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Institutions et démocratie 14 min de lecture

C’est tout simplement impossible d’aider

Désormais, tous les partis qui aspirent au pouvoir se qualifient de socio-libéraux. Mais aucun n'est aussi bon que l'original.

Article paru dans Édition mai 2022
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La bourgeoisie Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les libéraux dominaient la vie politique au Luxembourg. Ce sont les notables qui disposaient du droit de vote : issus de familles de la haute bourgeoisie, ils étaient avocats, magistrats, diplomates, médecins et industriels. C’est sous leur règne que le Luxembourg s’est doté de sa première Constitution, qui, malgré de nombreuses réformes, est toujours en vigueur aujourd’hui. Ils ont jeté les bases de l’État de droit et de la nation. Après une crise gouvernementale et l’instauration du suffrage universel, le Parti de droite a pris le pouvoir en 1919 et a réussi à s’imposer durablement. Avec le Parti ouvrier, les socialistes ont également gagné en importance. Les libéraux ont longtemps souffert de luttes d’orientation entre les « anciens libéraux » bourgeois « classiques » et les socialistes de gauche, issus de la petite bourgeoisie et influencés par de nouveaux courants de pensée. En 1934, ces conflits ont donné naissance au Parti libéral radical, qui est revenu au gouvernement.

Après la Seconde Guerre mondiale, des mouvements libéraux et, pour certains, nationalistes et antidémocratiques se sont regroupés au sein du Groupement patriotique et démocratique, rebaptisé en 1954 « Demokratesch Partei » (DP). À partir des années 1950, le DP et le LSAP se sont succédé en tant que partenaires de coalition du CSV, jusqu’à ce qu’ils parviennent, pour la première fois en 1974, à former ensemble un gouvernement qui a surtout mis en œuvre des réformes en matière de politique sociale et de société. Après 1984, le DP n’a cessé de perdre du terrain face au LSAP et n’est parvenu à entrer au gouvernement qu’une seule fois, de 1999 à 2004.

Alors qu’elle avait profité en 1999 du mécontentement des fonctionnaires face à la réforme des retraites, le DP a subi une défaite électorale dramatique en 2004, car ses électeurs estimaient qu’il s’était trop subordonné à son partenaire de coalition, le CSV. Le processus de renouveau qui s’ensuivit porta Claude Meisch à la tête du parti. En tant que tête de liste, il a échoué en 2009 : les électrices n’ont pas cru à la « nouvelle voie » que lui et son parti voulaient leur proposer et ont préféré rester sur la « voie sûre » du CSV. Mais dans l’ombre de Meisch, son successeur commençait déjà à se faire une place. Xavier Bettel, alors âgé de 36 ans, avait à ce moment-là déjà passé plus de la moitié de sa vie à arpenter la Groussgaass en mocassins, une chemise à carreaux et une veste Barbour, et à serrer la main de bonne humeur à tous ceux qu’il croisait, en échangeant avec eux quelques mots anodins. En 1999, il avait été élu à la Chambre des députés, puis au Conseil communal en 2000. En 2005, il devint échevin de la capitale. En 2009, le groupe parlementaire le nomma nouveau président en raison de son score électoral personnel. Le DP avait encore perdu du terrain par rapport à 2004, mais Bettel avait gagné. Au centre, il avait devancé tous les grands noms du parti. En 2011, il est devenu bourgmestre, et bien qu’il en fût en réalité satisfait, il a pris les fonctions de Premier ministre deux ans plus tard.

Un tournant historique Lorsque le DP, le LSAP et les Verts ont formé pour la première fois un gouvernement de coalition en 2013, un grand soulagement s’est emparé d’une grande partie de la population. Le CSV avait gouverné le pays pendant trop longtemps ; l’heure du changement avait sonné. L’agence dpa a même parlé d’un « tournant politique au Luxembourg ». Les réformes sociopolitiques ne se sont pas fait attendre. Sur le plan financier, le Luxembourg devait se redresser après la crise économique. Comme Meisch ne se sentait pas à la hauteur de cette tâche, Xavier Bettel a fait appel à Pierre Gramegna, sans étiquette ; avec le « Zukunftspak », celui-ci devait non seulement remettre le budget de l’État sur les rails, mais aussi mener une politique économique compétitive et une politique sociale sélective.

La politique du gouvernement bleu-rouge-vert a été marquée dès le départ par une orientation libérale. Ni le LSAP ni les Verts n’y ont trouvé à redire, ces derniers se considérant depuis déjà 20 ans comme les « meilleurs libéraux », car leur politique repose non seulement sur la liberté, mais aussi sur l’écologie. Pourtant, c’est surtout le DP qui continue aujourd’hui encore à se présenter comme le seul véritable parti « libéral ». C’est lui l’original.

Depuis 2013, ce sont surtout ses ministres féminines qui déterminent l’action du gouvernement. Même après les élections de 2018, le DP a réussi, malgré de légères pertes, à conserver les postes clés du gouvernement. Il occupe les fonctions de Premier ministre et de ministre des Finances, qui ont le dernier mot sur toutes les décisions importantes. La ministre de la Famille, Corinne Cahen, a exercé une influence déterminante sur la politique sociale. Claude Meisch pose les jalons de l’avenir en matière de politique éducative et universitaire, tandis que Marc Hansen veille à ne pas effrayer les électrices issues de la fonction publique. Lex Delles, quant à lui, s’occupe de la classe moyenne, extrêmement importante pour le DP. Grâce à ces portefeuilles clés, le DP a pu procéder à la « mise sous le joug de l’économie de pans entiers de la société » (d’Land du 24 août 2018), sans pour autant se montrer trop libéral. La réforme de la loi RMG, adoptée en 2018, en est un exemple symptomatique. Alors que le revenu minimum garanti avait pour objectif d’offrir un moyen de subsistance aux plus démunis, Cahen l’a rebaptisé « revenu d’inclusion sociale » (Revis) et l’a assorti de conditions visant à ramener à tout prix les bénéficiaires sur le marché du travail. Avec cette réforme, elle a mis en œuvre la revendication de longue date du DP visant à réduire progressivement les aides accordées aux personnes « réfractaires au travail » qui « abusent » des mesures, si celles-ci ne sont pas disposées à assumer activement leurs responsabilités. L’ouverture progressive du système scolaire et éducatif au secteur privé, telle que la prône Meisch, est également une marque de fabrique de la politique « libérale ».

Corinne Cahen illustre de manière « sexy » sa conception de la politique sociale libérale dans un message qu’elle a publié il y a deux semaines sur Facebook. Alors qu’elle s’apprêtait à « prendre un petit verre » avec une connaissance sur une terrasse de la ville haute, elle a aperçu une mendiante toxicomane qu’elle avait déjà rencontrée auparavant. Après une brève conversation, elle lui a exceptionnellement donné de l’argent pour qu’elle puisse s’acheter quelque chose à manger, « et ne traîne plus au coin de la rue ». Cependant, elle a ensuite commencé à se demander si cette pauvre femme avait vraiment été honnête avec elle : « Et si elle s’en est servie pour s’acheter de la drogue ? Tant pis. Je ne veux pas le savoir non plus. Faut-il pour autant prétendre qu’il ne faut pas être un peu naïf et bienveillant ? », demande la ministre et présidente du DP. Elle s’assoit régulièrement aux côtés des mendiants afin de mieux comprendre comment elle pourrait les aider. Mais ce n’est pas si simple, car « aujourd’hui, il est tout simplement impossible d’aider, notamment lorsque l’aide n’est tout simplement pas acceptée ». Cahen a confié ce week-end à Paperjam que si elle ne devenait pas maire de la ville de Luxembourg et qu’elle revenait au gouvernement, le ministère du Travail l’intéresserait : « Je le trouve “sexy” parce qu’il y a beaucoup de choses à réformer. Comme le temps de travail, faire en sorte que la population puisse mieux organiser sa vie, etc. »

Son meilleur ami, Xavier Bettel, enchaîne quant à lui les événements depuis Pâques. Au cours des trois dernières semaines, parallèlement à ses autres engagements politiques, il a assisté à la Duck Race organisée par le club Round Table, à l’inauguration d’un pop-up store de la ville de Luxembourg et des Jonk Entrepreneuren (avec Lex Delles), à la fête du 1er mai du LCGB et à la Yep Schoulfoire (avec Claude Meisch). Il s’est rendu à Chypre pour une visite officielle, mais est revenu à temps pour assister ce week-end au Family Day du club de football UN Käerjeng 97 et à la Journée de l’Europe à Esch-sur-Alzette. Partout, il a pris des photos et des selfies qu’il a partagés avec ses admirateurs sur les réseaux sociaux. « No Corona » et à un an des élections, les politiciens des autres partis sont eux aussi sur le terrain le week-end, mais aucun n’est aussi assidu ni ne s’y prend aussi habilement que XB. Pour le DP, qui, selon le sociologue Fernand Fehlen, est traditionnellement, parmi tous les partis, celui qui dépend le plus « des voix personnelles et donc de l’attractivité de ses responsables politiques », Xavier Bettel a été une aubaine. Mais ces derniers temps, sa popularité avait souffert.

Pour le DP, l’année 2023 pourrait s’avérer plus difficile que 2013 et 2018. Les derniers sondages indiquaient que les libéraux avaient perdu du terrain. Selon le Sonndesfro de novembre 2021, ils n’obtiendraient plus que neuf sièges, atteignant ainsi leur plus bas niveau depuis 2009. Bettel lui-même a également perdu huit points de pourcentage dans le classement de popularité. Les prochains résultats devraient être publiés par Wort et RTL dans un mois. Les sondages réalisés par TNS Ilres ont généralement lieu au cours des deux semaines précédentes.

« Inner Circle » : le nouveau parti Fokus de Frank Engels, dont le congrès fondateur aura lieu samedi, représente une inconnue pour le DP. De nombreux membres du DP ont fait défection ces derniers mois. Certains d’entre eux s’étaient déjà présentés aux élections sous la bannière des Libéraux, mais avaient échoué et tentent à présent leur chance à nouveau. Il serait toutefois réducteur d’attribuer leur départ uniquement au fait qu’ils n’aient pas eu leur chance au sein du DP. Le DP est régulièrement critiqué pour le fait que son « cercle restreint », composé de membres du gouvernement et de quelques initiés, prend seul toutes les décisions au sein du parti et que le dialogue avec les autres membres est inexistant. La présidente sortante Cahen et son secrétaire général Claude Lamberty avaient certes créé une « Iddis-an Talentschmëdd » à cet effet, mais celle-ci semble avant tout destinée à trouver des candidates pour les élections communales et législatives. À l’avenir, c’est sans doute Lex Delles qui s’en chargera ; celui-ci a annoncé mercredi qu’il se présenterait à la présidence du parti lors du congrès prévu mi-juin. Il ne devrait pas y avoir d’autres candidates.

Aujourd’hui, le paysage politique est plus fragmenté que jamais. Afin de rester aussi ouverts que possible à la formation de coalitions, presque tous les partis se précipitent vers le « centre ». « Socio-libéral » est l’étiquette qu’ils revendiquent. Le LSAP et le CSV, bien sûr, mais aussi les Verts et les Pirates. Seul le parti Fokus échappe encore à une classification claire. Le DP, quant à lui, a fait du social-libéralisme son cheval de bataille. C’est un maître de l’image de marque ; il sait ce que veulent ses électrices et maîtrise les stratégies marketing pour leur vendre cela de manière attrayante. Dans une analyse des élections de 2004, Fernand Fehlen a dressé le profil de l’électeur libéral : les électeurs du DP seraient « nettement plus instruits et gagneraient davantage que la moyenne », écrivait-il en 2006 dans le Forum. Les indépendants seraient surreprésentés, parmi lesquels on trouve surtout des artisans, des commerçants et des agriculteurs. On trouve également parmi les électeurs du DP de nombreux cadres supérieurs et enseignantes, mais ces dernières ne sont pas aussi nombreuses que chez les Verts.

À première vue, on ne peut pas reprocher au DP de ne servir que sa base électorale. Sa politique sociale sélective, inscrite dans son programme depuis déjà 20 ans, s’adresse avant tout à des personnes qui, traditionnellement, ne votent pas pour le DP. Elle a soutenu le LSAP dans le relèvement du salaire minimum et d’autres prestations sociales, distribue des avantages dans les domaines de l’éducation et de la garde d’enfants, et aide les Verts dans la transition énergétique. Mais en raison des prix élevés du logement, les prestations sociales sélectives telles que l’allocation de vie chère, les aides au loyer et les prêts énergétiques ne sont rien d’autre que des subventions accordées aux propriétaires. C’est précisément pour cette raison que l’orientation du gouvernement est fondamentalement libérale. Le DP se met toujours au service des entreprises et des plus fortunés. Il a fait échouer une grande réforme fiscale qui aurait permis d’assurer davantage de justice sociale et de redistribution, ce qui a conduit à la démission de Pierre Gramegna, remplacé par Yuriko Backes. Le DP a empêché toute intervention publique radicale visant à lutter contre la pénurie de logements. La coalition tripartite a également veillé à ce que les entreprises ne soient pas trop pénalisées financièrement lors de leur transition vers les énergies renouvelables. Et, dans le contexte de la guerre d’agression menée par la Russie en Ukraine, elle a veillé, dans le cadre du « Solidaritéitspak », à ce que les citoyennes des classes moyennes et supérieures cèdent une partie de leur budget consacré à l’achat de gaz et d’essence aux plus démunis, afin que cela ne retombe pas sur les entreprises. Si Jean-Claude Juncker et Luc Frieden, du CSV, ont transformé l’État en prestataire de services pour le secteur privé, et en particulier pour le secteur financier, le DP l’a encore renforcé en en faisant un facilitateur au service du grand capital.

Succès : Pour les jeunes confrontés à la pénurie de logements, le DP 2023 ne sera certainement pas le premier choix. D’un autre côté, il a cédé en 2018 le portefeuille du logement aux Verts, qui sont toutefois dépassés par la tâche et n’ont guère de résultats notables à faire valoir. Elle ne devrait guère séduire non plus les militantes pour le climat, car le vice-président des Jeunes démocrates, Lou Linster, a souligné cette semaine dans le journal *Het Land* que la neutralité climatique ne pouvait être atteinte sans l’énergie nucléaire, et que le fonds de pension devait donc à nouveau investir davantage dans les entreprises du secteur nucléaire. Le DP séduit les jeunes électrices grâce à d’autres vertus libérales : l’ouverture d’esprit et la tolérance. Xavier Bettel est devenu une icône gay mondiale ; avec Jana Degrott, le DP compte dans ses rangs une jeune politicienne ambitieuse qui s’engage en faveur de la diversité culturelle ; Corinne Cahen a quant à elle mis en œuvre des améliorations significatives en matière d’inclusion et d’accessibilité.

Au fond, le Luxembourg a toujours été un pays libéral, et sa réussite économique ainsi que son niveau de vie élevé donnent raison aux « pères fondateurs ». Même le CSV et le LSAP n’ont pas remis en cause les principes constitutionnels fondamentaux, tels que le droit illimité à la propriété privée. Contrairement à d’autres pays, au Luxembourg, la propriété n’implique aucune obligation. L’instauration d’un impôt sur les successions en ligne directe est un sujet tabou dans tous les partis, à l’exception des communistes et de la gauche. Il en va de même pour l’augmentation du taux d’imposition maximal, la réintroduction de l’impôt sur la fortune et la suppression du secret bancaire pour les résidents. Les libéraux justifient cela en faisant valoir que, en contrepartie, le Luxembourg consacre près de la moitié de son budget de l’État aux dépenses sociales, ce qui le place parmi les premiers en Europe. Or, par rapport au produit intérieur brut, les dépenses sociales ne représentent qu’un cinquième à peine, et le Luxembourg se situe encore en dessous de la moyenne de l’UE. Cet écart s’explique aussi et surtout par le renoncement délibéré à des recettes fiscales plus élevées et par la répartition extrêmement inégale des revenus et de la richesse.