Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Institutions et démocratie 8 min de lecture

Haute technologie et boue

L'Allemagne veut renforcer ses effectifs militaires, le Luxembourg peut-être aussi. Mais l'image de l'armée n'est pas bonne. Pour renforcer les effectifs, c'est surtout le personnel qui manque.

Article paru dans Édition mars 2022
Partager l'article sur

L’ancien vice-Premier ministre Dan Kersch (LSAP) a jugé « intéressant » mardi ce que le groupe parlementaire du CSV avait à dire sur l’armée. « Nous devons mener une discussion sur l’orientation et le financement de l’armée », avait déclaré le président du CSV, Claude Wiseler, lorsque la Chambre des députés a consacré une séance d’actualité à la guerre en Ukraine. Le CSV pourrait envisager d’augmenter les dépenses de défense « bien au-delà des 0,74 % du PIB qui devraient être atteints en 2040 ». Ce chiffre devrait être de 1 %, a estimé M. Wiseler. « Nous pourrions financer cela et le mettre en œuvre. »

Face aux informations incessantes faisant état de bombardements russes en Ukraine et aux récits relatant l’engagement héroïque de la population locale pour défendre son pays, la dimension militaire prend une nouvelle importance. C’est également le cas au sein des grands partis, même si, jusqu’à présent, seul le CSV a avancé des chiffres et que Claude Wiseler les a mal utilisés : Selon les prévisions du ministère de la Défense, les dépenses militaires luxembourgeoises devraient atteindre 0,72 % du PIB dès les quatre prochaines années. Personne ne sait encore où elles en seront en 2040.

Entre-temps, le ton se durcit. Le député du DP, Gusty Graas, veut « mettre la Russie à genoux ». La députée verte Stéphanie Empain, présidente de la commission parlementaire de la défense, estime qu’« aucun prix n’est trop élevé pour défendre nos valeurs » et que Poutine a veillé à « enterrer le pacifisme allemand ». À l’entendre, on dirait qu’elle n’a de toute façon pas une très haute opinion du pacifisme.

Mais vouloir investir davantage dans l’armée est une chose. Dans quel but, c’est une tout autre question. Le produit intérieur brut du Luxembourg étant élevé, même des pourcentages du PIB avec un zéro avant la virgule se traduisent par des montants considérables. Interrogé à ce sujet par le journal Land, le ministre de la Défense François Bausch (Verts) fait le calcul : en 2009, le budget militaire s’élevait à 145 millions d’euros, contre 176 millions en 2013. L’année dernière, ce chiffre s’élevait à 350 millions ; cette année, il devrait atteindre 464 millions d’euros. « Cette tendance va se poursuivre. En l’espace d’une législature, les dépenses vont presque se multiplier par six », pour atteindre 0,72 % du PIB d’ici 2024/25. Pour lui, précise le ministre, la guerre en Ukraine n’a pas conféré une nouvelle importance au domaine militaire. Il partageait déjà ce point de vue auparavant et « a déployé de nombreux efforts pour renforcer la défense ».

Il est bien sûr question de l’accord conclu en 2014 lors du sommet de l’OTAN au Pays de Galles, selon lequel les pays membres de l’Alliance devaient « s’orienter » vers l’objectif de 2 % du PIB au cours des dix années suivantes. Cette décision a été prise en réaction à l’invasion russe de la Crimée. Pour le Luxembourg, dont le PIB était estimé à 75 milliards d’euros en 2021, ces 2 % représenteraient 1,5 milliard. Une somme astronomique, qui équivaudrait à 2 363 euros par habitant. Même les États-Unis ne dépensent pas autant par habitant. En 2020, ce montant s’élevait là-bas à l’équivalent de 1 956 euros.

Le fait que le gouvernement allemand ait décidé, le week-end dernier, non seulement de fournir des armes à l’Ukraine, mais aussi de consacrer dès cette année bien plus de 2 % du PIB à sa Bundeswehr afin d’en faire une armée « ultramoderne » et « puissante », semble être une source d’inspiration à l’étranger. Au Luxembourg également. Mais vouloir rendre une armée soudainement « plus puissante » n’est pas seulement une question d’argent. L’argent est peut-être même le moindre des problèmes. Le plus grand problème réside dans les délais de livraison des armes, des équipements et des véhicules. Si le remplacement des Dingo et des Humvee de l’armée luxembourgeoise par des véhicules blindés de fabrication française, équipés d’un système numérique de « contrôle du champ de bataille », n’est prévu qu’en 2028, c’est avant tout parce qu’il n’est pas possible de le faire plus tôt. Les fournisseurs se sont adaptés aux circonstances politico-militaires.

Car, en fin de compte, les armées européennes membres de l’OTAN se considéraient pour la plupart plutôt comme des « armées de paix ». L’armée en tant que telle était tombée en disgrâce aux yeux de la société, y compris au Luxembourg. Dans ce pays, l’image de l’armée était, dès la fin des années soixante, marquée par le désastre du service militaire obligatoire. On se moquait de l’armée ; cela a marqué toute une génération. Puis vint la « génération des dividendes de la paix » après la fin de la Guerre froide, qui ne voyait plus grand intérêt à tout ce qui touchait au domaine militaire. L’armée était considérée, dans le pire des cas, comme une dernière option pour les élèves en échec scolaire, et, dans le meilleur des cas, comme une sorte de gendarmerie chargée de la gestion post-conflit dans les zones de crise.

Ce sont là les problèmes auxquels est confronté le ministre de la Défense lorsqu’il souhaite non seulement moderniser l’armée, mais aussi en faire une force de pointe. La présentation par François Bausch, ce lundi, de la stratégie luxembourgeoise en matière de défense spatiale était prévue bien avant le déclenchement de la guerre en Ukraine. Mais le hasard a bien fait les choses : M. Bausch a pu démontrer que le Luxembourg apporterait une contribution à long terme à l’OTAN dans un domaine où il a déjà acquis des compétences. Pour l’OTAN, l’« espace » constitue désormais un pilier prioritaire à part entière. Afin de démontrer que le Luxembourg prend cette participation très au sérieux, le Trésor public a versé 8,6 millions d’euros à la Space Awareness Platform, un centre d’observation spatiale de l’OTAN situé à Bruxelles.

Le secteur spatial est un domaine de niche à travers lequel le ministre de la Défense poursuit plusieurs objectifs. D’une part, il est coûteux, ce qui entraîne rapidement des dépenses militaires élevées pouvant être présentées comme une contribution utile à l’OTAN. D’autre part, ces technologies sont potentiellement à double usage et peuvent impliquer des entreprises nationales. Troisièmement, elles permettent d’améliorer l’image de l’armée en la positionnant dans le domaine de la haute technologie. « Nous créons de nouveaux profils professionnels », affirme avec conviction François Bausch. Dans les campagnes de recrutement, l’armée est encore souvent présentée comme une organisation « où les soldats rampent dans la boue ». Il faut que cela cesse. L’armée est « bien plus que cela ».

Le problème du recrutement est le plus grave auquel l’armée est confrontée. Avec la police et le CGDIS, elle puise dans le même vivier. La difficulté ne réside pas seulement dans le peu d’importance accordé à l’armée dans la société, mais aussi dans le manque de reconnaissance des militaires de carrière au sein de l’armée. Une modification législative vise désormais à remédier à cette situation en instaurant de nouvelles filières, notamment pour les sous-officiers titulaires du baccalauréat, et en les rendant plus flexibles. Les sous-officiers, par exemple, auraient ainsi la possibilité de devenir officiers. François Bausch en attend beaucoup : une telle réforme des parcours professionnels a déjà eu lieu au sein de la police. « C’est notamment grâce à cela qu’il a été possible de recruter 200 nouveaux policiers chaque année au cours des deux dernières années. »

Cela ne changera toutefois rien au vivier limité dans lequel puisent les recruteurs. Les spécialistes de l’espace sont souvent recrutés à l’étranger. Ce n’est pas possible pour les soldats classiques. Une solution pourrait être d’introduire le statut de réserviste. Le ministre de la Défense estime que « cela peut faire l’objet d’une discussion ». Mais la « priorité » serait d’ouvrir les carrières de militaires de carrière aux ressortissants étrangers de l’UE résidant au Luxembourg. Que le syndicat des sous-officiers Spal n’en voie pas l’intérêt, « cela m’est égal », déclare M. Bausch.

Il n’existe toutefois pas encore de projet de loi concernant cette mesure, et François Bausch ne précise pas s’il sera présenté avant les élections. En attendant, un autre défi se pose : être soldat, ce n’est pas seulement travailler dans un bunker high-tech, c’est aussi ramper dans la boue. L’OTAN exige un « partage des charges » entre ses membres. Une initiative telle que la création du bataillon d’intervention belgo-luxembourgeois, qui doit être stationné à Arlon, va dans ce sens. Mais jusqu’à présent, on a toujours évité tout débat public sur ce pour quoi on pourrait demander aux soldats luxembourgeois de mourir. Quiconque souhaiterait réellement renforcer l’armement devrait être prêt à mener ce débat.