Il y a un an, alors que la variante Delta du coronavirus, particulièrement virulente, provoquait une forte vague d’infections et qu’à peu près au même moment, les quatre chapitres de la révision constitutionnelle faisaient l’objet d’une première lecture au Parlement, l’heure de l’ADR avait sonné : Ce n’est pas seulement le gouvernement, a-t-elle laissé entendre, mais une « élite » politique qui dicte au peuple des mesures d’hygiène. Une élite composée des partis majoritaires et du CSV, quant à elle, rompait sans vergogne ses promesses électorales de 2018 concernant un référendum constitutionnel, imposant au peuple une nouvelle Constitution qui sapait l’identité luxembourgeoise et s’opposait à la monarchie.
À tous ceux qui ne se sentaient plus représentés par la politique, l’ADR s’est présentée comme une force d’ordre face au chaos néolibéral, avec à sa tête Fernand Kartheiser, officier et diplomate de carrière éloquent. L’ADR est rapidement passée de quatre à sept sièges à la Chambre lors du scrutin de novembre 2021. En juin dernier, elle est retombée à quatre. Le variant Omicron du coronavirus n’était plus d’actualité. Le gouvernement s’est gardé de parler de la vaccination obligatoire, que le CSV l’avait contraint à instaurer en décembre. Entre-temps, la guerre en Ukraine, les sanctions contre la Russie et la hausse des prix de l’énergie dans le cadre de la guerre économique avec l’UE dominaient l’actualité. À l’époque, l’ADR était encore une source d’embarras pour le président russe d’extrême droite Vladimir Poutine. Le 24 février, elle avait condamné l’invasion de l’Ukraine aux côtés des autres partis représentés au Parlement. Lors de son congrès du 20 mars, elle avait qualifié la justification de cette invasion de « tsariste » et de « ligne rouge à ne pas franchir dans une Europe humaniste et chrétienne ».
Aujourd’hui, en revanche, l’ADR a fait la paix avec les ambitions tsaristes. Elle en était déjà là il y a sept ans. Fin 2015, Fernand Kartheieser voulait inciter le Parlement à militer en faveur de la levée des sanctions imposées après l’annexion de la Crimée : Celles-ci ne serviraient à rien, ne changeraient en rien la politique de la Russie et ne feraient que nuire à l’économie de l’UE. Début mars 2016, Kartheiser a déclaré au journal *Das Wort* qu’il n’y avait en réalité pas eu d’annexion de la Crimée, car la population de cette région était « majoritairement russe ». Il préférerait parler d’une « adhésion de la Crimée à la Russie » ou d’une « sécurisation non provocatrice » de la péninsule, car il y avait eu « une incertitude quant à ce qu’il adviendrait de la population russe en Crimée ».
Or, quelques jours seulement après que le président russe a annoncé l’annexion des quatre provinces ukrainiennes de Donetsk, Lougansk, Zaporijia et Kherson, Kartheiser a raconté une histoire tout à fait similaire sur Radio 100,7 il y a une semaine : Cette annexion ne pourrait pas être annulée, et même si les référendums forcés étaient organisés à nouveau sous supervision, une majorité se prononcerait en faveur du rattachement à la Russie. Dans cette optique, il faudrait lever les sanctions et entamer des négociations avec la Russie – même si la diplomatie est « difficile » en temps de guerre.
Mais ce n’est pas seulement l’ancien diplomate de carrière qui s’est exprimé à ce sujet, lui qui s’interroge à titre personnel sur le danger que représenterait une Russie déstabilisée par les sanctions et sur la nécessité de conserver cette puissance nucléaire comme « partenaire » dans la politique mondiale. Mais aussi le porte-parole de la Nouvelle Droite luxembourgeoise, dans la stratégie électorale de laquelle une politique d’apaisement envers la Russie s’inscrit parfaitement. La situation reste pour l’instant si confuse et instable qu’aucun parti n’a de facilité à se fixer dès à présent des axes programmatiques pour 2023. L’ADR se contente pour l’instant de jouer le rôle des seuls véritables conservateurs : contre les aventuriers de la politique budgétaire du LSAP et des Verts, qui envisagent une dette publique dépassant 30 % du PIB. Contre le désordre provoqué par le DP dans le système scolaire à cause des « écoles internationales ». Contre la drogue, la criminalité et les « abus en matière d’asile », bien sûr. Et actuellement, en particulier contre une politique énergétique verte.
On a pu le constater lors de la conférence de presse de l’ADR lundi, deux jours après sa « Journée parlementaire ». Si l’on s’en tient à ce qui a été discuté lors de cette Journée et à ce sur quoi les députés Fred Keup, Roy Reding et Jeff Engelen ont fait le point lundi, le thème principal est sans conteste l’énergie. Les gens auraient « peur » face à la hausse des prix. Ils auraient également peur de tomber malades, car il n’y aurait pas assez de médecins ; mais à ce sujet, le député Engelen n’a guère trouvé mieux à proposer que de vouloir créer « peut-être » un hôpital universitaire pour la formation des médecins, en lien éventuellement avec un hôpital militaire. « Il faut qu’on se renseigne auprès de l’OTAN. » Roy Reding, quant à lui, a déclaré avec suffisance qu’il ne s’occupait « que de sujets impopulaires », comme par exemple la régularisation du métier de « travailleur du sexe ».
Mais ce genre de chose n’a surtout qu’une valeur anecdotique. L’ADR est un parti opportuniste et opportuniste, qui ne manque pas d’idées farfelues, depuis qu’il a perdu le thème des retraites il y a vingt ans. L’énergie, en revanche, offre de nombreuses possibilités. Elle permet de rallier à sa cause ceux qui s’inquiètent de la hausse des prix. On peut attiser encore davantage les craintes en affirmant que la « neutralité climatique » et la « transition énergétique » ne sont que des « rêves idéologiques » des Verts, car la sécurité d’approvisionnement ne peut être assurée qu’avec des technologies fossiles et nucléaires. Comme il existe actuellement « un problème avec le gaz », la boucle est bouclée avec les sanctions contre la Russie, qui devraient être « levées ».
Avec cette revendication, l’ADR se retrouve en bonne compagnie au sein de la Nouvelle Droite européenne, de l’AFD à la Ligue de Matteo Salvini. Au Luxembourg, cela permet de mettre en cause l’ensemble du gouvernement : le LSAP, qui échouerait dans son rôle traditionnel de défenseur des petites gens. Les Verts, bien sûr, qui prétendent pouvoir résoudre tous les problèmes grâce aux éoliennes et aux panneaux solaires, et le DP, qui suit le mouvement et dont la ministre des Finances est plus encline à ouvrir les caisses de l’État qu’à insister pour renforcer l’économie « afin qu’elle puisse payer les tranches de l’indice ». C’est à peu près ainsi que voit les choses Luc Frieden, président de la Chambre de commerce et ancien ministre des Finances du CSV.
Cependant, l’ADR se donne moins de mal que Luc Frieden pour préciser dans quelle mesure elle envisage cela « à long terme ». Elle peut se permettre de dire n’importe quoi. Dénoncer la création de nouvelles dettes publiques, mais exiger dans la foulée des allègements fiscaux pour les parents isolés, les veufs et les veuves ainsi que pour les salariés percevant le salaire minimum, sans oublier l’indexation du barème fiscal sur l’inflation. Comme les Pirates seront également en lice sur le terrain populiste en 2023 et que le CSV commence lui aussi à diffuser des messages percutants sur les contribuables « spoliés », l’ADR doit rester compétitive.
Ce qui ne va pas sans contradictions. Lundi, Fred Keup a dressé un bilan énergétique. La consommation totale d’énergie au Luxembourg s’élèverait à 50 térawattheures. Seuls 6,5 térawattheures proviennent actuellement de l’électricité. Si l’on voulait couvrir la totalité de la consommation avec de l’électricité verte, il faudrait 7 000 éoliennes de la taille de celles récemment installées à Garnich.
Bien sûr, le ministre de l’Énergie vert ne parle pas non plus de vouloir un jour couvrir l’ensemble de la consommation énergétique du pays avec de l’électricité. Sans parler d’électricité produite au Luxembourg même. Pour l’ADR, cela n’a aucune importance. Et Fred Keup parvient, d’une part, à extrapoler la consommation d’énergie apparemment élevée à des milliers d’éoliennes et, d’autre part, à réclamer le « maintien du tourisme à la pompe ». Celui-ci représente tout de même environ un tiers de la consommation totale d’énergie ; sa suppression permettrait d’économiser 2 000 éoliennes. Mais le message simple du moment, c’est de critiquer le gouvernement. Sur la page Facebook de l’ADR, cela a bien fonctionné il y a une semaine. On pouvait y voir en rediffusion vidéo l’échange verbal entre Fernand Kartheiser et Dan Kersch (LSAP) lors du débat au Parlement sur l’accord tripartite. Kersch était en principe disposé à dépasser les 30 % du PIB pour la dette publique, Kartheiser, en aucun cas. 400 fans l’ont acclamé. On a souhaité aux rares personnes qui ont exprimé des critiques de devoir souffrir d’une facture exorbitante d’électricité, de gaz et de carburant. Soit les partisans de Kartheiser se trompent sur un point, soit leur conclusion est la suivante : laissez Poutine s’emparer du Donbass et de la moitié de la côte ukrainienne de la mer Noire, et tout redeviendra comme avant.