d’Land : Monsieur Bausch, pour un homme politique des Verts, vous semblez très à l’aise au poste de ministre de la Défense. Cette impression est-elle juste ?
François Bausch : Oui, c’est exact. J’ai toujours considéré la défense comme un élément important de la politique étrangère, comme la défense de valeurs. Dès ma prise de fonction, j’ai lancé, avec l’aide d’un consultant externe, une réflexion éthique sur ce qu’il faut entendre par « monopole de la force de l’État » et sur ce que signifie la défense par les armes. Il en est ressorti une charte pour l’armée. Elle a été intégrée à la formation afin que les soldats sachent dans quel but ils sont formés. Il ne s’agit pas de mener des guerres offensives, mais de défendre la démocratie et l’État de droit lorsque cela s’avère nécessaire. C’est pourquoi on ne peut pas considérer le ministère de la Défense indépendamment des autres domaines politiques.
Vous ne disposez pas d’un ministère à part entière. Vous êtes le ministre chargé de la politique de défense et de l’armée, mais la Direction de la Défense relève du ministère des Affaires étrangères. Le ministre des Affaires étrangères, Jean Asselborn, est-il votre supérieur hiérarchique ?
Non, pas plus qu’il n’est le supérieur hiérarchique du ministre de la Coopération, Franz Fayot, dont la Direction de la Coopération relève également du ministère des Affaires étrangères. Cette organisation n’est pas idéale. Je pense qu’il faudrait un ministère de la Défense autonome
, ainsi qu’un ministère de la Coopération autonome.
Quelle serait la différence ? Si, comme vous le dites, la défense est un élément important de la politique étrangère ?
Elle devrait être envisagée conjointement avec la diplomatie et la coopération, et ces trois domaines devraient faire l’objet d’une collaboration et d’une coordination permanentes. Mais quand je pense à l’ampleur qu’a prise le budget de la défense et au fait qu’il va continuer à augmenter, il me semble évident qu’il faille organiser la défense au sein d’un ministère à part entière. Autrefois, le ministère des Affaires étrangères exerçait effectivement une influence. Pendant longtemps – ce n’est plus le cas aujourd’hui –, il participait aux négociations budgétaires pour le compte de la Direction de la Défense et, au sein du Préconseil, l’instance réunissant les hauts fonctionnaires chargée de préparer les décisions du Conseil des ministres, le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères représentait également la Défense. J’ai changé cela, car je n’étais pas d’accord avec cette situation. Au Préconseil, c’est désormais Nina Garcia, la coordinatrice générale de la Direction de la Défense, qui défend ma position. J’ai renforcé la Direction de la Défense. Il y a cinq ans, ses effectifs étaient bien moins importants qu’aujourd’hui. Elle a fait l’objet d’une réorientation stratégique et fonctionne désormais pratiquement comme un ministère à part entière.
La semaine dernière, vous avez présenté une mise à jour des Lignes directrices de la Défense luxembourgeoise. Un passage y est consacré au « principe des 3D » de la politique étrangère luxembourgeoise : « diplomatie, défense, coopération au développement ». Il y est indiqué que, les menaces étant devenues plus complexes, « tous les instruments de l’État doivent être intégrés » : diplomatie, économie, communication, finances, services de renseignement, justice, environnement et sécurité intérieure. Qu’est-ce que cela signifie ? Une préparation à une situation d’urgence ? Une sorte d’économie de guerre ?
Non, cela signifie simplement que la frontière entre les attaques de nature criminelle et celles à caractère militaire peut être floue. Une cyberattaque visant le réseau électrique, par exemple, pourrait être un acte criminel ou un acte militaire. Dans tous les cas, cela provoquerait des troubles dans le pays. C’est pourquoi il faut une coopération très étroite entre la Défense et tous les services chargés de la sécurité intérieure. Cela ne signifie toutefois pas que nous devons désormais faire passer la Défense avant tout le reste. Il faut trouver un juste équilibre.
En temps de paix, la protection civile relève de la compétence du CGDIS. En cas de catastrophe, l’armée apporterait son aide. Imaginons qu’une guerre éclate et que l’armée soit mobilisée sur le front. Qui assurerait alors la protection civile, alors que l’armée manque déjà de personnel ?
C’est en effet le plus grand défi : trouver des recrues. Mais une nouvelle loi sur l’armée est actuellement en cours d’examen au Parlement et je suis optimiste quant à la possibilité qu’elle soit soumise au vote avant les vacances d’été. L’armée gagnera ainsi en attractivité. Par le passé, on la présentait comme ayant avant tout un rôle social…
… Le fait qu’elle ne puisse être comparée à d’autres armées en raison de son « rôle social » figurait dans le programme électoral de votre parti en 2018.
Exactement, mais c’est faux ! J’en suis convaincu. Nous avons besoin d’une armée bien formée. L’aspect social doit continuer à jouer un rôle, mais elle doit être moderne et disposer de personnel bien formé, capable de comprendre des problèmes complexes. Organiser l’armée de cette manière a été mon objectif ces dernières années. Avec la nouvelle loi, nous ne nous contentons pas de créer les filières B1 et A2. Nous facilitons également les changements de carrière et allons même jusqu’à permettre, par exemple, aux sous-officiers engagés dans la filière B1 de passer à une carrière d’officier, l’armée prenant en charge les formations continues correspondantes. Nous voulons davantage de professionnalisme et de qualifications.
Ces parcours professionnels existent déjà dans la fonction publique. Si un Luxembourgeois, disons, a le choix entre entrer dans la fonction publique ou s’engager dans l’armée, où la situation peut devenir dangereuse, la décision est sans doute vite prise.
Il y a toutefois un avantage : dans l’armée, les tâches sont extrêmement variées. Et deuxièmement : on peut toujours, par la suite, passer à un autre service administratif. Tout bien considéré, cela peut être attrayant. Bien sûr, il faut communiquer cela de manière appropriée à l’extérieur. Les spots vidéo qui, jusqu’à récemment, faisaient la promotion de l’armée montraient plutôt des soldats rampant dans la boue…
C’est sans doute comme ça en temps de guerre.
C’est vrai, mais c’est le côté militaire classique. En revanche, il existe aujourd’hui, par exemple, des possibilités de se spécialiser dans le domaine du cyber
.
L’armée peut aussi avoir un rapport avec l’espace ou l’aéronautique. On peut devenir pilote. Les possibilités sont extrêmement variées.
Selon les nouvelles lignes directrices en matière de défense, le cyberespace, l’espace et la composante aérienne restent des domaines supplémentaires de l’armée. Celle-ci doit toutefois continuer à assurer principalement des missions de reconnaissance terrestre. À partir de 2030, un bataillon de reconnaissance, mis en place conjointement avec la Belgique, devrait être opérationnel. Selon une directive de l’OTAN, il s’agit d’une reconnaissance de type « Medium » : une reconnaissance de combat au cours de laquelle l’adversaire est attaqué. C’est dangereux, on peut y mourir, on ne se contente pas simplement de ramper dans la boue.
C’est vrai. Le métier de soldat n’est pas un métier comme les autres. Le risque est bien plus élevé, on ne peut pas l’ignorer. Le métier de policier est d’ailleurs lui aussi particulier. Mais il existe des primes et des rémunérations supplémentaires. Lorsqu’un soldat part en mission, il n’est pas mal payé par rapport à ses qualifications et comparé au marché du travail classique.
Le bataillon de reconnaissance est le grand projet de l’armée. Pour le mettre en place, celle-ci a besoin de 100 à 120 soldats et militaires de carrière supplémentaires, sans compter les problèmes de recrutement auxquels elle est déjà confrontée.
Bien sûr, nous devons nous efforcer de rendre les carrières militaires plus attrayantes à d’autres égards. Il s’agira notamment d’offrir aux soldats qui se sont engagés volontairement dans l’armée et qui ne souhaitent pas devenir militaires de carrière des perspectives leur permettant d’embrasser une carrière dans la fonction publique après leur service militaire. À cette fin, des services de garde sont par exemple mis en place. C’est déjà beaucoup. Je suis conscient que la loi sur les nouvelles filières professionnelles ne suffira pas à elle seule à nous faire gagner du terrain. Il faut travailler sur l’ensemble du dossier.
Les lignes directrices indiquent que la question du personnel est devenue un défi de taille parce que certaines valeurs, incompatibles avec l’éthique militaire, ont pris de l’importance au sein de la société. Quelle conclusion faut-il en tirer pour « l’ensemble », comme vous l’appelez ? S’éloigner de l’individualisme ? Mais pour aller où ?
Non, il faut à nouveau considérer le rôle de l’armée et des forces armées pour ce qu’il est : un rôle précieux au sein de la société.
Mais personne ne le dit au sein de la classe politique.
Pas encore, mais quand je vois les débats que la guerre en Ukraine a suscités, je peux imaginer que cela change.
Vraiment ? Il y a quatre mois, lorsque la Chambre des députés a débattu de l’A400M, personne n’a voulu le qualifier d’avion militaire. Même le porte-parole du groupe parlementaire du DP, traditionnellement très atlantiste, préférait l’imaginer transporter des réfrigérateurs vers l’Afrique et a souligné que le Luxembourg pouvait également refuser de faire intervenir son avion, par exemple pour des « missions militaires ».
Mais ce n’est pas ma position ! J’ai rappelé, lors de ce débat en séance plénière, ce qu’est l’A400M et qu’il ne faut pas être naïf. Bien sûr, il peut également être utilisé à des fins humanitaires, mais ce n’est pas pour cela qu’il a été acquis en premier lieu. Prétendre le contraire ne serait pas honnête.
Il semble toutefois qu’un grand débat sur la raison d’être de l’armée et la place de l’armée dans la société ne soit pas souhaité sur le plan politique.
Il ne s’agit pas de militariser la société. Il faut pouvoir affirmer que l’armée et la défense sont importantes. Expliquer de manière honnête et transparente quels sont les objectifs de notre politique de défense et ce que fait l’armée. C’est dans cet esprit que les nouvelles lignes directrices ont été rédigées : nous voulons montrer ce que nous faisons et ne pas présenter les choses sous un jour différent de ce qu’elles sont réellement. Lorsqu’un satellite est lancé dans l’espace, LUXEOSys par exemple, je ne dis pas que cela se fait principalement à des fins humanitaires.
Les premières déclarations de campagne de la tête de liste des Verts, Sam Tanson, laissent entrevoir une politique climatique plutôt libérale. Celle-ci serait « simple », tout le monde serait « mis à contribution », les citoyennes et citoyens comme les entreprises. Rien ne serait interdit, rien ne serait imposé ; il y aurait des incitations auxquelles personne ne pourrait tout simplement échapper. Si l’on transpose cela à la place encore indéfinie de l’armée dans la société : les Verts pourraient-ils plaider en faveur de son renforcement, alors que même dans la lutte contre le réchauffement climatique, personne n’est obligé de faire quoi que ce soit ?
Sam Tanson affirme clairement que le changement climatique représente un défi colossal et qu’il nous reste encore 27 ans pour inverser la tendance et atteindre la neutralité carbone. La question est de savoir comment s’y prendre sur le plan psychologique pour que les citoyens adhèrent à cette démarche. On n’arriverait à rien si, par exemple, on disait que personne n’a plus le droit de prendre l’avion pour de courts trajets, mais qu’il n’existe aucune alternative pratique pour ces trajets. Je ne veux pas dire que l’approche de Déi Gréng en matière de politique climatique exclut une approche honnête vis-à-vis de la défense et de l’armée. En fin de compte, il s’agit d’honnêteté et de prendre ses responsabilités face à ses actes.
Allez-vous relancer le débat sur les questions militaires avant les élections ?
Oui. Cela ne m’a jamais posé de problème jusqu’à présent et j’ai dit dès le début que je n’étais pas ministre de la Guerre, mais ministre de la Défense. Je travaille dans un domaine important, à savoir la défense des valeurs. Comme je l’ai dit, il ne s’agit pas de militariser la société. Mais il faut peut-être envisager l’armée différemment qu’auparavant. Il ne faut pas l’associer exclusivement aux fusils et aux tirs. C’est pourquoi le débat sur les valeurs est si important. Pour que ce soit clair : nous vivons dans un monde où coexistent démocraties et dictatures ; dans un monde où les uns voient la démocratie d’une certaine manière, et les autres d’une autre. Si nous nous mettons d’accord sur certaines valeurs que nous voulons défendre, alors nous devons, dans le monde dans lequel nous vivons, nous doter des moyens nécessaires pour pouvoir défendre ces valeurs. Si nécessaire, y compris en légitime défense avec une arme.
Les lignes directrices en matière de défense mentionnent également que l’armée a besoin d’une législation spécifique – sur des sujets tels que le temps de travail, la discipline, les missions et la justice militaire. Pourquoi est-ce nécessaire ?
Parce que l’armée est un milieu à part. Un soldat est confronté à des situations différentes de celles d’un membre du CGDIS. Prenons l’exemple des conditions de travail : ce n’est pas pour rien que l’armée a été exclue de la directive européenne sur le temps de travail. Comment pourrait-il en être autrement ? On ne peut pas faire fonctionner les soldats selon une journée de huit heures. Le syndicat de l’armée me fait parfois remarquer que, dans le cas d’un conflit, cette question ne se pose bien sûr pas, mais que cela doit être le cas lors des entraînements. À cela, je réponds : non. Je comprends le commandement de l’armée lorsqu’il m’explique que nous devons nous entraîner à des situations extrêmes. Cela n’est pas possible si l’on se base sur une journée de huit heures, alors qu’en mission, celle-ci se transforme en une journée de 24 heures. Le soldat doit justement y être préparé. Il ne s’agit pas de harceler les soldats, mais de les former correctement, sinon on les envoie directement à la mort en cas de conflit. Un métier spécifique nécessite également des règles spécifiques.
Mais l’armée reste encore largement soumise au droit de la fonction publique. La soustraire à ce régime, ne serait-ce que partiellement, serait politiquement délicat.
Je tiens à souligner qu’il ne s’agit ni d’exploiter les soldats, ni de les priver de leurs droits. Loin de là. Le soldat doit être protégé. Il n’est pas acceptable qu’il soit constamment en mission et qu’il n’ait pas d’horaires de travail réguliers. Il faut toutefois redéfinir ces droits et les adapter au cadre des missions.
Les conflits entre le haut commandement de l’armée et les syndicats prennent parfois des tournures étonnantes. Comme ce fut le cas il y a quatre ans avec la campagne menée contre le chef d’état-major de l’époque. Serait-il utile, au Luxembourg, de disposer d’un acteur similaire au « commissaire aux droits des militaires » du Bundestag allemand ? Un organe placé sous l’autorité du Parlement, capable de s’informer sur toutes les questions et tous les problèmes concernant l’armée, servant également de point de contact pour les plaintes et rendant compte chaque année au Parlement ?
Je peux tout à fait l’imaginer. Récemment, une autre idée m’a été soumise : créer un organe issu de la société civile qui dialoguerait régulièrement avec la Direction de la Défense. Un peu comme le Conseil du développement durable dialogue avec le ministère de l’Environnement. Cette idée me plaît beaucoup. Ce serait une contribution supplémentaire à la transparence et à la traçabilité des activités militaires. Cela a toujours été important pour moi. Je parie que si l’on comptait le nombre de séances parlementaires que j’ai moi-même demandées et au cours desquelles nos actions ont été présentées et discutées, on en trouverait bien plus que lors des législatures précédentes. Je suis convaincu que la défense n’a jamais fait l’objet d’autant de débats que pendant mon mandat.
Selon certaines rumeurs, si les Déi Gréng entraient également dans le prochain gouvernement, ils souhaiteraient reprendre le ministère de la Défense. Est-ce vrai ?
Je le recommande vivement à mon parti.
Qui pourrait occuper ce poste, puisque vous ne souhaitez pas redevenir ministre ?
Je vois suffisamment de personnes qui pourraient occuper ce poste. Je vois par exemple une femme qui en serait tout à fait capable : Stéphanie Empain. Elle s’intéresse depuis très longtemps à la politique étrangère et de défense, a suivi des études dans ce domaine et a même travaillé quelque temps à l’état-major général.
Revenons-en au problème des effectifs de l’armée. Non seulement elle ne sait pas pour l’instant où trouver le personnel supplémentaire nécessaire au bataillon de reconnaissance, mais elle devrait également disposer de réserves en cas de guerre. Le Luxembourg a-t-il besoin d’une armée de réserve ?
Je ne pense pas. Je suis partisan d’une coopération européenne. C’est pourquoi, par exemple, les nouvelles lignes directrices mettent tant l’accent sur le « pooling and sharing », c’est-à-dire la mise en commun des ressources et des capacités. L’idée d’une armée composée de réservistes serait plausible si le Luxembourg devait se défendre seul. Je comprends que la Suisse ait des réservistes. Mais nous vivons dans un monde où un pays ne peut plus se défendre seul, et le Luxembourg est intégré dans la défense de l’UE et dans l’OTAN.
Cela signifie-t-il que vous compteriez sur d’autres pour renflouer les rangs de l’armée luxembourgeoise si celle-ci venait à être décimée en cas de guerre ?
Non, ce n’est pas ça. Les effectifs de l’armée elle-même devront augmenter. Mais je ne pense pas que, si l’on disposait de 1 500 soldats au lieu de 1 000, il faille en plus de cela d’autres réserves. Si la question se posait ainsi, l’Europe devrait alors s’en saisir et déterminer si une réserve européenne est nécessaire. Pour nous seuls, cela ne changerait pas grand-chose d’avoir 2 000 ou 3 000 réservistes supplémentaires. Cela n’aurait de sens que dans un contexte européen.
Son prédécesseur, Étienne Schneider, aurait eu cette idée et l’aurait notamment soumise au syndicat de l’armée, qui ne l’a pas trouvée si mauvaise que ça : cela permettrait à l’armée de s’ancrer davantage dans la société.
On peut discuter de tout, mais à l’heure actuelle, je ne considère pas cela comme une priorité. Je pense que la priorité est de mettre en place une véritable défense européenne. Cela nous apporterait davantage de sécurité en tant que pays que de réfléchir à la création d’une réserve ici. C’est en tout cas mon avis.