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Institutions et démocratie 9 min de lecture

Gomorrhe

Un traumatisme hambourgeois lié à la politique allemande actuelle

Article paru dans Édition janvier 2023
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Le cimetière américain de Zaldote à Hamm © Photo : Sven Becker

C’était quand même assez proche : depuis le Sennengerbierg, ça ne fait qu’un bon kilomètre, tout d’abord le long du Findel, puis en passant par l’Iergäertchen, là on monte à gauche, d’abord un peu à droite et on était déjà à l’entrée. Ou alors, on passait par les Näiheisgen et le Birelergronn, en longeant Sandweiler ; mais ça, c’était des histoires à dormir debout.

Le tournoi américain de Zaldotek à Hamm. J’y suis allé à vélo. Et là, il y en avait un qui ne savait pas trop comment se comporter. Le soleil brillait la plupart du temps, l’herbe entre les croix était d’un vert éclatant et les croix sur les tombes étaient d’un blanc éclatant, bien trop optimistes, et il y en avait beaucoup, beaucoup trop de croix blanches. Et parmi elles, l’une ou l’autre étoile de David. Étaient-elles posées sur les croix ? Je pense que oui. Des grades militaires ? Oh, vraiment ? Et ici, pas de numéro, pas de bataillon, un soldat inconnu. C’est parmi ces soldats du Griewer que ça s’est passé, on se sentait un peu comme un soldat du Griewer. Et puis ça a continué. À Hamm, 5 076 Américains sont enterrés.

J’ai entendu parler d’un endroit un peu secret : à un bon kilomètre de là, après deux carrefours, se trouvait le cimetière en question. Ça vous dit quelque chose ? La Wehrmacht aurait-elle un cimetière près de Sandweiler ?

Kucke à la tête. Effectif. Ce cimetière était, à sa manière, encore plus sinistre. C’était l’ennemi, après tout. 11 000 Allemands y reposent. Des pierres plates
de tous grades, y compris ici même le « soldat inconnu » ; et devant eux, une grande croix de pierre qui ne rappelait pas seulement vaguement la Croix de fer. Ce cimetière m’a encore plus bouleversé que le cimetière américain. Et chez moi, je n’ai rien pu écrire sur ce tour à vélo, d’abord parce que c’était trop dangereux – quelle galère, d’ailleurs – et ensuite : on n’y a rien à en dire, et troisièmement, encore moins sur le cimetière allemand : pour les prix, la Bom n’a qu’un seul adjectif, ce qui suffit amplement. Elle les a tous mis dans le même sac, sans faire de grande différence entre Kiesinger et Brandt.

« Willy Brandt et Helmut Schmidt : ce sont ses modèles, qui lui ont été transmis dès son plus jeune âge par ses parents », peut-on lire sur le site Internet de l’actuel chancelier allemand, Olaf Scholz. Olaf Scholz, qui a fait ses études dans le quartier de Rahlstedt, à l’est de Hambourg, et qui a été premier maire de Hambourg pendant sept ans, jusqu’en 2018, c’est cet Olaf Scholz à qui l’on reproche aujourd’hui d’être trop prudent, de freiner des quatre fers lorsqu’il s’agit de livrer des armes lourdes et des chars à l’Ukraine. L’une de ses raisons de ne pas livrer les meilleurs chars est bien sûr que cela ne ferait pas bonne impression de voir des chars allemands rouler et tirer vers l’Est ; cela rappelle manifestement trop la guerre nazie contre l’Union soviétique, une guerre qui s’est principalement déroulée en
Ukraine.

Derrière les manières de Scholz, derrière sa réserve, il y a quelque chose de tout à fait différent, je crois, quelque chose qui a à voir avec l’enfance et la jeunesse, quelque chose qui a un rapport avec sa ville. Quand, pour une raison ou une autre, la vie devient vraiment insupportable, Virginie Despentes fait dire à une féministe dans son dernier livre (Cher connard) que des souvenirs douloureux et personnels remontent à la surface : « On se dit : imagine la ville bombardée, éventrée. La guerre, le traumatisme est trop profond. (…) Ça se loge dans les os, les guerres que les plus vieux ont vécues. » Nous, les Luxembourgeois de l’âge de Scholz, ne le savons que trop bien : qui n’a pas vu une bombe exploser quand les petits-enfants ne suivaient pas les règles, quand ils refusaient de manger ce qu’il y avait sur la table, quand on leur lançait un « dommt Gemëch », alors venait toujours cette phrase : « Si seulement c’était la guerre », car ils auraient alors su ce qu’il fallait laisser, ce que valait ce morceau de pain, ce qui comptait vraiment. Dans une ville bombardée, éventrée, ces conversations faisaient davantage partie du quotidien que chez nous, à Sennengerbierg.

C’est à Hambourg, à la fin des années 80, que je suis venu pour la première fois en tant que passager avec ma femme de Bramfeld, ici au cimetière d’Ohlsdorf. Ce cimetière est un immense parc où l’on trouve tout ce qu’on peut imaginer : des fleurs, des arbres, des chapelles, d’immenses haies de rhododendrons (qui fleurissent à merveille au printemps), des monuments, un château d’eau, des tumulus préhistoriques, un mur, de véritables étangs – et partout des tombes, grandes, monumentales et imposantes ou plus modestes. Et quelque chose à quoi je ne m’attendais pas. J’ai regardé par la fenêtre côté passager. Il y avait là une petite butte plate, de l’herbe, et allongé en travers, un morceau de bois de quatre mètres de long, sur lequel était inscrit un mot : « Hamm » était écrit là et y est toujours, à gauche juste à côté du mot une croix et à droite juste à côté du mot une croix, ces croix avaient un air vaguement militaire. « Tiens, qu’est-ce que c’est ? », ai-je demandé, et mon père m’a expliqué : c’était l’endroit où les habitants du quartier de Hamm avaient été enterrés après les terribles nuits de bombardements de 1943.

Les années suivantes, j’ai sillonné à vélo ce parc, ce cimetière. Et soudain, j’ai vu devant moi des tombes qui m’ont fortement rappelé celles de Hamm et de Sandweiler, précisément parce que ces tombes étaient celles de soldats de la Première Guerre mondiale : des tombes à perte de vue, des caporaux ici, des réservistes là-bas, de 1914 à 1918, une véritable horreur, je n’y étais pas préparé. Ils ont continué leur route. Derrière des haies et sous les arbres, encore une fois la même chose, des soldats partout, cette fois-ci ceux de la Wehrmacht. Plus tard, je me suis renseigné : 4 000 soldats de la Première Guerre mondiale y reposent, et plus de 1 900 de la Seconde Guerre mondiale. Mais à Kierfecht reposent également 1 932 victimes des camps de concentration et 1 703 « travailleurs forcés »,
des Britanniques, des Russes, des Ukrainiens et des Néerlandais.

Désolé pour les chiffres, le pire reste à venir. Je me suis rendu près des troncs sur lesquels est inscrit « Hamm ». Il y en a en effet 16, en bois de hêtre massif, et sur chacun d’entre eux figure le nom d’un quartier de Hambourg : Hamm, Hammerbrook, Altstadt, Neustadt, Harvestehude, Hohenfelde, Billbrook, Borgfelde, Rothenburgsort, St. Georg, etc.

Parmi les saules, dans l’herbe, gisent les morts, les victimes de la massacre, 37 000 personnes. Du 24 juillet au 3 août 1943, les Britanniques et les Américains ont bombardé Hambourg. Ils ont appelé cela l’opération Gomorrhe, d’après la Bible : « Le Seigneur fit pleuvoir du ciel du soufre et du feu sur Sodome et Gomorrhe » (Genèse 19,24). Les Allemands s’étaient lancés dans cette guerre en toute confiance, et avaient fait subir le même sort à Guernica,
Coventry, Londres et Rotterdam. Ces 8 500 tonnes de bombes, des bombes de représailles, larguées sur Hambourg ont détruit le cœur de la ville – principalement les quartiers ouvriers à l’est de la ville, mais aussi le port et les sites industriels. Des milliers de bombes non explosées gisent encore aujourd’hui dans le sol hambourgeois ; elles sont souvent découvertes lors de travaux d’excavation sur les chantiers. Et ces bombes non explosées constituent un danger, aujourd’hui encore. En effet, chaque semaine, des quartiers entiers doivent être évacués pour désamorcer sans danger une bombe de 500 livres, comme l’appellent les démineurs. Cette guerre est donc toujours en cours. Les responsables politiques hambourgeois le savent. Et ils savent où se trouvaient ces fameuses « Nissenhütten » où vivaient les sinistrés des bombardements ; ils savent aussi dans quels quartiers se trouvent les immeubles d’habitation construits dans les années 50. Ils déposent des couronnes près du cimetière d’Ohlsdorf et au camp de concentration de Neuengamme. Et ils connaissent les histoires de leur famille et de leur quartier, des histoires où des gens ont réussi de justesse à échapper à ces bombardements effroyables et où d’autres n’y sont pas parvenus, étouffés dans les abris.

Dans sa jeunesse, Olaf Scholz était objecteur de conscience, c’est-à-dire qu’il refusait le service militaire, et il faisait partie d’une section très à gauche et pacifiste des Jeunes socialistes. Ma théorie, c’est qu’il a freiné et continue de freiner la livraison d’armes à l’Ukraine, car il pourrait s’en prendre à lui-même. Et parce qu’il affirme que les missiles et les bombes russes visent à détruire la vie civile ukrainienne. Et il ne veut pas que cette guerre s’étende à son pays. Car il vient d’une ville détruite. Certes : il ne faut pas réduire la question de la livraison de chars à une seule personne ou à une seule ville. Mais quand on vit là-bas, ce sont justement ces pensées qui viennent à l’esprit. Car on ne peut pas comprendre le Hambourg d’aujourd’hui sans tenir compte de la période nazie. J’habite à 1 km de l’aéroport, à 10 minutes à pied ; pour s’y rendre, on passe devant de longues baraques d’anciens travailleurs forcés. Je me rends à Barmbek, ce quartier détruit puis reconstruit, en vélo en un petit quart d’heure. Le cimetière d’Ohlsdorf est tout près, à un kilomètre. J’y suis pourtant souvent.