Ce qui est généralement relayé dans la presse sous la rubrique « Actualités locales » permet, dans ce cas précis, d’aborder un problème central au Luxembourg. Les pompiers de Bartringen-Strassen ont fait une expérience très intéressante qui pourrait avoir une portée nationale. La pénurie de personnel au sein de cette brigade était si importante ces dernières années que sa capacité d’intervention était gravement compromise. On a donc distribué aux quelque huit mille foyers de cette commune à forte composante internationale et multiculturelle des dépliants du CGDIS afin de recruter des membres pour le service actif des pompiers. Cette campagne s’est soldée par un échec total.
Un appel a alors été lancé sur des plateformes Internet principalement utilisées par des non-Luxembourgeois installés dans le pays, appelés « expats ». Cette initiative a rencontré un vif succès et a permis d’attirer de nouveaux membres actifs. Il faut désormais s’adapter, selon un responsable, et proposer dans un premier temps une formation multilingue. Par la suite, on pourrait assez rapidement assurer la communication opérationnelle, avec ses termes techniques, en luxembourgeois. Il est toutefois bien plus important de constater que la volonté des non-Luxembourgeois de s’impliquer personnellement est bien présente. En principe, l’idée de l’aide bénévole dans les situations d’urgence fait l’objet d’un consensus transculturel.
Cette constatation semble importante dans le débat actuel sur la résilience. Le terme « résilience », issu de la psychologie, décrit la capacité d’un individu à faire face à des événements stressants, ainsi que la capacité d’un État et d’une société à résister à des circonstances défavorables, telles que les catastrophes naturelles, les accidents techniques, les crises sanitaires, la guerre ou la guerre hybride. La résilience englobe des éléments techniques, organisationnels et socio-psychologiques. Ce concept a pris toute son importance en raison de la multiplication des catastrophes naturelles et des crises sanitaires, mais surtout par la réalité d’une guerre terrestre de grande ampleur ou d’une guerre hybride, accompagnée d’attaques médiatiques visant à saper la cohésion sociale et la légitimité du système politique, ainsi que de cyberattaques contre des infrastructures critiques, comme cela s’est produit récemment au Luxembourg contre la Poste, en tant que vecteur de communication.
Les médias et les responsables politiques ont présenté le modèle scandinave de résilience comme un exemple à suivre. Ce modèle repose essentiellement sur le concept de « défense totale » et l’approche « Whole-of-society ». La stratégie de défense totale remonte à la guerre froide. De nombreux États occidentaux ont considérablement réduit leurs mesures de prévention en la matière après 1990, tandis que les pays nordiques ont modernisé leurs concepts de résilience. Le maintien des « fonctions vitales » de l’État et de la société est envisagé, dans l’esprit de l’approche « Whole-of-society », comme une mission transversale incombant aux autorités publiques, au secteur privé et à la société civile, qui agissent de manière interconnectée et sous un pilotage centralisé. L’approche de la « défense totale » implique une étroite imbrication entre la défense militaire et la défense civile. Mais les individus sont eux aussi étroitement impliqués : ils assument leurs responsabilités et prennent les précautions qui s’imposent. En cas d’urgence, les citoyens doivent pouvoir se débrouiller pendant une semaine sans l’aide de l’État. À cette fin, des brochures contenant des consignes de comportement en cas de guerre ou de catastrophe ont été distribuées sans que cela ne soit dénoncé comme du bellicisme.
Dans le milieu politique luxembourgeois, la résilience était jusqu’à récemment considérée comme une adaptation au changement climatique, axée principalement sur les catastrophes naturelles ou les pannes temporaires d’infrastructures critiques. La guerre hybride vise notamment la vulnérabilité des technologies de communication basées sur Internet et représente une menace sérieuse pour la place financière. Les reportages sur la guerre en Ukraine, avec ses attaques de drones omniprésentes, et la réalité des cyberattaques contre les infrastructures critiques en Europe occidentale ont renforcé l’urgence de prendre des mesures pour améliorer la résilience. Ainsi, lors de la cérémonie de la Sainte-Barbe organisée par le CGDIS en décembre 2024, le ministre de l’Intérieur Léon Gloden (CSV) a expressément déclaré que la résilience devait à nouveau inclure explicitement des scénarios de guerre. Une unité spéciale, Resc-LU, dotée d’équipements lourds, sera créée par la loi. Le Technisches Hilfswerk (THW) allemand sert de modèle. Un registre national des véhicules et des équipements appartenant à tous les organismes publics et communaux ainsi qu’aux entreprises privées (entreprises de construction et de transport, agriculture) susceptibles d’être utiles en cas d’urgence sera établi. Une étroite collaboration entre l’armée et le CGDIS, sur le modèle scandinave, est nécessaire. Quelques semaines auparavant, le chef de l’armée, le général Steve Thull, avait déclaré dans une interview que le service militaire obligatoire contribuait également à la résilience générale d’une société.
Il est à noter que, trois mois plus tard, le 24 mars 2025, lors d’un événement organisé par les pompiers à Oetrange, Léon Gloden a de nouveau rejeté l’idée d’une étroite collaboration entre l’armée et la protection civile selon le modèle scandinave : « Ce n’est pas ce que l’on souhaite au Luxembourg. » Le Premier ministre Luc Frieden a annoncé le 13 mai, dans son discours sur l’état de la nation, qu’une stratégie nationale de résilience serait présentée à l’automne. Il s’est dit inspiré par la Finlande, a déclaré M. Frieden, en soulignant notamment la stratégie finlandaise dite « Whole-of-society ». Il souhaite « que chacun renforce notre résilience de manière active et proactive ». Il s’agit d’impliquer l’ensemble de la société. Le Premier ministre a évoqué une responsabilité commune fondée sur la confiance et la cohésion sociale. Il sait « que nous disposons de cette cohésion au Luxembourg ».
Certains supposent que le bon fonctionnement du modèle scandinave s’explique par la grande homogénéité de ces sociétés. La question est désormais de savoir si la cohésion sociale évoquée par le Premier ministre au Luxembourg est une réalité ou plutôt un vœu pieux. Peut-être a-t-il eu, avec le recul, des doutes quant à sa déclaration sur la cohésion. En effet, lors d’un point presse le 13 juin, Luc Frieden a précisé, en réponse à une question, qu’il n’avait pas fait référence à une contribution « individuelle » dans son discours sur l’état de la nation, mais aux contributions de tous les acteurs institutionnels et économiques. Aucune contribution active n’est donc exigée de la part des individus. Cela met en évidence une contradiction avec la réalité vécue par les services de secours luxembourgeois, qui sont composés à 90 % de bénévoles de toutes nationalités.
Dans le cadre des efforts en matière de résilience, le Premier ministre s’est expressément adressé à la société – certes peu homogène – et non aux citoyens luxembourgeois. La question qui en découle est la suivante : l’hétérogénéité de la société luxembourgeoise constitue-t-elle un obstacle sur la voie de la résilience ? L’exemple des pompiers de Bartringen-Strassen ne contredit-il pas plutôt cette hypothèse ?
On attend avec impatience la présentation de la stratégie nationale de résilience. C’est l’occasion de faire de la nécessité une vertu et de faire de la résilience un projet commun pour une société hétérogène. Quiconque contribue à protéger une société fait partie intégrante de cette société.
Reiner Hesse est politologue et sociologue. Il a mené des recherches sur la politique militaire et la sociologie militaire.