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Institutions et démocratie 9 min de lecture

François Bausch et la relégitimation de l’armée

Seuls les Verts sont en mesure de conférer de manière crédible une place plus importante à l'armée dans la société. On soupçonnerait les autres acteurs d'avoir des intentions réactionnaires.

Article paru dans Édition juin 2023
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C’est dans un contexte géopolitique particulier que le ministre de la Défense vert envoie des signaux de plus en plus forts et fréquents, qui marquent rien de moins qu’un tournant en matière de politique militaire, ou plutôt de culture militaire, pour reprendre une formule du chancelier allemand Scholz. Depuis l’occupation de la Crimée par la Russie de Poutine en 2014, les experts en politique de sécurité ont pris conscience que l’ordre de paix de l’après-guerre, mais aussi l’« encerclement par des amis » de l’ère post-soviétique, avaient pris fin.

L’ère du désarmement militaire a pris fin au plus tard avec l’imposition de plus en plus ferme de l’objectif des 2 % fixé par l’OTAN et les déclarations relatives à sa réorientation stratégique – le retour à sa compétence principale, à savoir la défense de l’Alliance ou la défense territoriale. La distinction entre les membres de l’OTAN destinés à des missions de combat proprement dites et ceux qui mènent plutôt des opérations de gestion post-conflit de type gendarmerie appartient désormais au passé.

Les responsables politiques ont pris acte de l’évolution de la situation et des nouveaux besoins militaires qui en découlent. Cependant, le débat nécessaire sur la politique militaire et de sécurité au sein de la société n’a pas encore eu lieu. La plupart des gens n’ont pas encore pris conscience de cette nouvelle, ou n’ont pas encore pleinement saisi ce que cela peut signifier pour l’individu et pour la société.

Bausch avait déjà déclaré au Land en 2019 qu’il n’avait jamais été pacifiste. Dans l’organe du syndicat de l’armée Spal (Spal info, numéro 1-2023), il l’a récemment réitéré et, en faisant référence à l’Ukraine, a précisé que la violence était pour lui le dernier recours en matière de défense. Il évoque les erreurs du passé, durant lesquelles l’armée a été trop souvent présentée et perçue comme un refuge social, et explique que la défense et l’armée doivent définitivement occuper une place différente. Il fait remarquer que l’armée n’est pas un métier comme les autres, en évoquant « l’accident près de Waldhaff (…), même si, heureusement, ce genre d’événement est rare ». Le ministre de la Défense souligne qu’il serait naïf d’imaginer un monde sans armes. Ce serait certes un état idéal, mais cela nécessiterait un monde idéal.

Dans les nouvelles orientations de la politique de défense à l’horizon 2035, dont François Bausch est responsable en tant que ministre, il est indiqué à la page 62, dans la section consacrée au problème des effectifs de l’armée, que les efforts visant à y remédier « doivent tenir compte des évolutions de notre société qui tend plutôt à mettre en avant des valeurs moins compatibles avec l’éthos militaire ». Les valeurs sociales dominantes sont donc difficilement conciliables avec l’éthos militaire. Il s’agit sans doute ici de l’accent mis expressément sur les droits et libertés individuels, que le changement culturel a fait émerger notamment à partir de 1968. La délégitimation de l’armée avait commencé au plus tard en 1968, alimentée par la guerre du Vietnam, et avait eu un impact sur une grande partie des populations occidentales. Au premier rang se trouvaient de futures figures de proue des Verts, telles que Daniel Cohn-Bendit, Joschka Fischer et Jürgen Trittin, qui défendaient alors, en tant que membres de l’extrême gauche, des positions fondamentalement pacifistes.

Or, l’ironie de l’histoire veut que ce changement culturel, qui met l’accent sur les droits individuels et marque également les débuts de la pensée écologiste, soit perçu comme un problème au Luxembourg par un ministre de la Défense écologiste. Dans la société post-héroïque, les restrictions des libertés individuelles, typiquement nécessaires dans le domaine militaire, ne sont plus suffisamment acceptées au-delà des clivages politiques. Or, il est nécessaire de les accepter pour pouvoir défendre cette société libérale, individualiste, ouverte et profondément imprégnée des valeurs écologistes, qui, sous la pression militaire, s’est retrouvée confrontée à une société russe coercitive et dépourvue de liberté. L’idée verte a pour ainsi dire été victime de son propre succès. François Bausch a interprété cela dans une interview accordée au journal *Land* (édition du 19 mai 2023) en affirmant qu’il ne fallait pas restreindre l’individualisme, mais que l’armée et le domaine militaire devaient se voir accorder une place plus importante dans la société.

Cela explique également pourquoi seule la formation des Verts est en mesure de mener de manière crédible une relégitimation de l’armée pour la protection des sociétés libérales issues du mouvement de 1968. D’autres acteurs se verraient soupçonnés d’avoir des intentions réactionnaires, voire restauratrices. Les héritiers politiques des enfants-fleurs doivent donc redevenir des soldats, sous peine de voir planer la menace d’une répression sanglante. C’est Joschka Fischer, ancien militant de 68, qui a complété la phrase « Plus jamais la guerre » par « Plus jamais Auschwitz », précisant ainsi que la guerre peut être un moyen ultime pour empêcher des crimes ultimes tels que le génocide. Il a ainsi légitimé la participation allemande à l’intervention de l’OTAN au Kosovo. Trittin, un fondamentaliste vert, a qualifié plus tard le pacifisme inconditionnel de « pacifisme vulgaire ». Et c’est Robert Habeck, ministre allemand de l’Économie (Verts), qui, face à la réalité en Ukraine, avait déjà réclamé dès mai 2021 des livraisons d’armes à ce pays et qui, face à l’histoire, a eu raison.

Compte tenu de la réalité de la guerre dans l’Est de l’Europe, les changements nécessaires doivent être mis en œuvre rapidement. La société luxembourgeoise, et dans une large mesure la classe politique également, ne supportent toutefois cette mutation culturelle qu’à petites doses. Le fait que davantage de fonds soient alloués à l’armée ne pose pas de problème majeur. Les milieux politiques et la société ont bien plus de mal à accepter que l’armée passe du statut d’accessoire décoratif d’une monarchie à celui de composante opérationnelle d’une alliance, ou encore que « l’armée postmoderne », qui doit contribuer au maintien ou au rétablissement de la paix, à l’aide humanitaire et aux opérations de sauvetage en cas de catastrophe, retrouve sa vocation guerrière authentique. En 1999, le sociologue Ulrich Beck a formulé la thèse de l’« humanisme militaire postnational », c’est-à-dire « le recours à une puissance militaire transnationale dans le but de faire respecter les droits de l’homme au-delà des frontières nationales ». La guerre deviendrait « la continuation de la morale par d’autres moyens ».

C’est en principe ce dispositif qui a légitimé la poursuite de l’existence de l’OTAN après 1990. Le Luxembourg voyait également dans ce type d’armée un moyen de renforcer son rayonnement en matière de politique étrangère. Malgré tous les espoirs que chacun nourrissait peut-être secrètement, les lignes directrices de la politique de défense à l’horizon 2035 indiquent clairement qu’il ne sera pas possible de se soustraire à la partie la plus sanglante des obligations de l’alliance : « … pour honorer le principe de solidarité, il est demandé à chaque allié de fournir des capacités de combat aptes à opérer dans un contexte de haute intensité ». Les combats « de haute intensité » sont précisément ce qui se déroule actuellement en Ukraine.

Le communiqué de presse publié jeudi dernier par la Direction de la défense montre bien que cette initiative semble être prise très au sérieux : c’est à cette occasion que François Bausch a signé, en présence de son homologue belge Ludivine Dedonder, l’accord de coopération visant à la création et à l’exploitation du bataillon binational de reconnaissance. Le communiqué cite M. Bausch en ces termes : « Ce bataillon sera d’une importance capitale en matière de transformation de l’armée luxembourgeoise, répondant parfaitement aux attentes de l’OTAN ou de l’UE ». Il faut rendre hommage à François Bausch pour avoir osé aborder, parfois de manière alambiquée mais aussi très ouvertement, des sujets jusqu’alors tabous. Il est nécessaire d’engager un débat politique et sociétal ouvert sur des thèmes tels que l’armée de réserve, l’hôpital militaire et le lycée militaire ; sur un ministère de la Défense autonome, la loi sur l’armée, une version luxembourgeoise d’un médiateur de la défense auprès du Parlement, etc. Dans une interview accordée au journal « Land » le 19 mai, François Bausch a expressément répondu par l’affirmative à la question de savoir s’il allait lancer un débat sur les questions militaires avant les élections. Il a déclaré n’y avoir jamais vu d’inconvénient jusqu’à présent.

Il y a toutefois des obstacles de taille à surmonter. C’est ce que montrent les projets de loi, aussi épais que des bibles, relatifs à la nouvelle loi sur l’armée. D’une part, ils réglementent de manière excessive les détails relatifs au statut des fonctionnaires ; d’autre part, comme le montre l’avis du Conseil d’État sur le projet de loi, ils comportent des erreurs flagrantes quant à la définition claire de la chaîne de commandement. La chaîne de commandement est l’élément central qui rend une troupe dirigeable. Le fait que des militaires de haut rang aient participé à l’élaboration de ce nouveau cadre réglementaire, ou qu’ils ne soient pas intervenus pour y apporter des corrections, soulève des questions. Cette affaire montre sans aucun doute qu’il reste une marge d’amélioration considérable avant que le bataillon luxembourgeois-belge convenu ne soit opérationnel. Sa mission devrait être la reconnaissance de combat. On voit actuellement ce que cela signifie dans le cadre de l’offensive ukrainienne qui vient de débuter.

Bausch recommande à son parti, s’il devait à nouveau entrer au gouvernement, de conserver le ministère de la Défense et de nommer Stéphanie Empain pour lui succéder. Toutefois, quel que soit le gouvernement qui se formera après les élections du 8 octobre, il devra avant tout mener un débat sur la nature et la vocation mêmes de l’armée. Il s’agit ni plus ni moins de savoir si, et pour quelle cause, une société démocratique est prête à laisser ses soldats se battre, c’est-à-dire tuer et mourir. Le diable ne disparaît pas si l’on ne prononce pas son nom.

Reiner Hesse est politologue et sociologue. Il a mené des recherches sur la politique militaire et la sociologie militaire.