Depuis des mois, le Parti pirate fait la une des journaux : « Une relation de confiance brisée », titrait le Tageblatt le 17 juillet, « Clement et Goergen en guerre », le Wort trois jours plus tard. Et cela continue encore aujourd’hui : « Les Pirates se déchirent » (Wort, 21 juillet), « Une période tumultueuse chez les Pirates, le moral au plus bas » (Revue, 24 juillet), « Naufrage imminent ? » (Quotidien, 5 août), « Tout est-il sous contrôle sur ce navire en perdition ? » (Wort, 26 octobre), « La justice européenne s’attaque aux Pirates » (L’essentiel, 15 novembre).
La crise interne du Parti pirate a éclaté au grand jour le 15 juillet, alors même que le parti mettait la dernière main aux préparatifs d’une conférence de presse. Il avait en effet l’intention de dresser le bilan de son travail parlementaire. Mais quelques heures auparavant, le député Ben Polidori avait porté de graves accusations contre ses collègues Sven Clement et Marc Goergen. Il a dénoncé des « désaccords concernant la direction interne ainsi que le mode de prise de décision » et a annoncé qu’il quittait le parti, tout en conservant son mandat. Polidori a évoqué un « environnement de travail instable et conflictuel » et s’est montré, au cours de l’après-midi, déçu par son ancien modèle, le fondateur du parti et député Sven Clement. Outre les conflits interpersonnels, des tensions couvaient également en raison d’incohérences concernant l’application linguistique Malt.
Il y a une dizaine d’années, certains membres du Parti pirate se sont vu confier le développement de l’application Malt (« Mobile Assisted Language Tool »). L’Office luxembourgeois de l’immigration avait lancé un appel d’offres pour ce projet, financé en partie par des fonds européens. L’objectif de cette application était de faciliter l’apprentissage de la langue luxembourgeoise par les réfugiés. Au printemps de cette année, un audit réalisé à la demande de l’Inspection générale des finances a mis en évidence l’absence de justificatifs pour certaines dépenses. L’achat de 110 clés USB, d’un iMac et d’un iPhone 7 par les collaborateurs chargés du développement de l’application a également été jugé suspect. Des soupçons pèsent en outre sur la falsification d’une facture et le détournement de fonds au profit du parti.
Clement nie toute tromperie intentionnelle, affirmant que les développeurs de l’application étaient dépassés par la paperasse. Et il a réaffirmé la semaine dernière sur RTL Radio : « Ces taux horaires n’avaient rien à voir avec la recherche du profit » – l’objectif n’était pas de s’enrichir. C’est également l’avis de l’ancien membre du Parti pirate et graphiste de l’application, Andy Maar. En juillet, il a écrit sur Facebook que la rémunération était sans commune mesure avec la charge de travail. Mercredi dernier, sur ordre du Parquet européen, une perquisition a eu lieu dans les locaux du parti ainsi que, entre autres, au domicile privé de Sven Clement, comme ce dernier l’a confirmé sur RTL Radio. Clement a souligné qu’il avait « coopéré », car il n’avait rien à se reprocher sur le plan pénal. Personne n’a encore été interrogé, mais des auditions sont prévues. L’enquête apporterait « beaucoup de clarté dans ce brouillard », a déclaré M. Clement à Reporter. Il espère être acquitté afin de permettre à son parti, actuellement en difficulté, de prendre un nouveau départ. En raison des querelles incessantes, de la mauvaise presse et des éventuelles poursuites judiciaires à l’encontre de Sven Clement, huit conseillers communaux ont quitté le parti. Parmi eux figurent : Kim Müller (Ell/canton de Redange), Tammy Broers (Esch-sur-Alzette), Morgan Engel (Differdange), Vincenzo Tucarelli (Niederkerschen), Mathis Godefroid (Hesperange) et Steven Curfs (Monnerich). Selon RTL Radio, le nombre d’adhérents du parti a diminué au cours de l’été, passant de 806 à 758.
Marc Goergen avait coordonné la campagne électorale municipale de juin 2023 ; le parti y a littéralement fait un sans-faute : il a remporté 13 sièges dans les communes appliquant le système proportionnel, contre seulement trois en 2017. À Colmar-Berg, Mandy Arendt, éducatrice, a même réussi à remporter la mairie. La campagne électorale pour le Parlement, dirigée par Sven Clement, s’est déroulée différemment. Malgré des attentes élevées – les sondages avaient entre-temps prédit jusqu’à sept sièges pour le parti –, celui-ci n’a pu gagner qu’un seul mandat. Comme Goergen s’était constitué une base de partisans fidèles au niveau communal et se considérait comme un pilier indispensable de la structure du parti, il a tenté d’évincer Sven Clement du parti. Mi-juillet, il s’est plaint sur RTL Radio d’avoir été traité par Clement « comme un petit garçon » et a affirmé que Clement causait des problèmes aux collaborateurs – à cause de lui, la porte-parole du parti, Rebecca Lau, serait en arrêt maladie depuis des mois.
Sven Clement a alors riposté lors d’une conférence de presse : Depuis janvier 2023, Marc Goergen aurait effectué des dépenses d’un montant de 29 997 euros avec la carte Visa du groupe parlementaire – dont 88 sorties au restaurant, 28 chez McDonald’s, trois chez le garagiste et onze chez le coiffeur. Clement a commenté ces dernières dépenses sur un ton moqueur : « Je voudrais proposer d’acheter une tondeuse à côté de la gamelle, ça reviendrait moins cher. » Et il se demande si Goergen n’aurait pas dépensé des fonds publics à des fins privées (Goergen a répondu plus tard que ces dépenses avaient été engagées dans le cadre de repas avec des membres du parti et des informateurs). De plus, Goergen aurait fait fuir des membres du parti par des intrigues et du harcèlement – il ne connaîtrait personne d’autre que Goergen « avec un ego aussi démesuré et si peu d’estime de soi ». Après ces propos, il était clair que la guerre des roses allait se prolonger tout l’été – Clement s’est sans doute rendu compte, avant même d’avoir quitté la tribune, qu’il n’était pas judicieux de s’engager dans une dispute publique. Ses accusations de harcèlement à l’encontre de Goergen ont toutefois trouvé un écho : en juillet, Andy Maar a souligné qu’il avait quitté le parti en raison de « l’environnement toxique instauré par Marc Goergen ». Des motivations similaires ont été avancées par les anciens membres du Parti pirate Jeff Cigrand, Sandra Adler, Laurent Kneip et Claude Feltgen.
Le soir même, une lettre rédigée par des conseillers municipaux du Parti pirate a été rendue publique, dans laquelle ils « réaffirment leur soutien et leur confiance à Marc Goergen » et le remercient « pour son courage à remédier aux lacunes actuelles du parti ». Sven Clement ne ferait preuve ni de « bonne volonté » ni de « sens des responsabilités ». De plus, il serait « arrogant » et aurait « la langue bien pendue ». La lettre a été cosignée par Morgan Engel, de Differdange, et Mathis Godefroid, d’Hesperange, qui ont depuis quitté le parti (Morgan Engel a déclaré à RTL qu’elle n’avait pas signé le communiqué et qu’elle avait déjà été mise à l’écart par des membres du parti à ce moment-là). Par ailleurs, selon des anciens membres du Parti pirate, Goergen aurait exercé des pressions pour que l’on appose sa signature sous la lettre ou que l’on envisage de quitter le parti. C’est précisément ce que reproche la lettre à Sven Clement, lui reprochant d’exiger : « Soit tu es avec moi, soit tu es contre moi ».
Fin octobre, le « bateau pirate » a heurté une nouvelle paroi rocheuse. La station de radio 100,7 a révélé que Marc Goergen, membre du groupe parlementaire, avait obtenu un prêt de 33 000 euros remontant à fin 2021. Goergen aurait eu besoin de cet argent pour régler une dette fiscale, qu’il a toutefois contestée devant les tribunaux et pour laquelle une décision ne sera rendue qu’en 2025. Le litige porte sur le fait que l’administration fiscale l’avait classé comme salarié plutôt que comme travailleur indépendant. Sur Radio 100,7, M. Goergen a accusé son collègue de parti, M. Clement, de lui avoir tendu « un piège » avec ce prêt. Il y a quelques semaines, celui-ci lui aurait fait savoir « que je devais déclarer publiquement qu’il n’avait commis aucune erreur dans l’affaire Malt, faute de quoi il rendrait mon prêt public ».» Clement a ensuite démenti ces allégations dans L’Essentiel, affirmant qu’il n’avait rien fait depuis juillet pour attiser davantage la polémique. L’après-midi même où le montant du prêt a été rendu public, Goergen a annoncé sur la plateforme X qu’il avait remboursé la somme.
Marc Goergen n’était pas le seul à avoir prêté de l’argent au parti. Après l’annonce, mi-octobre, du départ de la conseillère communale de Differdange Morgan Engel du Parti pirate pour rejoindre le LSAP, une rumeur a circulé au sein du Parti pirate selon laquelle le LSAP aurait proposé à Mme Engel de rembourser ses dettes. En effet, Mme Engel aurait emprunté au Parti pirate une somme à quatre chiffres pour s’acheter une voiture. Le maire LSAP Guy Altmeisch a toutefois rejeté ces accusations lors d’un entretien avec le journal *Le Wort* : « Le LSAP n’est pas un établissement de crédit. » Il a également souligné qu’aucune discussion de ce type n’avait eu lieu avant l’adhésion de Mme Engel au parti. Âgée de 25 ans, Morgan Engel était en tête de la liste électorale des Pirates dans le sud en octobre 2023, aux côtés de Marc Goergen. Auparavant, elle avait été élue haut la main au conseil communal de Differdange avec 1 045 voix. Outre Morgan Engel, la conseillère communale Marie-Marthe Müller a également rejoint le LSAP. Mme Müller a justifié son choix par les idéaux politiques du parti en matière d’inclusion et de progrès social. Depuis la campagne électorale communale, elle était en désaccord avec Marc Goergen. Après son départ, ce dernier a dénoncé un « vol de mandat ». Comme elle avait fait part de sa décision au Parti des Pirates à très court terme, la direction du parti a estimé qu’elle manquait de « courage » et de « décence ». Sven Clement s’est distancié de ces termes et a déclaré en septembre qu’il n’avait pas participé à la rédaction de la lettre. Il a toutefois recommandé aux expéditeurs de « corriger au moins leurs fautes d’orthographe ».
Le fait que des conflits éclataient régulièrement entre les deux principaux protagonistes, Goergen et Clement, avait déjà filtré dans l’opinion publique ces dernières années. D’anciens membres les décrivent comme deux « Alpha-Déire à l’ego démesuré ». Les tensions entre les deux membres du Parti pirate étaient constamment perceptibles sur le chat du parti, où le ton était qualifié de « un peu trop rude ». Les deux hommes seraient par ailleurs très différents l’un de l’autre. Sven Clement se présente comme un entrepreneur diplomate. Il met en place un réseau transatlantique, participe à diverses assemblées interparlementaires de l’OTAN et se présente comme un technophile pragmatique et un expert en protection des données. Quand il s’exprime, il pèse ses mots, parle lentement et gesticule comme s’il disposait les mots devant lui. Il ponctue ses discours de questions rhétoriques. Le travail d’opposition de Clement a trouvé un écho favorable : fin mars, il occupait la septième place du classement des personnalités politiques les plus populaires. Il y a un mois, à la suite d’un nouveau sondage diffusé sur RTL-Teleë, on pouvait lire : « De 3 à 0 sièges : les Pirates s’effondrent complètement à la Chambre. » Marc Goergen, quant à lui, se montre proche du peuple et évite le jargon. Il aime bien s’agiter sur les réseaux sociaux (trois jours avant les élections communales, par exemple, il a attisé la polémique sur Twitter contre son collègue du LSAP au conseil communal, Romain Mertzig, parce que celui-ci aurait assisté à une corrida en Espagne). Goergen affirme maîtriser l’argot du Sud, qui permet justement de marcher plus vite sur les pieds de quelqu’un. Il a été prince du carnaval de Pétange et s’engage dans des associations locales du Sud.
Le dernier à avoir quitté le parti est Mathis Godefroid, conseiller municipal d’Hespring, le 11 novembre. Dans une lettre qui a fuité et qu’il avait adressée à la direction du parti, celui-ci s’indigne : « Je dois désormais me demander ce qu’est devenu notre parti, et ce n’est même pas la faute de la plupart d’entre eux, mais ce sont les innocents qui doivent payer les pots cassés. » Il regrette que cette guerre de boue publique ait rendu impossible tout travail politique ciblé. De plus, il n’a plus pu participer à aucun événement sans être assailli de questions sur l’affaire Malt. Après son départ du parti, Marc Goergen a révélé sur X qu’il était en réalité son successeur désigné au poste de coordinateur. Il aurait « fait entrer Mathis au sein du parti, l’aurait aidé à se construire et l’aurait soutenu autant que possible ». Mathis Godefroid a laissé entendre qu’il souhaitait rejoindre le LSAP ou les Verts, mais sa décision n’a pas encore été prise. Quoi qu’il en soit, selon Wort, un conseiller communal espère un changement dans le rapport de forces et un éventuel isolement du maire du CSV, Marc Lies (CSV), qui se fait remarquer négativement par ses commentaires condescendants. Actuellement, il forme une coalition avec le DP, un parti vers lequel Godefroid ne se tournera pas.
Le LSAP n’est pas le seul à avoir progressé grâce au recul des Pirates. À Esch-sur-Alzette, Tammy Broers a rejoint les Verts. Ce vendredi, elle a participé pour la première fois à la séance du conseil communal aux côtés de ses nouveaux collègues de parti, Meris Sehovic et Mandy Ragani, avec lesquels elle aurait préparé la séance. Auparavant, elle était la seule représentante du Parti pirate au conseil communal et s’était plainte auprès de plusieurs médias de ne pas avoir été suffisamment soutenue par son parti. Ce que Marc Goergen conteste toutefois sur RTL Radio : Tammy Broers n’aurait pas accepté l’aide qui lui avait été proposée. Interrogée par le journal *Land*, la maire Mandy Arendt n’a pas laissé entendre qu’elle comptait quitter le parti. Se sent-elle bien intégrée au sein du parti ou souhaite-t-elle éviter qu’un conflit interne ne vienne perturber sa commune à scrutin majoritaire ? La maire du Parti pirate ne souhaite pas s’exprimer à ce sujet devant la presse pour le moment. L’assesseur Kim Müller restera pour l’instant sans étiquette à Ell, mais n’exclut pas de s’engager à l’avenir au sein d’un nouveau parti. Steven Curfs et Vincenzo Tucarelli sont également sans étiquette à l’heure actuelle.
Les anciens conseillers municipaux avec lesquels le journal s’est entretenu ont critiqué non seulement les attaques contre la direction du parti et la gestion de l’affaire Malt, mais aussi le caractère flou des processus décisionnels. La promesse de transparence et de démocratie de base n’aurait pas été tenue comme on l’espérait, car si les discussions ont été nombreuses, les décisions ont finalement été prises de manière assez arbitraire par Clement et Goergen. Peut-être serait-il préférable qu’un(e) président(e) dirige le parti, suppose un ancien membre, afin qu’il soit clair qui approuve et communique les décisions. Mais cela ne semble pas non plus devoir être le cas à l’avenir. Des ateliers ont permis de travailler en interne sur de nouveaux statuts, qui pourront faire l’objet d’un vote en ligne à partir du 1er décembre et qui devront être entérinés le 14 décembre lors du congrès du parti. Ce qui peut être interprété comme une faiblesse du parti – absence de structure identifiable, absence de hiérarchie – est présenté comme un atout par le conseiller politique du parti, Tommy Klein. On continue de miser sur une organisation horizontale : « Les titres auront moins d’importance, et il n’y aura que peu de fonctions ou de postes officiels. » Pour Tommy Klein, les problèmes actuels seraient néanmoins résolus, car il est prévu de créer à l’avenir un « large organe décisionnel » afin de pouvoir orienter la direction du parti selon un principe de démocratie de base. Le parti ne sera pas non plus soumis à un président disposant d’un pouvoir décisionnel exclusif, mais il se pourrait qu’une « équipe » voie le jour, « chargée de la gestion quotidienne ». Tommy Klein n’a toutefois pas voulu qualifier la réforme des statuts de remède miracle.
En 2021, un journaliste a comparé le duo Clement et Goergen à Pinky et le Cerveau. Clement « The Brain » aspirerait « pas à pas, à la domination mondiale grâce à des manœuvres tactiques », tandis que « Pinky » Goergen serait « l’esprit simple » qui « aide Clement avec une certaine maladresse ». Cette époque est désormais révolue. Les deux hommes suivent désormais des chemins séparés au sein du même parti. Avant l’été, Clement avait déclaré qu’il y avait eu plusieurs moments où il avait eu envie de « frapper le gamin à coups de tambour ». Aujourd’hui, il se décrit comme « un enfant de parents divorcés », qui connaît toutes les configurations de conflit possibles. Il est « à fond dans le bateau », il est pirate « corps et âme ». Les Pirates ne sont toutefois pas seulement un parti qui fait preuve d’un potentiel autodestructeur ; ils ont aussi un grand mérite : ils ont réussi à attirer vers la politique des jeunes issus de foyers peu intéressés par la politique.^