétienne du Nord (CSJ Nord), Anne Steichen, commence son intervention en précisant que son prédécesseur a quitté la CSJ et le CSV l’année dernière. La CSJ Nord s’est néanmoins penchée, lors de ses trois réunions de 2022, sur des thèmes politiques tels que l’agriculture, l’environnement ou la numérisation. Elle a également « découvert » de nouveaux thèmes, par exemple « la police et la sécurité » ou la question de savoir si Uber ne pourrait pas constituer une « alternative bon marché au taxi ». Le président de la CSJ-Nord, Sascha Epp, tente d’aborder les choses de manière plus fondamentale. Il se demande si la ministre des Finances du DP, Yuriko Backes, lorsqu’elle a déclaré à RTL qu’il n’y avait aucune marge de manœuvre pour des allègements fiscaux structurels, ne préférait pas plutôt le « bricolage ». Comme la tripartite a entre-temps décidé d’allègements que l’on peut qualifier de structurels, cette remarque semble un peu dépassée. Ce qui importe davantage, c’est sans doute l’engagement du président du CSJ-Nord : « Nous soutenons pleinement Luc ! » Il n’est certes « peut-être plus tout jeune, mais il a encore un esprit très jeune ».

Lorsque Luc Frieden arrive, la soirée est déjà bien avancée. La salle commence à se remplir. Les membres du parti savent que les statuts de leurs sous-organisations exigent que le CSF, le CSJ et le CSV du district nord présentent leurs rapports d’activité à deux reprises : d’abord lors de leurs mini-congrès, puis à nouveau lors de la partie administrative du congrès de district. Ce n’est pas vraiment passionnant. Mais beaucoup sont curieux de voir Frieden. Des chaises supplémentaires sont apportées dans la salle, qui se remplit peu à peu. L’arrivée de Frieden est sans histoire : il fait simplement son apparition, sourit et semble un peu mal à l’aise. Ce n’est pas vraiment un terrain connu pour lui. Lors d’une pause du congrès, ce sont d’abord les dirigeants du parti présents dans la salle qui se rassemblent autour de lui, tandis que la base du Nord reste pour l’instant en retrait. Frieden a été absent de la scène politique pendant dix ans ; quelqu’un murmure le mot « aliénation ».

Mais tout le monde souhaite également que le CSV revienne au pouvoir, et ainsi, Frieden est acclamé comme un sauveur qui rend tout le monde « immensément heureux ». De multiples attentes sont projetées sur lui. Certaines ne sont peut-être pas tout à fait sincères et servent avant tout à l’acclamation. Jeff Boonen, président du district Nord, agriculteur et président des Jeunes Agriculteurs, estime par exemple qu’outre les deux laiteries et les deux abattoirs du pays, il faudrait également mettre en place « des structures en aval favorisant une alimentation plus végétarienne ». « Je suis content que Luc soit là ! »

Mais il ne suffit pas que le CSV, comme l’affirme sa coprésidente Elisabeth Margue, « gouverne ce pays à partir des communes », ces 70 communes où les maires et les échevins sont membres du CSV. Margue affirme elle-même que « beaucoup ne veulent pas voir » le renouveau du CSV. Il y aurait toutefois un vent de renouveau, et elle se laisse alors aller à cette remarque stratégique : « Au LSAP aussi, il y a un vent de renouveau, cela tombe bien ». Noir-rouge ou rouge-noir, de préférence sans tiers. Mais l’essentiel est de sortir de cette vallée de larmes et de revenir au gouvernement. Avant que d’autres secrétaires de circonscription ne quittent le parti et que les « Chrëschtlech-sozial Fraen » n’en viennent éventuellement à la conclusion qu’on n’a effectivement plus besoin d’elles.

À Clerf, Elisabeth Margue est la seule à évoquer la protection du climat – brièvement. Jusqu’alors, lorsqu’on parlait de « crises multiples » ou de « polycrises », on faisait référence aux bouleversements psychologiques qu’elles provoquent et à leur coût. Pour Margue, la protection du climat, c’est « investir dans les technologies, et je dis bien, les technologies ». C’est ainsi que l’on pourrait trouver des solutions « proches des gens ». Comme si le gouvernement menait une politique de protection du climat autre que celle conforme au marché et favorable aux technologies. Mais ce soir, l’heure n’est pas tant à des analyses approfondies qu’à la présentation du futur candidat de tête, censé tout arranger. Elisabeth Margue lui rend hommage en affirmant : « Luc n’est pas un homme de blabla ». Kief Albers, secrétaire de district du Nord, va plus loin : le CSV a un problème avec la façon dont il est perçu. Il doit dire : « Voici à quoi doit ressembler la politique sociale ». Il n’est donc pas si important que son candidat de tête se rende à chaque fête de village. « Luc a une vision de la société. Luc est notre arme, et il est temps que nous utilisions cette arme. Car les autres ont peur de cette arme. » Marie-Josée Jacobs, depuis les coulisses du congrès, confirme les propos d’Albers : « On voit bien qu’il y a des gens qui ont du mordant ! » Le CSV doit « se montrer plus ferme dans le débat ».

Comme c’est Luc Frieden qui doit prononcer le discours de clôture, la soirée est orchestrée de manière à créer un suspense dont Frieden devra, à la fin, proposer une issue constructive. Dans un premier temps, c’est à Martine Hansen qu’il revient de faire monter encore davantage la tension. La coprésidente du groupe parlementaire
joue avec brio son rôle de provocatrice ; elle est la seule de la soirée à prononcer le mot « Gambie », qu’elle prononce d’un ton dédaigneux. Elle s’en prend au ministre de l’Agriculture du LSAP – « un aveu d’impuissance » –, ainsi qu’à la ministre verte de l’Environnement au sujet de la loi sur la protection de la nature – « une tragédie digne de la Gambie ». Elle s’en prend également à la ministre de la Santé du LSAP, qui aurait « mal défini ses priorités » et aurait pu, avec les mêmes efforts que ceux déployés pour la légalisation du cannabis, veiller à ce que le délai d’attente pour une mammographie ne soit pas de « six à huit mois ». Martine Hansen ne dit rien sur le sujet de la semaine, l’accord tripartite. Ce qui est étrange. La raison ? « J’ai reçu l’accord tripartite par e-mail aujourd’hui, mais je ne l’ai pas encore lu. » L’annonce la plus intéressante sur le plan programmatique pour le CSV, faite par la coprésidente du groupe parlementaire, est liée à l’amour que le parti semble avoir redécouvert pour les femmes au foyer. « Nous sommes opposés à ce que le gouvernement impose des règles aux familles. La famille doit pouvoir décider du mode de garde qu’elle souhaite pour ses enfants. » Ce n’est pas seulement la « garde d’enfants externe » qui devrait être financée, exige Mme Hansen. Et même en ce qui concerne celle-ci : le ratio d’un éducateur pour six enfants, c’est « comme si on s’occupait de sextuplés. J’en avais parfois déjà assez avec un seul ». Une remarque percutante. Pour conclure, Martine Hansen cite son homologue Gilles Roth, qui a récemment déclaré : « Vive le CSV, vive le Grand-Duc, vive Luc ! » Ce qui impressionne apparemment tant Marie-Josée Jacobs qu’elle s’abstient de rédiger sa brève critique.

Ceux qui s’attendaient à ce que Luc Frieden prononce un discours rempli de réflexions politiques et d’annonces seront déçus. Le chef de file, qui porte aujourd’hui encore son pull à col roulé bleu vif, estime avant tout qu’il est important d’entretenir les liens avec la base du Nord. D’un ton solennel, il s’adresse d’abord aux « Mesdames et Messieurs les députés » présents dans la salle, puis aux « Mesdames et Messieurs », et enfin à ses « chers amis ». Pour leur assurer : « C’est agréable d’être parmi vous ! » Il précise qu’il est parti « de bonne heure » de la capitale afin de profiter du « magnifique » nord lors d’un trajet en voiture détendu. Citant son épouse, qui est néerlandaise et qui dit toujours : « Quel beau pays vous avez là ! » Enthousiaste, Frieden s’exprime avec aisance. Il raconte avoir testé le quiz sur le Luxembourg « Wou läit Grandsen ? ». « J’ai tout de suite su où se trouvait Grandse ! »

Cela plaît dans la salle. Le fait que Frieden explique en détail comment, peu avant Noël, il avait discuté avec sa famille pour savoir s’il devait accepter l’offre d’Elisabeth Margue et de Claude Wiseler, qui lui auraient dit : « Viens ! », plaît également. Et le fait que ce soit le discours de Noël du Grand-Duc qui ait fait pencher la balance, car le chef de l’État avait déclaré qu’« il n’y avait pas eu depuis longtemps une situation comme celle d’aujourd’hui, avec cette guerre ». Frieden lance un appel aux conservateurs, autour desquels le CSV tente de se consolider. Il mentionne brièvement que « la situation n’est pas normale ». La hausse des prix de l’énergie et des denrées alimentaires n’est pas normale. Le fait que les prix des logements aient doublé en dix ans n’est « pas normal dans une économie, on ne peut pas laisser les choses en l’état. Et la situation dans les hôpitaux, quand j’entends parler de ça… ».

Luc Frieden ne donne pas plus de détails. Elisabeth Margue avait déjà annoncé que ce n’est qu’à l’occasion du congrès du parti, qui se tiendra dans deux semaines à Ettelbruck et qui doit le désigner officiellement comme tête de liste, qu’il « nous exposera sa vision pour le Luxembourg ». À Clerf, Frieden estime devoir d’abord s’expliquer, comme il l’a déjà fait lors des trois autres congrès de circonscription : « La phrase que j’ai prononcée à l’époque n’était pas bien formulée », reconnaît-il. Il fait sans doute référence à la déclaration de 2014, avant son départ pour Londres afin de rejoindre la Deutsche Bank, selon laquelle il n’avait pas envie de passer ses journées, du matin au soir, à siéger d’un air maussade sur les bancs de l’opposition au Parlement.

Pour montrer qu’il a changé, il assure à l’assemblée qu’il n’y a « pas lieu de craindre » qu’il « se lance d’emblée dans un programme d’austérité » une fois au gouvernement. L’essentiel, selon lui, c’est « le pouvoir d’achat » ; sur ce point, il tient presque le même discours que la présidente de l’OGBL. Il n’apprécie toutefois pas que le gouvernement « ait tant fait gratuitement » ; cela n’est « pas efficace ». La dette publique est « aujourd’hui plus élevée qu’au moment de la crise financière, et avec des taux d’intérêt aussi élevés, cela va poser problème ».

Le fait qu’il n’entre guère plus dans les détails présente l’avantage d’éviter les contradictions qui pourraient offrir à ses adversaires politiques des prises. Il ne peut guère passer sous silence le fait qu’il a non seulement reçu lui aussi l’accord tripartite par e-mail, mais qu’il l’a également lu, s’il veut paraître mieux informé que Martine Hansen. « Il y a là beaucoup de choses qui ont du sens », estime Frieden, sans trop se montrer agressif. Pour l’instant peut-être aussi pour que personne ne se souvienne que la suppression de l’indexation automatique du barème fiscal sur l’inflation en 2012, inscrite dans la loi relative à l’impôt sur le revenu, est intervenue pendant son mandat de ministre des Finances. Luc Frieden semble se plaindre un instant que « la moitié du paquet fiscal soit reportée à l’année prochaine » et anticipe ainsi les décisions du prochain gouvernement, mais constate ensuite que « la charge fiscale a considérablement augmenté ». Il va « analyser tout cela avec nos amis ». Et surtout, beaucoup écouter. « Avec Marie-Josée, je souhaite également visiter quelques structures de Caritas, car je ne connais pas tous les secteurs. »

Luc Frieden endosse désormais le rôle du capitaine chevronné qui prétend pouvoir mener le Luxembourg à bon port à travers la crise. Ou, à défaut, de préserver au moins une « fraction forte » au sein du CSV si « le changement » s’avère impossible. À la fin, tout redevient beau : « Ce long voyage à l’issue incertaine devrait plutôt devenir un beau voyage à l’issue certaine. » La base du parti Nord présente dans la salle remercie le procureur général par une ovation debout.